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12/11/2016

"Chanson douce" Leïla Slimani, Gallimard, Prix Goncourt 2016

Parents à nounou, gardez-vous de lire ce livre ! Et si vous avez une femme de ménage parfaite et entreprenante, méfiance…. Cette «  Chanson douce » risque de vous hanter longtemps. Voici la transposition littéraire d’un fait divers survenu aux Etats-Unis il y a quelques années : une nounou parfaite, très attachée aux enfants d’un jeune couple dans le vent, tue les gosses avant de se planter un couteau dans la gorge.

Nous sommes ici en France, la nounou est « blanche », c’est Louise ; la mère, elle, s’appelle Myriam, une fille d’immigré sans doute, et le père Paul. Paul travaille dans la production musicale, c’est un branché. Myriam, elle, veut reprendre son métier d’avocate après ses deux accouchements. Les enfants sont Adam, un bébé parfait, et sa grande sœur Mila. La famille vit à Paris dans le 10ème arrondissement.

Leïla Slimani s’empare de ce drame domestique, l’essore de toute sensiblerie (« Le bébé est mort. Il a suffi de quelques secondes. Le médecin a assuré qu’il n’avait pas souffert », ce sont les premiers mots) et nous le jette à la face dans une prose limpide, sèche et glaçante, parfaitement tenue, sans nous laisser jamais en repos. Le miracle de ce livre, c’est de nous tenir en haleine alors qu’il commence par la tragédie, brossée en deux pages et demie, tout le reste n’étant que son archéologie psychologique et sociale, parsemée d’étrangetés anodines, de légères dissonances, d’incongruités éparses, comme autant d’alertes qui font frémir le lecteur qui sait mais que les protagonistes du drame qui se trame évidemment ignorent.

Livre de frissons et de décharges électriques qui se lit d’un trait. Mais bien plus qu’un roman à suspens, une dissection assez cruelle de l’époque, des rapports de classe, des humiliations tues (un conseil de classe où Louise est convoquée avec sa fille, les « patrons » qui découvrent, alarmés, à la faveur d’un avis fiscal à tiers détenteur que leur nounou est endettée, les vacances en Grèce avec enfants et nounou où celle-ci doit avouer comme un crime qu’elle ne sait pas nager).

La figure de l’immigré y tient aussi une place de choix. Pas seulement de l’immigré étranger de nationalité, mais de l’immigré d’un milieu social dans un autre (pendant les vacances des parents, la nounou s’introduit dans leur appartement, y prend sa douche, passe des heures à lire, assise dans leur canapé, y invite une collègue…). Une scène de mariage blanc où à force de faire semblant on se prend au jeu de la fête, les nounous africaines qui se retrouvent les après-midis au jardin public, le portrait de Wafa, une nounou sans papiers, tout cela est fort comme du meilleur Zola. La sèche délectation d’un naturalisme du XXIème siècle.

La force de ce livre tient à tout cela, à sa construction, à son style, et à cette allégorie singulière et envoûtante, brillantissime et profonde à la fois : ce surgissement d’une nounou dans la vie d’un couple, qui s’y fait sa place, devient indispensable, centrale, comme une figure, à tort oubliée, de la lutte des classes qui s’introduit dans les foyers, s’y enkyste, bouscule, profane et s’aiguise à l’intime. Jusqu’au paroxysme.

Au fond, au-delà du fait divers atroce, un très grand livre de littérature sociale.

 

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