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02/05/2018

"Règne animal", Jean-Baptiste Del Amo, Folio

Voici un très grand roman par quelque bout qu’on le prenne.

Qui se rattache à une école littéraire dont il consacre une inattendue Renaissance : le naturalisme. Celui de Zola et des frères Goncourt qui se demandaient «  vivant au dix-neuvième siècle, dans un temps de suffrage universel, de démocratie, de libéralisme, si ce qu'on appelle «les basses classes» n'avait pas droit au Roman; si ce monde sous un monde, le peuple, devait rester sous le coup de l'interdit littéraire et des dédains d'auteurs, s’il y avait encore, pour l'écrivain et pour le lecteur, en ces années d'égalité où nous sommes, des classes indignes, des malheurs trop bas, des drames trop mal embouchés, des catastrophes d'une terreur trop peu noble ».

« Règne animal » est du naturalisme au carré, épique, halluciné.

Par le sujet : l’histoire d’une famille d’éleveurs porcins sur cinq générations (des années 1880 à 1981). Par la documentation et le ton du récit : à la dissection sans complaisance, à la rêche auscultation des âmes. Par le propos : la malédiction de l’exploitation animale et ses effets sur l’Homme.

Ce livre, c’est les Rougon-Macquart chez Justin Bridou. Tout y est.

Les personnages : Eléonore, le fil conducteur, fille du fermier et de la « génitrice », sa mère sans amour ; Marcel son cousin qui vient vivre à la ferme avant de devoir partir à la guerre de 14 et d’en revenir gueule-cassée, qu’Eléonore épouse parce qu’elle en était amoureuse avant ; lui, bosseur, buveur, prompt aux coups ; Henri leur fils, dur à la tâche, veuf très tôt, qui modernise la ferme pour la mettre aux normes du temps, fût-ce au détriment du foyer qui se déglingue ; ses deux fils sous son emprise : Serge le préféré qui boit pour oublier l’odeur et sa femme que cette odeur a rendu folle, et Joël plus mélancolique, jugé bon à rien, qui s’échappe quelques fois de la soue pour se frotter à quelques plaisirs du corps, furtifs et clandestins ; les deux enfants de Serge, le petit Jérôme muet par autisme qui aime aller s’allonger sur les tombes et tenir compagnie à son aïeule taisante, et sa sœur Julie-Marie, longtemps si docile qui devient la marie-couche-toi-là des fêtes de village.

Les scènes : la fausse couche de la mère à côté d’un truie gestante ; un porcelet que l’on dépose, par superstition, dans le couffin du nouveau-né avant de le sacrifier tandis que l’on fait téter le bébé à la mamelle d’une truie ; la fuite d’un verrat d’une demi-tonne qui s’est volatilisé et les battues obsessionnelles pour retrouver «  La Bête », fleuron d’un élevage mutant ; la saleté des porcs, les odeurs de la soue ; la saleté des hommes et leur odeur ; le châtrage des truies, la castration des porcelets, la mise à bas (« certaines mettent à bas debout, laissant tomber leurs petits comme des fientes sur le sol dur »).

Car le naturalisme a aussi son idéologie, généralement un rien annonciatrice des temps prochains. Ici, celle de l’anti-spécisme.

Les corridas de toros m’étant une passion, le sujet m’avait longtemps retenu ! Je redoutais, en dépit de l’excellent accueil critique du livre à sa sortie, en être agacé ou chagrin. Ou trahir à lire un livre sur les porcs.

Le goût de la lecture a été le plus fort. Tant mieux !

Car les procédés de persuasion auxquels recourt l’auteur qui avance masqué sont d’une subtilité, d’une intelligence, d’un brio qui épate. Del Alamo ne s’attaque pas ici au sujet facile, évident et au fond assez consensuel des abattoirs. Son propos est beaucoup plus radical, qui vise à dénoncer non la mort des bêtes mais leur exploitation leur vie durant.

La prouesse ? Poser d’abord, pour prendre son lecteur par la main – cela ne va pas toujours de soi chez les animalistes-, que l’homme n’est pas pire que le cochon. Pas beaucoup mieux, mais pas pire. On respire.

