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14/07/2016

"Un bref mariage" Anuk Arudpragasam, Gallimard, trad. Elodie Leplat

Un homme et une femme dans un pays en guerre, réfugiés dans un campement de fortune, tentent d’éviter le pire. Lui, d’être enrôlé de force par les rebelles indépendantistes ou accusé par les forces gouvernementales d’être un ennemi au seul motif qu’il se trouve là. Elle d’être violée par les uns ou les autres.

Non loin une clinique improvisée où chacun s’occupe, il y a si peu à faire quand on a tout perdu, son chez soi et ses proches, son passé et son avenir. Ramasser les blessés et brûler ou ensevelir les morts distraient des tragédies qui vous prennent en otage.

Lui, c’est Dinesh, elle Ganga. Cela pourrait être partout. C’est ici au Sri-Lanka, au Nord de l’île, à la pointe de Jaffna où les Tamouls se trouvent pris en tenaille dans un cul de sac.

Le vieux père de Ganga qui, sous les bombes, se soucie de l’avenir de sa fille, la propose en mariage à Dinesh. Le mariage, c’est une protection, au moins contre le viol par les bandes guerrières. Dinesh tombe des nues. C’est un jeune homme qui a perdu toute sa famille. Voilà des semaines qu’il n’a pensé à rien ni à personne, se bornant à ramasser des enfants blessés, à assister à des amputations de guerre, à vif avec les moyens du bord, ou à creuser des tombes. Il s’est ménagé une petite planque sous une barque renversée sur le rivage en cas d’attaque et une plate-bande de terre meuble qu’il a entourée de cailloux pour dessiner un lit.

C’est cette demande en mariage arrangé que Dinesh accepte comme on fait une faveur à un ancien, la première soirée et la première nuit de ce couple contraint et inattendu que raconte le livre, entre résurrection et convalescence.

Apprendre à reparler et à se parler, avoir soudain le souci de son corps (se laver, se décrasser, se coiffer, se couper les ongles comme on se débarrasse de la guerre), le souci de l’autre (redouter d’importuner, d’effrayer, de paraître brutal ou égoïste), le souci de soi (sentir, ressentir, pleurer, s’abandonner dans le cou de l’autre). Deux oiseux blessés qui à n’être plus seuls pourraient revenir à la vie.

Ce « Bref mariage » est bouleversant d’intelligence et d’émotions tues. Intelligence de nous prendre à rebours de nos préjugés (la guerre c’est d’abord un étourdissant silence «  le monde devenait mutique tel un film muet », «  une absence de son envahissante »), d’évoquer les tourments, les scrupules, les craintes et les espoirs d’un mariage arrangé qui ressemblent à s’y méprendre à toutes les histoires de fiançailles sur tous les continents du monde, de nous immerger aussi dans l’imaginaire du sous-continent indien (animisme, importance de la terre et des éléments, l’eau, le feu, l’harmonie du monde même sous les bombes, le corps qui n’est pas uniquement un visage et une enveloppe externe comme chez nous, mais des organes et des humeurs, la défécation, la sueur et le sang).

Quant aux émotions, elles ne sont pas ici de propos mais de style. Un style lent, envoûtant, qui prend son temps, précis, méticuleux, sensible comme si nommer ou décrire les choses au plus juste était un devoir moral, quasi-religieux. Une prudence sacrée pour ne pas ajouter au désordre du monde. On songe bien sûr à Le Clezio. Mais, révérence gardée, un Le Clézio qui aurait des choses à dire, moins formel, et jamais ennuyeux.

Une scène de défécation (sur huit pages), la première moitié d’une nuit où Danesh regarde Ganga dormir (sur six pages), la première toilette lors de la nuit de noces (douze pages), la scène du corbeau blessé, une piqûre de moustique que l’on n’ose chasser par crainte que sa fiancée ne se réveille ( «  il ne voulait pas perturber l’existence délicate d’une forme de vie aussi relâchée »), ou les frôlements incertains d’une première nuit d’émois ( « c’était une sensation étrange que d’être en contact avec une chose douée d’une vie aussi autonome »), comme la construction d’ensemble, l’art du récit et la puissance d’évocation sont d’un très grand écrivain.

Et celui-ci, Anuk Arudpragasam – nul n’est parfait et le tamoul doit être une langue agglutinante- a….25 ans.

Voilà longtemps que je n’avais lu un aussi beau livre. Traduction, comme le reste, miraculeuse.

 

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