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20/12/2016

"Comment Baptiste est mort", Alain Blottière, Gallimard

Baptiste, ses deux frères et ses parents ont été enlevés dans le désert par un groupe de djihadistes. Baptiste, 14 ans, est seul libéré. On le «  débriefe » comme on dit maintenant.

« Comment Baptiste est mort » est le récit de ce débriefing, un dialogue à l’aveugle, son interlocuteur n’a ni nom ni visage, le lecteur ne sait pas s’il s’agit d’un psy ou d’un agent des services ; un dialogue ramassé, sans commentaires, fait de questions en suspens et de réponses partielles, retenues, cocasses ou tragiques selon l’état d’esprit du gosse ou son degré de confiance.

La typographie fait sa place au mystère, beaucoup de blancs, des espaces, des renvois à la ligne après quelques maigres mots qui semblent flotter sur la page, incertains comme nous le sommes nous-mêmes, lecteurs, en découvrant cette histoire d’un gosse qui dit « maintenant je m’appelle Yumaï », le nom que lui ont donné ses ravisseurs, celui d’un renard du désert, et qui proclame que Baptiste est mort. Ce trait seul d'un enfant prénommé Baptiste que l'on débaptise dans le désert pour en faire un renard à la Saint-Ex donne le ton: il sera au vertige.

Au milieu de ces dialogues, quelques pages plus serrées de souvenirs de Baptiste/Yumaï, souvenirs des privations, de la faim, du froid, des mauvais traitement bien sûr, de la déchéance d’un père, de l’accablement d’une mère, de l’effroi d’un frère, mais aussi des beautés d’une grotte couverte de peintures rupestres, du saisissement de l’aube, des nuits étincelantes d’étoiles ou des versets que l’on récite le soir venu « c’était comme une formule magique, abracadabra, une formule sans savoir ce qu’elle veut dire, mais j’aimais la vibration dans la bouche et le son dans mes oreilles ».

Il y a dans ce petit livre de 200 pages un effet de vérité, une puissance d’évocation, et une densité incroyables. La littérature à son meilleur, dans ce qu’elle a de plus profond et de plus troublant.

Car il y a le crime et il y a le reste, des signes d’affection dérangeants d’Amir, le chef des djihadistes, pour ce petit Prince du désert, des attentions inattendues d’Idriss, d’Ibrahim ou d’Adame, ses geôliers et ses compagnons, une initiation à la solitude qu’Yumaï évoque quasiment avec gratitude et, dans la grotte où ses ravisseurs le condamnent à éprouver la peur et la faim, le dessin sans doute millénaire d’un homme, une main devant la bouche, mais un bras levé vers le ciel, et plus haut, à l’aplomb, huit points blancs régulièrement espacés qui ne se découvrent que quelques minutes aux premières lueurs du jour, comme une « constellation du secret », «  le secret de toutes choses, l’inaccessible monde où se trouve la clef des énigmes ». Yumaï appelle ce personnage dont il se fait un ami « Motus » et il imagine que ce Motus lui conseille « de se bâtir une citadelle afin d’y retrancher la part la plus indicible, forcément la plus vraie, de lui-même ».

C’est cette citadelle dont son interlocuteur tente de le faire sortir et cet interlocuteur sans visage, parfois, on en vient à le maudire, à le détester, tant on se prend à aimer ce gosse et sa résistance à rejoindre le monde d’où il a été ravi, devinant que ce réveil sera son cauchemar.

Et c’est quand le lecteur est au plus profond de son propre syndrome de Stockholm, dans une mise en abîme par procuration où nous entraîne l’auteur, que ce dernier, d’un trait, nous rouvre les yeux. Un vrai électrochoc. La vérité nue du crime.

Ce livre qui se lit d’un trait en moins d’une heure vient d’être récompensé par deux prix littéraires prestigieux et « chics » : le Prix Jean Giono et le Prix Décembre 2016.

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