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24/09/2017

"La Serpe", Philippe Jaenada, Julliard - Rentrée littéraire septembre 2017

Georges Arnaud, l’auteur du « Salaire de la peur », le dur-à-cuire, l’affranchi, le militant pro-FLN, l’écrivain, le documentariste, a été accusé, à ses vingt ans, d’avoir assassiné son père, sa tante et la gouvernante dans un château familial du Sud-Ouest de la France à coups de serpe. Tout l’accusait, tout. Le mobile, il héritait de la fortune, l’arme du crime qui lui avait été prêtée deux jours auparavant, une trace inexpliquée de blessure sur la paume de la main et surtout l’absence de toute effraction dans le château où il se trouvait seul avec les trois victimes. Ajoutez une mentalité d’oisif, d’homme prodigue toujours à court d’argent, passant pour entretenir de mauvaises relations avec ses proches et quelques excentricités de fils de famille (ainsi de se mettre au piano pour jouer une sonate de Chopin aussitôt le crime découvert, les corps des siens encore dans leur sang, devant les villageois qui accourent, sidérés par la scène) et vous tenez un coupable.

L’affaire fait les gros titres de la presse et distrait le lecteur des tragédies du temps. Nous sommes en 1941.

La justice étant ce qu’elle est, défendu par maître Maurice Garçon, un ténor du barreau d’époque, Henri Girard, c’est son nom, sera acquitté par la cour d’assises après 10 minutes de délibéré. L’assistance applaudit mais l’opinion ne se rend pas. Pour tous Henri Girard demeure coupable. Libéré après 18 mois de préventive, il dissipe sa fortune en moins de temps qu’il en faut pour le dire, et part en Amérique du Sud se frotter à une autre vie. Bourlingueur, chauffeur de taxi, barman, camionneur, il en revient trois ans plus tard, le manuscrit du «  Salaire de la peur » en main. Très économe de ses mots sur l’affaire, il répondra à Gérard de Villiers, l’auteur des Sas qui l’interroge sur le drame quelques temps avant sa mort, que c’est lui l’assassin.

« La Serpe », ce livre, est la contre- enquête que mène Philippe Jaenada sur cette affaire. Une manière de « Faites entrer l’accusé » mais beaucoup plus passionnante puisqu’il s’agit ici non de se complaire, comme l’émission TV le fait avec talent mais  sans grande exigence morale, à nous instruire qu’un condamné est bien le coupable, mais de nous convaincre qu’un acquitté est vraiment innocent.

Philippe Jaenada s’en donne à cœur joie, et sans modestie particulière tant il a à cœur de nous expliquer que la tâche est impossible. Et il y réussit si brillamment  dans la première partie de l’ouvrage qu’on en vient à le plaindre un peu d’espérer gagner un tel challenge. Mais après avoir tant accablé Georges Arnaud de charges dans la première partie du livre, en nous racontant dans un style simple et alerte l’enquête, l’instruction et le procès mais en ménageant ses effets et sans être avare de digressions sur les vicissitudes de ses recherches, les petits hôtels de province, sa femme qui lui manque, les avaries de son véhicule ou la jolie complicité des archivistes, voilà que le livre bascule en son milieu. Et tout se délite soudain, la solidité des présomptions, la vérité des faits supposés acquis, la certitude des convictions. Le doute d’abord s’insinue, puis l’indignation face aux mensonges, aux errements de l’enquête, à la moralité des magistrats - le portait du président de la cour d'assises est à cet égard saisissant-  puis la vérité, enfin, qui vient avec la démonstration de l’innocence mais qui est plus forte qu’elle.

Car la leçon de ce livre, qui devrait être le livre de chevet de tous les gens de justice, c’est que juger un homme exige toujours de penser contre l’évidence, contre les rumeurs, contre les préjugés (dans cette France des années 40, l’opinion en proie aux drames et aux privations ne pouvait faire grâce de son innocence à ce fils de château).

Et que le doute n’est jamais l’ultime chance du coupable, ce doit être toujours la discipline du juge.

Ce gros livre se lit comme un polar, est d'ailleurs un peu écrit dans le style, mais est très impressionnant. Et au–delà de l’autopsie d’une erreur d’opinion, puisqu’il n’y eut pas en l’espèce, par miracle médiocre, erreur judiciaire, des pages merveilleuses sur l’amour d’un père et d’un fils.