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06/11/2016

"Bled" Tierno Monénembo, Seuil

Tierno Monénembo est un écrivain guinéen qui compte dans le monde des lettres et dont plusieurs livres ont été récompensés, notamment « Le Roi de Kahel » par un prix Renaudot. Longtemps exilé de son pays natal, professeur au Maroc et en Algérie, vivant ou ayant vécu en Normandie, c’est un écrivain du monde.

Son «  Bled » c’est l’Algérie rurale des années 80. Un roman optimiste mais, sous la politesse d’un roi qui y a été accueilli, sans concession. Un beau portrait de femme en proie au poids des traditions, qui s’en affranchit plutôt que d’en crever, entre mille drames, de la perte de son hymen en jouant au basket, jusqu’à se trouver enceinte avant mariage, condamnée à fuir, son enfant dans les bras, sous les jets de pierres des villageois, recueillie en auto-stop, mais le prix de la course ou de l’hébergement est alors élevé, très élevé. Il y a quelque chose de « Sans famille » dans ce bled des Aurès.

Ce bled, c’est Aïn Guesma, celle des massacres et place-forte de la guerre d’Algérie, mais depuis lors figée dans le temps et presque maudite. « Elle n’est faite pour personne, Aïn Guesma. Elle a été fondée dans la déveine. C’est une ville sous le vent, une ville désemparée, une ville amère, la ville du koussbor [coriandre] et de la bigarade, le havre de la dévotion et de la folie, du dévergondage et du meurtre » puis «  On traine toujours une vie déglinguée, un destin de hors-la-loi quand on voit le jour à Aïn Guesma […] On est tous de Aïn Guesma et on a tous été amochés ». Cette fossilisation de l’Algérie depuis l’Indépendance est ici mise à nu d’un trait.

Les années 80, ce sont celles de la désillusion des promesses de la révolution nationale et de l’Indépendance, celles de l’arrivée des barbus, parfaitement évoquées en quelques annotations récurrentes tout au long du récit. Ainsi du portrait du père de la narratrice qui, sorti de prison « habillé d’un kamis et coiffé d’un ghutra. Il portait une barbe épaisse et rousse qui lui arrivait au pubis. Il cessa de fréquenter le stade et le bar de l’Hôtel de la Poste. Il vous imposa le port du voile et le jeûne. Il jeta les bijoux, le rouge à lèvres et le henné. Il vous interdit de regarder à travers la fenêtre, d’écouter la musique et de suivre la télé ».

Mais notre Zoubida, « l’étoilée », aura dans son grand malheur la chance de se confronter à l’altérité, qui chaque fois la sauvera. Celle d’une jeune beurette bien de chez nous qui retourne au bled et la déniaise ; celle d’Alfred-le-Bantou, un Camerounais que l’on trouve quasi-mort dans une voiture près du village et qui va devenir prof de gym, un peu miraculeusement l’ami du père, si austère (« moi, je m’interdis le porc et l’alcool. Chez toi, à l’inverse, le blasphème, c’est quand tu oublies de faire un tour au bar. Tes dieux sont toujours saouls. C’est par des libations et par la baise que tu accèdes au ciel. Moi, par la prière et le jeûne ») et le confident de la fille ; Arsane enfin, le beau Touareg, visiteur de prison à ses heures et directeur d’une usine ….à confitures, qui initie Zoubida aux plaisirs de la lecture.

Nos écrivains francophones s’appliquent souvent à faire une place dans leur récit à l’importance de la littérature. C’est curieux et quelque fois gênant, comme s’ils devaient exhiber des quartiers de noblesse ou se prévaloir d’une lignée dont la généalogie serait seule de nature à justifier leur désir d’écrire.

Mais ici, c’est différent, la littérature c’est la condition et le symptôme de la liberté de Zoubida.

« Lis-les comme ils arrivent. N’obéis qu’à ton appétit ! Ne t’occupe point de ranger. Surtout pas les rayonnages dans ta jolie petite tête ! Laisse ça aux ébénistes et aux érudits ! Dis-toi que la littérature est un extraordinaire festin, un délicieux fourre-tout. Goûte à tous les plats, pêle-mêle selon tes goûts, selon tes envies ! Lis tout… Voltaire, Flaubert, Camus, Le Clézio, mais il n’y a pas que les Français… Pouchkine, Gogol, Soljenitsyne, mais il n’y a pas que les Russes…Faulkner, Caldwell, Salinger, Roth, mais il n’y a pas que les Américains… Sassine, Achebe, Hampâté Bâ, Kourouma, Labou Tansi, mais il n’y a pas que les Africains… Maalouf, Darwich, Abû Nuwäs, mais il n’y a pas que les Arabes… Plus tu varieras tes lectures, plus cette pièce s’élargira, plus ton esprit s’illuminera. Alors, tu n’habiteras plus une prison mais un ciel plein d’étoiles… Tes avocats n’y pourront rien. Seules tes lectures te sauveront. »

Pour cette phrase seule, ce livre est à lire.

En dépit d’une fin un peu plus convenue, philosophico-poétique, à la manière d’un Khalil Gibran ou d’un Saint-Ex, terriblement «  Sans Famille », qui nous laisse cependant un peu sceptique. Comme si on avait quelque mal à se convaincre que cet enfermement d’une femme en Algérie, fût-elle une belle affranchie, pût se terminer par une note heureuse dont on peine, peut-être à tort, à deviner l’augure.

 

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