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28/12/2017

"L'Art de perdre" Alice Zeniter, Flammarion

Un aussi beau titre ne peut pas faire un mauvais roman. « L’Art de perdre », c’est le sort des harkis que nous conte sur trois générations Alice Zéniter en explorant sa lignée sous une forme romancée, dans un récit plein de sensibilité, au ton singulier, dépourvu de tout ressentiment mais à l’effet de vérité pétillant d’intelligence et souvent bouleversant.

Trois chapitres. Le premier est le plus saisissant ; c’est « L’Algérie de Papa », en fait du grand-père de la narratrice, petit paysan de Kabylie que la trouvaille d’un pressoir dans un torrent puis ses faits d’armes lors de la 2ème guerre mondiale vont transformer en prospère propriétaire terrien, quasiment un notable, ni pour ni contre les Français mais attaché désormais à préserver sa situation de toutes turbulences non maîtrisées. Le récit de son mariage, ses rapports avec les colons, les us et coutumes kabyles où l’on s’interdit de nommer les nombres (les enfants, les ares, les œufs d’une couvée ou les grains récoltés) parce qu’on ne dénombre pas la générosité de Dieu, ce serait comme cracher à Son Visage…., la propagande du FLN et la méfiance qu’elle suscite (le FLN demande aux vétérans des deux guerres de renoncer à leur pension) surtout en Kabylie, une fête de circoncision du petit Hamid, premier fils, les contacts plus ou moins contraints avec l’armée française seule à pouvoir protéger le village de l’enrôlement forcé dans les rangs du FLN ou des tueries pour l’exemple, les jalousies entre voisins, les attentats, le cessez-le-feu et le risque de représailles des nouveaux maîtres chez eux, le départ : le récit est ample et rondement mené qui mêle la vie quotidienne d’une famille au destin par temps de guerre, où l’avenir se joue souvent aux dés. Ce chapitre est très beau, très fort, très écrit. Passionnant.

Le deuxième chapitre, « La France froide », raconte l’arrivée de la famille dans les camps  de transit : huit mois à Rivesaltes avant un placement du père et de sa famille dans le hameau forestier des Jouques sur les bords de la Durance qui ne sera fermé qu’en …1988. Le sentiment de déclassement et la reconnaissance obligée à la France qui interdit de se plaindre et de maudire. Les yeux du petit Hamid, alors ado, qui a un peu honte de la docilité de son père et qui, seul à savoir lire, traduit les courriers administratifs à ses parents, puis cesse de pratiquer l’arabe, la langue de l’enfance et, plus grand, le ramadan, s’engage à gauche, défend le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, hanté alors par la question du choix de son père qui a fait de lui également un harki puisque fils de harki ( «  les fils de bouchers sont-ils aussi des bouchers ? s’interroge l’auteure). Ce face à face muet entre un père stigmatisé et son fils donne sans doute les pages les plus sensibles du livre («  Ali regarde son fils à qui la langue ancestrale se refuse, devant qui elle se dérobe, son fils qui parle la langue des anciens oppresseurs au moment où il prétend comprendre les opprimés mieux que lui »). Avec les annotations sur les confrontations du fils Hamid au racisme ou aux préjugés ( « Tu crois que ça nous amuse de tenir à huit dans une bagnole […] de porter des vêtements en tissu synthétique de merde qui se déchire, que [notre mère] achète les sous-vêtements en gros, par lot de cinquante, et que du plus petit au plus grand, des garçons jusqu’aux filles, on porte tous les mêmes slips ? ») . L’arrivée d’Hamid à Paris, sa rencontre avec Clarisse, les présentations aux parents respectifs, tout est également très réussi.

La seule faiblesse de ce livre, jusqu’alors si fin, c’est que le dernier chapitre, plus convenu, s’effiloche. Naïma, la narratrice, fille de Hamid et de Clarisse, qui travaille à Paris dans une galerie d’art, va, non sans hésitation, passer quelques jours en Algérie sur la trace du passé de son grand-père et de la famille restée au pays. Elle se retrouve dans les montagnes de Kabylie, une zone dangereuse infestée d’islamistes. Une « zone sans langue et sans femme » écrit-elle. Les retrouvailles, le malaise, la distance, le choc des cultures, une jeune enfant ressemblant comme deux gouttes d’eau à une de ses tantes, l’impression d’étouffement, tout ceci est certainement sincère. Mais on se trouve soudain pris dans un récit d’autofiction et d’états d’âme, un récit d’actualité comme on peut en lire des centaines sur l’Algérie contemporaine, un récit où tout se réduit à la personne de la narratrice, comme si parvenue enfin à effacer toute trace de l’Histoire, elle y avait perdu sa profondeur et sa sensibilité d’écrivain pour faire œuvre de journaliste un peu auto-centrée.

En dépit de cette réserve, ce livre, récompensé par le Goncourt des lycéens 2017, est vraiment à lire.