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12/10/2016

"Ecoutez nos défaites" Laurent Gaudé, Actes Sud

On hésite à savoir ce qui est le plus beau dans le titre de ce livre : l’invitation, la suggestion, la prière, la supplication peut-être, du « Ecoutez », cette injonction sans force, lasse, vidée par la défaite. Ou alors, le possessif, mais un possessif sans propriété ni barrière, tant il renvoie au partage, au sort commun, au destin collectif. On sent bien que ce «nos » défaites » est en indivision, qu’il n’est ni « tu », ni « vous », que chacun y barbote. On sent y palpiter une mélancolie, une tendresse, un chuchotement et une sagesse. Un mystère qui va nous être révélé.

Et la prose est si belle, si limpide, Laurent Gaudé nous tient si délicatement la main, avec une si grande attention, en nous contant des histoires si neuves, si passionnantes, si troublantes qu’on sort de son récit comme d’une initiation. Plus intelligents, plus sensibles, plus clairvoyants.

Ce livre est une méditation sur l’homme face à la guerre ou pris dans des combats. La guerre qui tue, ou celle qui relève. Celle dont on sort victorieux mais seul, ou défait mais triomphant. Celle qu’on se condamne à mener ou qui nous appelle parce qu’on n’a guère le choix. Moins la guerre des hommes, le fait collectif, que celle que chaque combattant se livre à lui-même.

Il y a là un soldat d’élite des forces américaines qui a traqué Ben Laden avant de s’affranchir de ses donneurs d’ordres moins par dégout de ce qu’on lui a ordonné de faire que par remords de l’avoir fait ; un espion des services spéciaux français d’origine arabe, témoin de la fin de Kadhafi ; une archéologue irakienne qui tente de sauver les testaments de l’Histoire à Mossoul ou Bagdad et qui lutte contre un cancer ; il y a des drones aussi, où l’on fixe des images du bout du monde et où l’on tue « du bout des doigts en embrassant ses enfants sur le front pour qu’ils dorment profondément ».

Et il y a trois figures glorieuses, sensibles, trois personnages historiques que Laurent Gaudé dresse devant nous comme des mythes de tragédie grecque auxquels il restitue une humanité bouleversante en nouant les fils du destin de tous ces personnages, nos contemporains et les autres, sans serrer trop le tissage mais en se jouant avec dextérité des ressorts de la narration, passant de l’une à l’autre sans qu’on s’en avise toujours dans l’instant, laissant quelquefois son lecteur suspendu à une histoire qui déteint sur l’autre, qui l’imprègne, lui fait écho, et cette secrète porosité à travers les siècles est le miel de ce livre.

Quels sont-ils ces glorieux qui doutent d’eux-mêmes ou de leurs combats ? Ceux qui « embrassent la défaite parce qu’il n’y a pas de victoire » ? Ceux qui savent que la « défaite a toujours plus de poids que la victoire, comme si au bout du compte, il n’y avait qu’elle qui restait dans le cœur des hommes » ? Ceux qui ont compris que « les grandes batailles qui restent dans les mémoires sont des charniers atroces qui font tourner les oiseaux » ? Ceux qui s’avisent que « la défaite est longue » ?

Par ordre d’entrée en scène, Hannibal qui menace un empire avec ses éléphants, paie sa victoire provisoire par le plus grand massacre de l’histoire ( 45 000 morts durant la bataille de Cannes), qui, finalement défait, se replie à Carthage, la tête de son frère décapité par les Romains à ses pieds, signe une paix humiliante avec Scipion pendant que ses vaisseaux brûlent, devient dix ans plus tard le mercenaire héroïque mais vaincu d’une dernière bataille et se suicide en s’empoisonnant, le sourire aux lèvres, sûr de sa trace dans l’histoire. Hannibal, c’est le vaincu glorieux.

Le général Grant, héros de la guerre de Sécession, qui écrase les confédérés du général Lee avec la parfaite conscience de sa noble cause mais taraudé par la manière, « comme s’il était dévasté par la victoire ». On l’appelle, même dans ses rangs, « le boucher » et ce surnom lui restera, même après ses deux mandats de président des Etats-Unis. La lutte unioniste et anti-esclavagiste a été payée de « Trop de sang. Celui versé, dans lequel on a marché, celui répandu à terre qui a nourri les arbres des champs de bataille ». Et quand on honorera les corps martyrisés de cette guerre civile, on construira le cimetière militaire de la nation sur l’emplacement de la maison du général Lee, dans le jardin du vaincu. Grant, c’est le vainqueur brisé.

Le dernier est Hailé Sélassié, le Négus des Ethiopiens, qui lance ses hordes et ses tribus de combattants à mains nues dans le désert sous les avions et les bombes de Mussolini, face au silence retentissant du monde ; qui paraît à la tribune de la Société des Nations, tel le spectre de la mauvaise conscience et de la lâcheté de l’Occident face au fascisme et au nazisme qui montent. Il est de la lignée de la reine de Saba, le Roi des rois, mais en réalité il n’est rien, et ne sera rétabli sur son trône qu’à la faveur de la Seconde guerre mondiale, dans la liesse de son peuple mais orphelin de toute victoire. Menacé par des coups d’Etat à répétition, faisant supplicier ses comploteurs, le Négus sera finalement déposé et jeté dans une cave, comme on se débarrasse d’un vieux chien. On retrouvera les ossements du « Lion de la tribu de Juda » vingt ans plus tard au fond d’un trou. Sélassié, c’est le héros sans victoire.

Ces trois histoires sont passionnantes, mais le brio du livre c’est de les tisser ensemble avec des histoires plus contemporaines, dans une longue méditation sur la solitude des hommes, la gloire ou le « silence des siècles », dans une rétrospection sensible et bouleversante, avec quelque chose dans l’écriture qui a la limpidité et le tremblé du sacré. Un très très grand livre.

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