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10/03/2016

" La nuit de Zelemta", René-Victor Pilhes, Albin Michel

Le charme de ce livre, c’est qu’on se demande à chaque page pourquoi il a été écrit et quel a été le ressort de l’auteur, son objectif. Son projet. Ou son mobile…

René-Victor Pilhes, auteur de romans assez grand public, dont deux récompensés par des prix littéraires, n’a rien écrit depuis près de vingt ans et le voici reprendre la plume à 82 ans pour évoquer…la guerre d’Algérie, qu’il a faite en qualité d’appelé du contingent.

La guerre mais pas la sienne, ce livre se présentant comme un roman. D’ailleurs c’est moins la guerre d’Algérie qui en est le thème que le face-à- face entre Français d’Algérie et Algériens, un face à face dont les Français de là-bas ne se rendaient nullement compte, tant le côte-à-côte suffisait à les illusionner. Un côte-à-côte qui les rassurait, d’autant que bien d’entre eux étaient de vrais républicains, plutôt de gauche, pétris d’histoire, convaincus de la grandeur et de l’innocence de la France. Pilhes note par exemple que les rues là-bas s’appelaient « Jean-Jaurès », « Victor-Hugo », « Gambetta » et même « Robespierre » ou du nom du député franc-maçon, Alphonse Baudin, mort sur une barricade lors de la tentative d’insurrection de 1851 contre le coup d’Etat du 2 décembre. Les noms des rues en Algérie, c’était «  la France de la République, pas celle des rois » souligne l’auteur.

« La nuit de Zelemta », c’est l’histoire de deux huis clos entre deux hommes, à quelques années d’intervalle, de deux rencontres fortuites et de deux vies qui basculent.

Jean-Michel Leutier est un brillant élève d’Aïn-Témouchent en Oranie, fils d’un père gendarme et d’une mère infirmière, que ses parents envoient poursuivre ses études à Toulouse en 52/53. Il y tombe amoureux d’une jeune fille dont la mère à Albi est visiteuse de prison. Pour séduire la première il accompagne la seconde dans ses œuvres et fait la rencontre à cette occasion d’Abane Ramdane, nationaliste algérien et déjà prisonnier politique, qui lui tient un discours sur la situation de l’Algérie qui le trouble, sème le doute dans son esprit et lui ouvre soudain les yeux sur l’irréversibilité de ce qui va advenir et à quoi il n’avait jamais songé, l’Indépendance.

Abane Ramdane a été un des fondateurs du FLN, un grand fédérateur des forces nationalistes et un des plus politiques dit-on qui souhaitait garder la haute-main sur les « militaires », prêt plus que ces derniers à des concessions envers les pieds-noirs. Ses camarades le feront assassiner au Maroc en 57, mort par étranglement, sans doute pour lui faire payer l’échec de la Bataille d’Alger qu’il avait organisée et qui a été remportée par Massu.

Notre jeune héros rentre en Algérie et, instruit du projet nationaliste et de ce qu’il signifie, éprouve aussitôt «  la sensation amère, vraiment traumatisante, de ne pas être chez soi, pire, de ne plus l’être pour très longtemps ». Poison de la persuasion révolutionnaire ? Paranoïa ? Clairvoyance ? Tout lui paraît soudain suspect (l’amitié de ses camarades algériens, les matchs de foot où les équipes ne se mélangent pas, ici les « Français », là les « Musulmans »).

Les événements se précipitent (juillet 53 manifestation du Mouvement pour la Paix à Paris : 9 Algériens tués, 60 blessés par la police ; 1er novembre 54, soulèvement de la Toussaint  et répression qui s’ensuivit : entre 8 000 et 50 000 morts selon les sources ; massacres de Constantine durant l’été 55 : 140 Européens égorgés, répression impitoyable = 12 000 morts ou disparus). Jean-Michel résilie son sursis d’incorporation et part sous les drapeaux.

Sous-lieutenant patrouillant dans la région de Zelemta pour s’assurer d’une ferme et des mechtas aux environs, notre héros à la tête de sa section tombe sur Abane, un des dirigeants du FLN depuis sa remise en liberté. C’est le deuxième huis-clos du livre, bref et silencieux. Leutier fait sortir ses hommes et laisse fuir l’ancien prisonnier qu’il visitait naguère, délibérément, sans raison apparente, confessant son geste quelques années plus tard, alors grièvement blessé et sur le point de mourir, à un curé qui est notre narrateur.

Voilà le livre. Un livre sans style ni brio, écrit à la journaliste. Qui nous en apprend peu sur la guerre d’Algérie et dont on peine à penser qu’il ait été dicté par la seule nécessité pesant sur un vieil homme de sortir de sa retraite pour nous instruire de ce que chacun sait déjà.

A moins que l’urgence de livrer quelques réflexions personnelles sur les «  événements » d’Algérie ne l’ait dicté. Urgence plus d’un demi-siècle après… Ne s’agirait-il que de cela, le livre serait important, tant il souligne les rémanences de cette tragédie pour les Français et les Algériens d’aujourd’hui et les leçons que l’on pourrait en tirer. Pilhes cite à ce propos un passage du discours du député Violette en 36 (le statut Blum-Violette qui visait à conférer la nationalité française aux étudiants musulmans d’Algérie contre lequel la France d’Algérie s’est élevée vent debout comme un seul homme) : «  Lorsque les musulmans protestent, vous êtes indignés ; lorsqu’ils approuvent, vous vous montrez soupçonneux ; quand ils restent tranquilles, vous avez peur. Messieurs, ces gens n’ont pas de nation politique, ils ne demandent même pas une nation religieuse, tout ce qu’ils demandent c’est d’être admis dans la vôtre, si vous refusez cela, prenez garde qu’ils ne créent une nation pour eux-mêmes ».

Mais il y a plus que cela, c’est ce que l’on sent à chaque page et qui nous fait les dévorer avec passion et un brin de voyeurisme.

Ces précisions quasi-policières sur ce héros de fiction, sans grand intérêt pour le récit… ; ces noms de sous-officiers qui accompagnaient le lieutenant lors de la nuit de Zelemta, comme si cela avait quelque importance… ; cette plaidoirie fiévreuse et culpabilisée en faveur du geste du traitre… ; ces interrogations inquiètes sur ce qu’ont pu savoir ou comprendre les compagnons d’Abane qui ont bénéficié, comme lui, de la complaisance d’un officier français fermant les yeux sur des fellaghas surpris entrain de comploter … ; ce long monologue d’autojustification de l’officier Leutier sur le point de mourir (j’ai été en tout état de cause un militaire courageux, estimé de mes pairs, mon geste n’a eu aucune conséquence sur le sort du conflit, Abane a été assassiné peu de temps après et, de toute façon, la messe de l’Indépendance était dite depuis Sétif), et cette phrase, presque finale, dans la bouche d’un personnage de fiction « je n’ai absolument pas conscience d’avoir trahi ni ma patrie , ni mes parents, ni le peuple pied-noir ».

Demande-ton à un personnage de fiction de s’absoudre ?

Non, bien sûr ! Et c’est ce qui est attachant. Emouvant. Et plus que cela, terriblement envoûtant.

Cette nécessité de la confession et l’impossibilité de l’aveu. Ce «  comprenne qui pourra », lourd des tourments d’une vie, donne la mesure de la terreur qu’inspire à chacun le jugement dernier, peu important qui le prononcera. «  La nuit de Zelemta » de René-Victor Pilhes, c’est un peu la « Nuit du doute » des musulmans. Une indécision et une attente, toutes deux sacrées. L’ultime sanglot, à peine étouffé, d’un homme dans la nuit qui vient.