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24/06/2016

"Mémoire de fille" , Annie Ernaux, Gallimard

Annie Ernaux explore le temps. Un temps personnel et sensible qu’elle restitue avec un grand souci de vérité, une retenue émotionnelle un peu rêche, une exhumation du détail qui parle, et soudain ce temps devient le nôtre.

Il y avait eu « Les années » une merveilleuse autobiographie sociale, de l’après-guerre à nos jours, le journal d’une femme qui se remémore entre photos sépia et disques en vinyle, événements politiques, vieilles affiches et société de consommation qui s’invente. Nul ne s’était avisé qu’il manquait à ce chef d’œuvre quelques pages. Celles des 18 ans de l’auteure.

1958 : la mère, épicière de son état, accompagne sa fille jusqu’au train.

La fille ? Brillante élève, grande lectrice, imagination à vif mais tournant à vide dans une ville de province ; elle n’est jamais sortie de chez elle.

Son projet ? Etre mono dans une colonie de vacances, se confronter un peu aux autres, exaltée de quitter son trou mais pleine d’appréhension à la veille de cet affranchissement. Dépourvue de capital social, elle se sait orpheline des codes.

Que croyez-vous qu’il advint ? Elle se fait allumer par le bellâtre du groupe, genre chefs des monos ; tombe éperdument amoureuse ; se fait balancer aussitôt après la première nuit ; humiliée, se jette à cœur brisé dans tous les bras qui s’offrent ; s’enivre de se faire maltraiter ainsi ; passe pour « un peu putain sur les bords », moquée par les mecs, bannie par les femmes. Elle sombre dans la boulimie, n’a plus ses règles pendant deux ans, part faire la jeune fille au pair en Angleterre, vole un peu dans les magasins avec une amie, fille de bourge, qui s’en amuse, revient en France passer le concours d’instituteurs de l’Ecole Normale qui bornait son horizon social.

C’est l’histoire de ces traumatismes et de ces hontes (sexuelles et sociales) qu’Annie Ernaux exhume, 60 ans plus tard, pouvant enfin les regarder en face, non pas comme on confesserait une culpabilité mais par souci, aux vieux jours, d’être complète, intègre, refusant l’amputation biographique qui consisterait à entretenir le silence ou le déni sur ces années-là qu’elle n’avait pas pu aborder jusqu’alors. « A quoi bon écrire si ce n’est pour désenfouir des choses »

Les 80 premières pages de ce livre qui n’en compte que 200 sont éblouissantes et inouïes.

Ce qu’est une première nuit pour une femme, la perte de sa virginité, la violence de l’événement dont la première syllabe est ce qu’elle est. « Elle est subjuguée par ce désir qu’il a d’elle, un désir d’homme sans retenue, sauvage, sans rapport avec celui de son flirt lent et précautionneux du printemps » ; « Elle veut qu’il fasse les gestes, tous les gestes qui signifient son désir d’elle. Elle veut qu’il prenne plaisir d’elle, qu’il s’épuise de plaisir pour elle. Elle n’en attend aucun pour elle ». 

« La première pénétration est toujours un viol » a écrit Simone de Beauvoir et à lire Annie Ernaux on frémit d’en être convaincu. Pourtant, elle rectifie : «  Ce n’était ni l’horreur ni la honte. Seulement l’obéissance à ce qui arrive ».

Et ce qui est passionnant dans l’art du récit d’Ernaux, c’est cette manière de nouer ainsi sentiment personnel et histoire sociale : nous sommes en 58, la libération sexuelle n’est pas encore à l’ordre du jour, l’ordre des sexes est encore implacable, on lit Simone de Beauvoir mais la société des hommes est toujours la plus forte.

Les suites de cette première nuit, le saisissement le lendemain de ne compter pour rien aux yeux de celui auquel on s’est abandonné absolument, en apnée de tous les sens pour que ceux de l’autre se déploient, la nécessité quasiment vitale de  collectionner les humiliations pour oublier la première, originelle, sont bouleversants de justesse. « D’avoir reçu les clefs pour comprendre la honte ne donne pas le pouvoir de l’effacer ».

La seconde partie, davantage orientée vers la honte sociale, celle des origines, est plus classique, et sans doute moins nouvelle pour qui a déjà lu Annie Ernaux. On y retrouve des digressions sur de vieilles photographies et de longues citations de ses propres correspondances ou de son journal d’alors, d’un intérêt assez moyen. Pour le reste, on songe au «  Retour à Reims » de Didier Eribon ou à Edouard Louis.

Mais il n’y a jamais, jamais, chez Annie Ernaux trace de mépris social ou de condescendance pour son milieu. Sa culpabilité, ce ne sont pas ses parents, c’est d’avoir pu en avoir honte. Et cela, ça change tout. « La honte que me font mes parents – mon père à dire j’étions- est moins forte que mon besoin du refuge que je trouve auprès d’eux, dans leur petit commerce- le refuge de l’enfance ».

Voilà ce livre. « Mémoire de fille », ce titre en forme d’hommage, ambigu à souhait, tant « fille » sonne tout ce que l’on peut y mettre, n’est pas un grand livre. Mais les 80 premières pages devraient être lues par toutes les jeunes filles de notre temps et par leurs petits camarades de sexe masculin.

Quant aux amateurs de littérature et autres apprentis écrivains, ils seront sensibles au seul aveu qui compte : l’écriture naît toujours d’une blessure vive qui jamais ne cicatrise.

 

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