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10/08/2017

"Un Déluge de feu" Amitav Ghosh, ed. Robert Laffont,trad. Christiane Besse

Amitav Gosh a plus d’un tour dans son sac.

Auteur indien de gros romans historiques, son œuvre au succès mondial est traduite dans une multitude de langues. Dont le français. J’avais lu à l’occasion d’un voyage en Birmanie son «  Palais des miroirs » sur la déposition du dernier descendant du grand roi Mindon à Mandalay par les Anglais à la fin du XIXème siècle. Et m’étais déjà aperçu que sous le romanesque de l’intrigue et les truculences de la langue, notre ami savait dire leur fait aux Anglais. Cela m’avait beaucoup plu : l’histoire des colonisations est bien plus sensible quand elle est contée par ceux qui n’ont rien demandé. Et comme la colonisation indienne ou birmane n’est pas la nôtre, on est plus à l’aise pour en apprécier les avanies.

N’ayez pas de préventions, notre écrivain est plutôt bonhomme ; il n’a rien d’un idéologue ni d’un raseur. C’est d’abord un conteur, heureux de ses effets, qui s’amuse comme un fou, et ne veut que le bien de son lecteur, sans l’ennuyer jamais.

Ainsi ce « Déluge de feu » a d’abord l’apparence d’un bon gros roman d’été où l’on va suivre sur plus de 700 pages quatre personnages principaux à l’heure de la première guerre de l’opium qui va opposer l’Angleterre à la Chine. Nous sommes en 1839,1840. Zachary, un Noir américain blanc d’apparence, oeuvrant sur des chantiers navals et matelot à l’occasion avant, cynique et ambitieux, de s’adonner au commerce de l’opium quand la guerre gronde, Catherine, une Emma Bovary locale, mais de Calcutta, épouse d’un puissant armateur dont l’opium a fait la fortune, Shireen une veuve parsie, qui s’affranchit de sa famille sous le prétexte d’aller quérir des autorités chinoises le dédommagement d’une cargaison d’opium détruite par les autorités cantonaises, et Kesri, un soldat indien, d’abord mercenaire puis volontaire du Bengale qui fait partie du corps expéditionnaire vers l’estuaire de la rivière des Perles puis la bouche du Tigre où la bataille navale va se jouer, vieilles pirogues chinoises et radeaux-incendie à l’assaut ( !) d’une puissante escadre de guerre.

Personnages bien campés (Shireen la parsie entre tradition et intrépidité est un très beau portrait de femme), cocasserie des situations (la lutte apparemment morale de Catherine contre le péché d’onanisme de Zachary est d’une réjouissante drôlerie, comme la visite médicale de Kesri, le soldat indien, qui fuit en courant plutôt que de se dénuder devant deux infirmières), art consommé du récit (tout ce petit monde va se retrouver au milieu du livre sur un même bateau qui fait voile vers Canton), récit des batailles sur mer et sur terre : on se régale.

Mais le propos est ailleurs. D’abord sur la guerre de l’opium, vue de là-bas si j’ose écrire. Par un Indien bien plus proche des Chinois que des Anglais et qui ne se laisse pas abuser par les oripeaux, principes portés en étendard quand il s’agit pour l’Occident d’imposer ses intérêts. Ce livre est aussi le récit d’une guerre inégale entre les Chinois vaillants, impuissants puis spoliés (les Chinois y perdent Hong-Kong, Shanghai, Singapour et Canton, c’est l’heure des « traités inégaux ») et l’armée britannique, escortée des cipayes, les troupes indiennes recrutées de gré ou de force.

Et les annotations les plus nuancées, les plus profondes, les plus passionnantes concernent les rapports des Indiens avec les Anglais à cette époque autour de la figure des cipayes, qui étaient aux Anglais ce que les «  Tirailleurs sénégalais » furent pour la France, le personnage de Kesri, le soldat indien pris dans un conflit de légitimité, entre fierté de servir l’armée la plus puissante au monde et parfaite conscience que cette victoire britannique allait sceller l’effondrement du sien («Quoique d’une taille minuscule, cette expédition va créer une révolution. Retenez ce que je vous dit : elle changera la géographie de ce continent »), outre celle, plus mystérieuse mais tout aussi passionnante de Neel, un scribe et traducteur indien au service des Chinois (« Grands savants et hauts fonctionnaires montrèrent peu d’intérêt pour le monde extérieur jusqu’à ce que, tout coup, un beau jour ce monde se lève et les dévore ».

« Un déluge de feu » est un vif roman, drôle et picaresque, mais c’est surtout de l’histoire connectée comme on dit à l’université, une confrontation de points de vue, une inversion de perspective passionnante, et une profonde méditation sur l’histoire du monde, non sans écho pour notre temps (« Il comprit qu’une bataille était une distillation du temps […] Une fois le choc terminé, son impact rayonnait en avant et en arrière à travers le temps, déterminant le futur et même, dans un sens, changeant le passé, ou du moins la compréhension qu’on en avait. Une puissance qui pourrait mouler les vies de ceux qui viendraient ensuite génération après génération […]. Comment était-il possible qu’un petit nombre d’hommes en l’espace de quelques heures ou de quelques minutes, puissent modifier le sort de millions de personnes pas encore nées ? Que le résultat de ces brefs instants puisse déterminer pour des générations à venir qui gouvernerait qui, qui serait riche ou pauvre, maître ou serviteur ? ».

Voilà pourquoi je vous dis qu’Amitav Ghosh a plus d’un tour dans son sac.