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06/10/2017

"Taba-Taba" Patrick Deville, Seuil

Patrick Deville a un problème avec la forme romanesque. Qui n’en a pas depuis les années 50 ? Mais, lui, le résout en nous offrant des romans en mille morceaux, façon puzzle. En miroirs brisés d’un lieu, généralement éloigné, et d’une époque, fréquemment du siècle précédent. En outre, ses romans sont rarement des fictions, car il y préfère les pérégrinations de personnages réels.

Son horizon était jusqu’à présent celui des lointains, des grands voyageurs, des grands découvreurs, des grands exilés. Cela lui allait bien. Nous avons aimé son « Kampuchea » la découverte des temples d’Angkor par le naturaliste Henri Mouhot, son « Peste & Choléra » sur le savant Yersin qui isolera le bacille de la peste à Hong-Kong, son «  Viva » sur l’exil mexicain de Trotski. Et à chaque fois, sur ces terres lointaines, des dizaines d’autres personnages, un entrelacs de parcours, car Deville aime par-dessus tout les coïncidences, les concomitances, les parcours croisés, les télescopages. Ces récits sont toujours des récits connectés, des fracas d’Histoire, gorgés d’érudition, à en donner le tournis quelquefois, mais on aime quand même car, à la différence du Claude Lévi-Strauss de «  Tristes tropiques », on ne hait pas les voyages ni les explorateurs.

Mais là, son « Taba-Taba » ne fonctionne plus du tout. Pourquoi ? Parce que Deville cesse de voyager pour de vrai, il a décidé de rester au village, le village France, pour évoquer son histoire familiale. Bien sûr, il se trouvera bien une aïeule née au Caire, mais nous n’en saurons guère plus, sinon qu’elle débarque à Marseille à l’âge de 4 ans en 1862. Pour le reste, on a droit à une querelle entre Barbizonnais et Chaillotins, à quelques pages sur la Première Guerre mondiale, l’exil de 40, et une enfance dans un ancien lazaret reconverti en hôpital psychiatrique non loin de Saint-Nazaire.

Comme, en dépit de l’histoire émouvante de sa lignée, Deville doit bien s’apercevoir que le propos est un peu maigre, il nous l’épice de digressions sur les premiers paquebots, pioche dans ses ouvrages précédents, nous explique qu’il a épousé une fille Yersin rencontrée quand il préparait son «  Peste & Cholera », n’évite pas l’évocation pour la millième fois du Rimbaud d’Abyssinie, fait les poches de son inspiration tarie, revient sur l’histoire maintes fois contée de la colonisation de l’Afrique depuis les grands explorateurs solitaires (Livingstone, Brazza, Gordon, Stanley) jusqu’aux projets industriels et commerciaux des empires coloniaux. Pioche et touille pour nous servir un brouet médiocre. Ou soudain tout ce qui est horizon lointain paraît artificiel, plaqué sur un récit immobile et terriblement étréci.

Il tente à plusieurs reprises d’évoquer les attentats en France ou les jeunes djihadistes européens qui partent dans les rangs de Daesh plutôt que dans ceux de l’opposition libre en Syrie, sans que l’on comprenne bien le rapport avec le propos d’ensemble. Il le fait sans y insister, sinon par la récurrence, en hésitant manifestement à en dire plus, mais en se laissant comprendre. Comme un Houellebecq qui réprimerait un rot. Mais à tout prendre, on préfère l’explicite de Houellebecq à ces sous-entendus honteux. Et sur sa lancée, Deville paraît défendre l’intervention franco-anglaise de 56 au canal de Suez et dresse un portrait de Nasser que les éditorialistes de la IVème République les moins éclairés ne désavoueraient pas. Invoque les mannes de Malraux pour parler de l’Islam de façon terriblement anachronique, déplore que les porte-avions français qui devaient être livrés à la Russie, et qui le seront finalement à l’Egypte ensuite de l’invasion de la Crimée, aient été débaptisés pour substituer l’arabe au cyrillique. Ces annotations qui parsèment le récit, dont le monde arabo-musulman sous toutes ses formes est l’objet, laissent sceptiques de la part d’un admirateur de Lyautey. On redoute en réalité qu’il s’agisse de dire que l’Arabe et le Musulman sont des corps étrangers à cette France du Jura, de la Beauce, de Saint-Quentin, de Moissac ou de la Sorèze des années 50 à 70 dont « Taba-Taba » constitue la chronique. Craie blanche et tableau noir ; préau et platane dans la cour de récré. «  Taba-taba », c’est « Les choristes » ! La France blanche des années d’avant. Qui, piteuse d’avoir dû abandonner son Empire et s’en estimant mal récompensée par ses fils, se referme, se racrapote, se barricade. Enfin, tout cela est étonnant pour qui se pique d’érudition, et d’intelligence du monde.

Car pour se piquer, il se pique, notre Deville ! Ce livre est un véritable concours de « name-droping » : on n’échappe pas à l’écrivain rencontré dans tel aéroport, à telle belle réception à la résidence de France, à telle conversation avec un diplomate de haut rang, à telle adresse de grand hôtel. Rien de ce qui est absolument anecdotique, et au vrai sans intérêt pour le lecteur, ne nous est épargné. Deville a toujours aimé ces digressions puériles par quoi il exhibe sa distinction. Quand le projet littéraire est ambitieux, ces inoffensives fanfaronnades font sourire. Quand l’ambition l’abandonne, elles sont échouées là, sur la page, comme de navrantes vanités.

Deville écrit (p.269) souhaiter « éviter la myopie gallo-centriste ». C’est raté.

Et qu’une voix si originale de la littérature française, un homme passionné des lointains, s’enroue au moment d’évoquer son village, est vraiment consternant, et triste.

Le meilleur du livre ? De longs extraits de deux journaux, retrouvés par l’auteur, tenus par le père et son fils en mai 40, le premier s’étant engagé à 50 ans, le second, 14 ans,  racontant l’exode. Le meilleur de ce livre de très loin. Et ce meilleur n’est pas de l’auteur.

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