Evoquer ensuite tous les animaux et tous les insectes, toutes espèces confondues, avec un soin égal, une égale minutie dans la description, une même considération. C’est l’antispécisme qui se déploie : les vers, les rats, les serpents, les écrevisses, un crapaud qui coasse dans la tombe au moment de la dernière prière, des argiopes (araignées) : tout fait récit. Et l’indignation égale au sort qu’on leur fait est prétexte à des pages très fortes : le lapin qu’on énuclée, « un poussin déjà formé qui tombe depuis la coquille brisée, dans la poêle à frire », un « chat noir au pelage vermineux », un « châton blanc et bicéphale dont les deux têtes tétaient tour à tour ». Les Goncourt seraient heureux : avec Del Alamo, mêmes les drosophiles, les forficules et les scolopendres accèdent à la littérature.

Filer le plus souvent possible l’analogie entre les hommes et les bêtes (les fausses-couches humaines et animales, le sans-façon des accouplements, un égal accommodement à la saleté et aux odeurs ; « Dans le même temps, le même lieu, hommes et bêtes naissent, vivotent et disparaissent ») jusqu’à la mêlée confuse (le porcelet dans le berceau et le bébé suspendu à la mamelle de la truie ou le jeu érotisé de l’enfant autiste avec une couleuvre sur son torse), la porosité ( «Ils ont acquis, au fil des générations, cette capacité de produire et d’exsuder l’odeur des porcs, de puer naturellement le porc »), la transfusion (les hommes quand ils aident à la saillie, penchés de tout leurs poids sur le dos du verrat pour faciliter la chose, « comme si c’était eux qui s’accouplaient aux bêtes femelles »).

Avant d’inverser la scène et l’ordre des priorités narratives. Ainsi un passage très fort sur les réquisitions de bestiaux durant la Grande guerre qui menacent la survie de l’exploitation alors tenue par les femmes auxquelles on donne quelques bons du Trésor en échange, les laissant désemparées. Le lecteur en est ému aux larmes, impatient de connaître la suite. Mais Del Alamo se joue alors de nous : la suite n’est pas le sort de ces femmes que l’auteur abandonne ainsi, en bas de page, à l’ombre de l’élevage confisqué, mais cinq pages serrées et d’une cruauté grandiose sur les conditions de transport du bétail par train jusqu’au front ! Dans la narration, l’animal est substitué à l’homme, en devient le fil conducteur, le personnage premier. Faut oser. Faut le faire.

Si l’on tient ces quelque 500 pages inouïes, si on les lit avec passion en dépit d’un sujet assez peu ragoûtant, tantôt oppressé par ce huis-clos familial que la succession des générations asphyxie davantage encore, tantôt pris par les mécaniques subtiles d’une fatalité qu’on aimerait voir déjouée, c’est que la lecture en est transcendée par le style. La langue. L’immense ambition du travail d’écriture. Une langue précise, dense, sans concession, d’une grande beauté et qui triomphe de tous les risques qui menaçaient : celui de la répétition, le risque documentaire, et le gras bien sûr, vu le sujet !

C’est aussi que même un animaliste peut être un grand écrivain. Et qu’un grand écrivain se reconnaît à ce qu’il nous dit des hommes. La vie à la campagne, la claustration d’une vie à la ferme, la façon dont les familles se font et se délitent, l’autorité d’un père sur ses fils, les désamours d’une mère, les silences et leurs blessures, l’orgueil, la dureté des sentiments, la folie ou l’alcool qui font écran à la tragédie mais ne conjurent pas la malédiction. Le propos est radical mais la force de l’écriture tient à ce que l’auteur n’est jamais en surplomb, méprisant ou dépréciatif à l’égard de ses personnages. Mieux, il nous les fait aimer, comprendre, non qu’ils seraient bien aimables ou séduisants mais parce que soudain on est à l’os de l’humanité.

Ce « Régne animal », c’est la puissance tellurique d’un Giono, la densité de silex des personnages d’un Faulkner et l’art du récit d’un Zola.

Avec ce point final philosophique, en croc de boucher auquel Del Alamo suspend cet inouï trophée littéraire : « Il lui arrive de se demander si la porcherie a enfanté leur monstruosité, ou si ce sont eux qui ont donné naissance à celle de la porcherie ».

11:48 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)