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31/10/2016

"Petit Pays" Gaël Faye, Grasset

Ne pas dire que l’auteur est un jeune rappeur. Ne pas dire que le « Petit pays » du livre est le Burundi, voisin du Rwanda marqué à jamais pas le génocide de 94. Il faudrait ne rien dire de ce livre pour ne dissuader personne de l’ouvrir et de se plonger dans les souvenirs d’enfance du narrateur.

Parce que ce livre est d’abord un récit d’enfance. « Petit pays » c’est « La Gloire de mon père », « Le château de ma mère » et « Le temps des secrets » mais d’un Pagnol de 30 ans, né d’un père français et d’une mère rwandaise, ayant vécu au pays des mille collines au centre de l’Afrique. Le livre d’un merveilleux conteur des émotions de l’enfance et de l’adolescence, des joies et des cruautés d’une bande de copains insoucieux de l’Histoire qui frappe à la porte à grands coups de hache, un livre plein d’odeurs, de couleurs, de sentiments, de portraits d’avant ce surgissement de la tragédie.

Un livre tout simple. Et immense. Un livre d’écrivain. On songe au Romain Gary de la « Promesse de l’Aube », avec un ton à la Emile Ajar. Sensibilité, cocasseries, retenue, fidélité.

Fidélité à la langue, à la francophonie, non pas seulement à la langue d’ailleurs, mais aux joueurs de foot ou aux artistes de cinéma ou de variétés français, à la culture, à l’universel français - en dépit du sans gêne-raciste que quelques expatriés affichent avec ostentation comme un signe de distinction sur ces terres lointaines, comme au temps présent le « on est chez nous" de nos terrasses de café. La rencontre de Gaby, le narrateur avec une certaine Mme Economopoulos, voisine chez laquelle nos jeunes gens allaient dérober des mangues, et si gentille avec ça ou si innocente qu’elle les leur rachetait pour qu’ils puissent se faire trois sous, grande lectrice qui prête des ouvrages au petit Gaby qui en devient un dévoreur, est une merveille. Dont on se réjouit d’autant plus que notre narrateur lit, comme dans le « Tropique de la violence » de Natacha Appanah, qui se passe lui à Mayotte, « L’Enfant et la rivière » d’Henri Bosco, bien oublié sous nos latitudes.

Fidélité à l’Afrique, très bellement évoquée, sans jamais forcer le trait. Les grands arbres, les voitures brinquebalantes, le vol d’un vélo qui prend des allures de drame collectif, une impasse entre des parcelles où l’on se forge un caractère.

Fidélité au pays, le Burundi, avec ses « cabarets », petites cabanes sans lumière, une dans chaque quartier, où les hommes viennent la nuit boire ou parler politique à la faveur de l’obscurité qui les protège des dénonciations et des médisances. «  Les soulards, au cabaret, ils causent, s’écoutent, décapsulent des bières et des pensées. Ce sont des voix sans bouche, des battements de cœur désordonnés. A ces heures pâles de la nuit, les hommes disparaissent, il ne reste que le pays, qui se parle à lui-même ».

Puis la politique entre en scène, d’abord à petits pas puis, hélas, à coups de machette. La première élection présidentielle au suffrage universel, le 1er juin 93, (« c’était une joie comparable à celle des matchs de football du dimanche matin »), le coup d’Etat du mois d’octobre suivant que l’on devine parce que la radio diffuse de la musique classique. C’est chaque fois pareil (la sonate pour piano n°21 de Schubert le 28 novembre 1966, la symphonie n°7 de Beethoven le 9 novembre 1976, le boléro en la mineur de Chopin le 3 septembre 1987, là en 93, c’est le Crépuscule des Dieux…). Alors, on dispose les matelas parterre au milieu des couloirs pour échapper aux balles perdues, et quand on est enfant on s’interroge sur les « silences et les non-dits des uns, les sous-entendus et les prédictions des autres. Il y avait des fractures invisibles, des soupirs, des regards que je ne comprenais pas ».

Mais le plus saisissant du livre est la retenue, l’intelligence et la finesse avec laquelle Gaël Faye évoque les prémices de la guerre civile au Rwanda puis les affrontements entre Hutu et Tutsi, le génocide enfin en quelques scènes discrètes et saisissantes. La gêne et l’embarras devenus palpables «  dès qu’il fallait créer des groupes, en sport ou pour préparer des exposés », l’autre qu’on ne désigne plus que par son origine alors qu’on ne l’avait jamais fait jusqu’alors, une scène inouïe d’une famille en voiture qui écoute son animateur préféré à la radio, chante en chœur la chanson qui passe avant que l’animateur ne reprenne l’antenne en s’exclamant dans un grand éclat de rire « Tous les cafards doivent périr ». Les «  cafards » ce sont eux les Tutsi, ceux qui écoutent la radio….Alors on éteint le poste et on se mure dans le silence.

Le génocide enfin est évoqué au travers de la folie de la mère, témoin du massacre de ses proches et qui en perd la raison («  Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie »). Et on comprend que, dans l’esprit de l’auteur, cela vaut aussi pour ce qui est des représailles comme en témoignent la scène du milicien Tutsi qui se pointe chez le père du narrateur, qui est de nationalité française, pour lui intimer l’ordre de quitter le pays, « le chargeur de la kalach recouvert d’autocollants de Nelson Mandella, Martin Luther King et Gandhi » ou le viol d’innocence auquel se trouve contraint le jeune Gaby face à un génocidaire qui vient d’être capturé par ses potes.

La gravité du sujet ne doit pas vous rebuter, chers lecteurs. Tout y est ici traité avec une délicatesse et une élégance dans le style étonnantes, qui révèlent une grande noblesse d’âme. Comme qui se garde de faire un drapeau de sa mémoire profanée ou douloureuse. Depuis les Jean Hatzfeld, rien lu de plus fort et de plus bouleversant sur le Rwanda ou le «  Petit pays » frère.

« Je pensais être exilé de mon pays. En revenant sur les traces de mon passé, j’ai compris que je l’étais de mon enfance. Ce qui me paraît plus cruel encore ». Tout le livre est là.

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