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11/11/2017

"Alma" J.M.G. Le Clézio, Gallimard

Il y a toujours chez Le Clezio quelque chose qui vous tient un peu à distance. Ses livres sont comme des livres sacrés. Les mots sont simples, la phrase est limpide et sans ornement, un peu rêche, mais la lecture, le style donc, plein de mystérieuses vibrations. On n’est jamais sûr de bien ou de tout comprendre. Et on sent qu’il faudrait s’y attarder ou y revenir, laisser infuser le livre en soi. Prendre son temps. Hélas, on n’a pas que ça à faire, alors on lit Le Clezio en s’ennuyant un peu, un peu culpabilisé bien sûr tant c’est beau…Et quand on est d’humeur moyenne on songe que notre Prix Nobel est un peu un écrivain à dictées, et ses livres un peu des livres de curé.

Voici un retour au pays natal du narrateur. Son pays natal ou plutôt celui de sa famille, qui s’y est installée au 18ème siècle, c’est l’île Maurice. Où le tourisme fait désormais barrage au passé. La forêt qui couvrait les neuf dixièmes de l’île à leur arrivée ? « Quelques miettes, des haillons arrachés, entourés de clôtures, tranchés par les routes ». Le dodo, cet oiseau mystérieux, très gras avec des moignons d’ailes que l’île a choisi pour emblème ? Disparu, lui aussi, massacré pour sa viande ou empaillé par des taxidermistes, devenu légendaire quand le dernier exemplaire conservé dans un musée à Oxford a été incinéré. Les traces de l’esclavage qui ont fait les beaux jours de la famille Fersen, celle du narrateur, comme celle de tous les planteurs de l’île ? Un monde de fantômes, on a systématiquement démoli les prisons de Noirs, les prisons des esclaves «  on ne voulait plus voir ça, tu comprends, pas parce qu’elles nous faisaient honte, non, parce qu’elles gênaient, elles prenaient de la place, on ne pouvait pas les rendre jolies pour en faire des campements à touristes ». Les anciennes sucreries, qui s’alimentaient au crime ? Des « machineries géantes, au milieu des ruines, semblent s’effondrer très lentement, elles entrent dans la terre ».

« Alma » est cette exploration du passé, du passé familial mais surtout une exhumation et un hommage aux victimes de l’esclavage, comme ces plaques qu’on appose en France sur le mur des écoles d’où de jeunes enfants ont été raflés. D’un prix Nobel, l’autre, il y a du «  Dora Bruder » de Modiano dans ce livre. Mais en hommage à une autre mémoire.

Au travers de portraits (l’esclave Topsie qui, enfant arraché aux siens, aussitôt débarqué sur l’île, se réfugie dans un grand arbre de peur d’être mangé par les Blancs) ou de courts récits qui font chacun un chapitre (« La Surcouve », la descendante du corsaire ; le dernier naufrage d’un navire négrier en 1818 ; le destin inouï de Marie Madeleine Mahé, fille illégitime du gouverneur La Bourdonnais et d’une esclave blanchisseuse, recueillie par sa grand-mère paternelle à Saint-Malo avant de finir à la Salpêtrière «  au milieu des prostituées, des criminelles et des démentes »), ce livre est d’abord une très belle médiation sur la traite et l’esclavage, toute de colère tue (« Tout ce labeur, ces dos courbés, ces visages noircis par le soleil et ces habits trempés de sueur, c’était pour rien »), et d’une très grande puissance d’évocation (« De tous ses noms, de toutes ses vies, ce sont les oubliés qui m’importent davantage, ces hommes, ces femmes que les bateaux ont volés de l’autre côté de l’océan, qu’ils ont jetés sur les plages, abandonnés sur les marches glissantes des docks, puis à la brulure du soleil et à la morsure du fouet. Je ne suis pas né dans ce pays, je n’y ai pas grandi, je n’en connais presque rien, et pourtant je sens en moi le poids de son histoire, la force de sa vie, une sorte de fardeau que je porte sur mon dos partout où je vais »).

Et puis il y a Dodo, le clochard magnifique, descendant de la même famille que Jérémie le narrateur principal. Il est l’autre, né du mauvais côté, dont une sorte de lèpre a dévoré le visage. Il n’a ni nez ni paupière, de sorte qu’il dit ne pas connaître l’alternance des nuits et des jours. Pour épater son monde ou se faire aimer, il joue à l’homme lézard en se léchant les yeux. Il aime beaucoup les cimetières où il repasse à la craie les noms qui s’effacent sur les tombes. Dodo parle toujours au présent même pour raconter le passé ou envisager l’avenir : il est l’imprescriptibilité dont rêve le narrateur, la permanence des jours et l’éternité du souvenir.

Il est une manière de jumeau inversé de Jérémie. Né à Maurice, orphelin et miséreux, le voilà parti en France, à Paris, « ambassadeur de tous les clochards ». Et aussitôt, la matière du livre s’inverse ( « Je suis content de partir, parce que même un pauvre diable peut aller au bout du monde ans un grand avion, et c’est comme ça que le voyage commence »). Et voilà Dodo, avec ses allures de Gwynplaine de « L’homme qui rit » de Victor Hugo, devenir aux côtés de son pote Béchir, le prince des errants, des réfugiés, des migrants, des SDF. Le présent à cet instant se substitue au passé. Il suffit d’ouvrir les yeux. « Voyager, c’est avoir les yeux ouverts quand tout le monde dort. Je connais bien, c’est ma vie » nous dit l’homme sans paupières. Ses potes ? « Ils ne vont nulle part, leur maison est nulle part. Les Roumains, les Yougos, les Gitans, les Arabes, les Sénégalais, les Afghans. Ils sont chassés de tous les pays, ils n’ont pas de famille. Ils vont en Angleterre, ils vont en Allemagne. Ils ne savent pas où ».

Ces pages sont certainement les plus belles et les plus émouvantes du livre, entre poésie et ce que chacun veut bien comprendre de ce que l’on ne voit pas ou ne veut pas voir quand, à la différence de Dodo, on n’a pas les yeux constamment ouverts sur le monde.

D’un arrachement l’autre, d’un exil l’autre. De la traite des corps que l’on a confisqués de force à leur terre natale à l’exil des corps qui se sont arrachés eux-mêmes à leur destin. Y a –t-il une morale à cette histoire ? Le Clézio, je crois, n’en a pas d’autre qu’une profonde empathie pour les hommes blessés, les cabossés de la Terre, et d’autre projet que de les honorer d’un signe, de leur ménager une trace, de les envelopper dans ses livres pour qu’ils ne soient pas privés à jamais de toute sépulture.

Un livre de curé ? Un peu. Mais tout sauf imprécateur, un curé plein de douceur et d’attention aux faibles, poète et humaniste. Et un écrivain dont on se régalerait de recopier les phrases s’il y avait encore des dictées à faire.

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