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20/10/2016

"Tropique de la violence" Natacha Appanah, Gallimard

Ce livre est exotique, réaliste, social et poétique. Il bout d’humanité.

Nous sommes en France et à des milliers de kilomètres de la France. Nous sommes à Mayotte, à Mamoudzou. Il y a là des lagons et des bidonvilles. C’est l’île aux parfums et on se jette à l’eau pour y échouer depuis les autres îles des Comores, depuis Madagascar ou d’autres pays d’Afrique. On y vient en kwassas kwassas, les tuk-tuk de la mer, des barges de fortune. On s’y noie ou on survit. On se fait intercepter (c’est le cas de plus d’un demi-millier d’embarcations chaque année) ou on y dépose un nouveau-né avant de se faire expulser, apaisé ou illusionné d’avoir assuré l’avenir du petit dernier.

Il y a à Mayotte trois mille mineurs isolés qui vivent vaille que vaille, se droguent à la colle ou à « la chimique », chapardent ou braquent, vont voir les sousous (prostituées) dès qu’ado ils ont quelques euros en poche, deviennent chefs de bande ou rien selon leur tempérament et peuvent être des héros ou des caïds de quartiers s’ils gagnent une partie de mourengué, un combat ancestral à mains nues, genre capoeira en violent.

C’est dans ce chaudron que Natacha Appanah nous transporte et nous immerge.

Au travers du récit sombre d’une querelle d’enfants perdus : Moïse, le bien nommé, que sa mère, après avoir traversé la mer, abandonne dans une maternité dans les bras de Marie, l’infirmière blanche. Non pas un abandon, mais un sacrifice, un don, une grâce, croît-elle ; et Bruce, pas mal nommé non plus - c’est lui qui a choisi ce surnom, il est né Ismaël Saïd-, c’est le caïd, le chef de bande du bidonville que l’on baptise Gaza, tellement c’est rieur (« Gaza c’est un bidonville, c’est un ghetto, un dépotoir, un gouffre, une favela, c’est un immense camp de clandestins à ciel ouvert, c’est une énorme poubelle fumante que l’on voit de loin »).

Récit polyphonique comme on dit désormais : on entend Marie, la mère adoptive de Moïse, Stéphane, le militant d’une ONG, Olivier, un policier, Moïse et Bruce aussi bien sûr. Moïse, c’est le fils de blancs, «  le genre qui a oublié qu’il est noir ». Bruce, c’est le fils de la misère.

Mais ici, cette manière de se mettre « à la place de » n’a rien de gratuit et ne relève pas d’une construction littéraire désormais convenue. C’est un humanisme bouleversant qui nous rappelle qu’au début, aux origines de tout, on est surtout semblable ; seulement inégalement exposé aux blessures de l’histoire, de la géographie et de la vie. Et cela, il est vrai, assez tôt dans les commencements….

Ceux qui ont aimé «  Le capitaine des sables » de Jorge Amado ou «  La Ville ou les chiens »  de Vargas Llosa, retrouveront le tragique de ces histoires de gosses, celui des vies brisées aussitôt écloses, les cruautés de l’enfance et les fatalités de la misère. Les autres y percevront de singuliers échos de notre actualité franco-française.

C’est magnifiquement écrit, d’une violence brute, quelquefois incandescente, très dur. Mais Natacha Appanah, née à l’île Maurice et vivant en France, jette un regard si pénétrant et si pur – éloigné de toute fausse compassion ou des pleurnicheries gnan gan- sur la misère qu’elle nous jette avec placidité à la face, que l’on ne sort pas abattu de ce « Tropique de la violence ». Cela s’appelle la force du style. Et sans doute celle des convictions.

 

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