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26/08/2018

"Le fond du problème" Graham Greene, Pavillon Poche R. Laffont

J’ai toujours aimé les écrivains catholiques. Bernanos, Mauriac, Greene (Graham), Green (Julien). Parce que ce sont eux qui parlent le mieux du péché. Et donc de l’homme. Contrairement à ce que l’on imagine, ils sont tout sauf des raseurs. Au fond, le Bien et le Mal ne leur importent guère comme norme morale. Le Bien et le Mal sont le décor des ébats de l’homme, de ses tourments, de ses déchirements. Deux faisceaux extérieurs qui vont traverser les âmes, les retourner comme des gants, dans une étrange radiothérapie qui va choisir sa proie (en général un seul personnage du récit, comme si les autres, moins catholiques, devaient échapper à une telle auscultation) et nous la donner en offrande. Il y a chez l’écrivain catholique une placidité et une cruauté d’entomologiste qui se délecte à voir un insecte se débattre. Comme si le spectacle de la souffrance intérieure confirmait l’existence de Dieu.

Graham Greene est sans doute le plus aimable de tous les écrivains catholiques, le moins cruel, le plus charitable.

« Le fond du problème » publié à la fin des années 40 est un roman colonial. Nous voici en Sierra Leone pendant la Seconde guerre mondiale. Scobie, le personnage principal, et de foi catholique, est « un obscur officier de police dans une colonie sans prestige » où l’on lutte contre le trafic de diamants, principalement aux mains des Syriens, et où on se méfie des Français non loin demeurés fidèles à Pétain. L’Afrique, hélas, n’a pas l’air d’intéresser beaucoup Greene, les Africains sont quasiment absents de son roman et il évoque ici ou là des « négrillons » qui agacent la lecture et affligent le lecteur.

L’Afrique est, ici, un comptoir de la vie coloniale, c’est-à-dire un club de colons et d’expatriés, Européens ou Arabes, écrasés par la chaleur et l’ennui. Un enjeu d’affrontements géopolitiques et une terre de commerce. (Greene mena ici sa première mission pour l’Intelligence Service, car l’on peut être écrivain catholique et espion). La vie, les rumeurs, les curiosités indiscrètes, les combines, une manière d’indolence morale et de corruption propres aux lieux clos, sont très bellement rendues. On songe au détour de quelques pages à Conrad, celui d’ « Au coeur des ténèbres » ou de « Sous les yeux de l’Occident » ou à Orwell, celui d’ « Une histoire birmane », mais alors totalement dépourvues d’intention anticolonialiste, beaucoup plus ethnocentrées…

Scobie s’occupe avec pitié de sa femme, petite bourgeoise dépressive mais soucieuse de la carrière de son mari et intellectuelle qui s’ennuie de la médiocrité locale. Le couple s’étiole, mais sauve les apparences. L’épouse s’éloigne pour quelques mois en Afrique du Sud, Scobie tombe amoureux d’une jeune réfugiée, sa femme revient, les scrupules l’envahissent plus que les remords. Mais des scrupules non pas d’homme médiocre partagé entre deux femmes, des scrupules de catholique qui voit les deux femmes souffrir et s‘en juge damné. « Je suppose que c’est ainsi lorsque nous apprenons le pire : nous demeurons seuls avec le pire et c’est une sorte de paix ».

Il y a dans ce livre, en dépit de traits d’époque, une finesse des émois et des sentiments (pudeur, tendresse amoureuse, tourments) et une profondeur bouleversantes, étonnantes chez un homme et sans doute plus encore chez un espion…. Nous voilà bien loin de OSS 117….

« Il avait appris l’âge venu que les humains ne se comprennent jamais les uns les autres. L’amour est fait du désir de comprendre et bientôt, à force d’échecs répétés, ce désir meurt et l’amour meurt aussi, à moins qu’il ne devienne cette affection pénible, cette fidélité, cette pitié ».

L’exergue du livre ? Une phrase de Péguy : « Le pécheur est au cœur même de la chrétienté… Nul n’est aussi compétent que le pécheur en matière de chrétienté. Nul si ce n’est le saint ».

 

 

 

 

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