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22/01/2017

"La vie des autres" Neel Mukherjee, Ed Piranha, trad. Simone Manceau

Ici, c’est l’Inde, Calcutta, Bengale. Années 60 et 70 avec épilogue en 2012. « La vie des autres », c’est d’abord un roman qui nous transporte loin.

Dans la famille Ghosh, famille à l’indienne, c’est-à-dire élargie, trois générations vivant sous le même toit. Le patriarche qui a réussi dans la papeterie, trois fils et leurs épouses, une fille qu’on n’arrive pas à marier, une belle-fille veuve que l’on isole au rez-de-chaussée car elle n’est pas de la même caste, et les enfants de tous ces couples, dont un génie de la théorie des nombres qui est comme une lumière dans la nuit.

Ecrit par un jeune auteur Indien, dont le premier livre («Le passé continu ») avait été salué par la critique anglophone, ce roman est tout sauf exotique. Mais les annotations sociales et psychologiques sont telles qu’on y apprend beaucoup sur l’Inde.

Le corset des traditions, la distinction et la concurrence des castes, le poids de la famille, les mariages arrangés, le sort des femmes, les rapports avec les employés et autres domestiques (Madan, le majordome de la famille sur trois générations qui a fait sauter enfants et petits-enfants sur les genoux avant de se trouver soudain accusé d'un vol de bijoux, en est un personnage central), le portrait d’une société d’inégalité et d’apparence où le regard des autres sur soi, celui de la famille, des voisins, du quartier, des collègues, est un reflet dans lequel on s’enkyste.

Tout n’y est que statut social. A un point tel, au moins au Bengale, qu’on ne désigne jamais un membre de la famille par son prénom seul, on y ajoute toujours un suffixe qui rappelle sa place dans la fratrie ( l’ainé, le cadet, le benjamin, un dernier suffixe désignant tous les autres, les frères ou sœurs qui se trouvent dans le creux, entre le cadet et le benjamin…), l’aînée des belles-filles a elle aussi son suffixe ( c’est « Jaa ») et se voit reconnaître d’importantes prérogatives : elle est une manière de bras droit de la belle-mère, la tenue de la maison lui incombe, et les relations avec le personnel et la préparation du temple domestique, un vrai premier ministre type Vème République, sous l’autorité de la matrone.

Le curieux, c’est que cette immersion dans une maisonnée du golfe du Bengale sur trois générations nous rappelle bien des choses familières, les états d’âme, les sentiments, les peurs, les fantasmes, les positions qui se disloquent, les héritages que l’on dissipe, le passé auquel on se raccroche en sachant que c’est fini, les ravages de la drogue, les vices secrets, les combats intimes, les révoltes.

La révolte ici est portée par un des petits-fils qui, scandalisé par l’indifférence familiale à « la vie des autres », s’enfuit sans prévenir dans les années 70 rejoindre la rébellion « naxalite », des combattants maoïstes qui tentent d’organiser les paysans sans terre, pressurés par les propriétaires ou les usuriers, en vue de provoquer une révolution agraire. Le « Petit livre rouge » sous le bras, ces militants de 18, 20 ans s’immergent dans les campagnes, travaillent dur pour convaincre les pauvres hères qui crient famine de se révolter, doivent être longtemps les témoins impassibles de scènes effroyables de dureté et de violence avant de passer à l’action, troquant alors leurs idéaux pour la barbarie (tueries, attentats, etc.).

Le génie de l’auteur consiste à entrecroiser ces deux récits, celui du chaudron familial avec ses jalousies, ses frustrations, ses désespérances, un archaïsme qui se délite tout en résistant, et celui de la lutte maoïste entre honneur et déshonneur, qui résiste en se délitant, celle-ci nous étant racontée au travers de lettres de Supratik à une destinataire dont nous ne connaitrons l’identité qu’à la fin. Cette « Vie des autres », c’est « Anna Karenine » et « Les Raisins de la colère » tricotés ensemble.

Un art du récit envoûtant, une très belle écriture, un ton sans commisération mais plein d’empathie, y compris pour les faiblesses humaines, des scènes d’une vérité psychologique inouïe, font de ce roman un livre immense. Qui nous hante longtemps, comme si ces personnages étaient nos voisins le temps de la lecture. Et cette mondialisation-là est une vraie leçon de choses pour nos lettres françaises si étriquées et nombrilistes.

Il est toujours difficile de juger d’une traduction. Celle-ci se fait oublier tant elle est merveilleuse d’élégance et de naturel.

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