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14/04/2015

"La ferme africaine" de Karen Blixen, Folio, trad.Alain Gnaedig

« Out of Africa » : Vous avez adoré le film ? Vous n’aimerez pas nécessairement le livre que je viens de terminer et qui me laisse sur une impression pénible.

« La ferme africaine » est  l’intéressant monologue d’une femme de caractère, un récit non dénué de pittoresque, mais un livre froid, non pas guindé mais hautain, qui tient à distance les émotions intimes et celles du lecteur.

Sans doute une baronne, trop souvent condamnée à la solitude et aux conversations mondaines, ne peut-elle échapper à son habitus. En la lisant on le regrette, et finalement cela agace.

On connait l’histoire : Karen Blixen part à 29 ans de son Danemark natal rejoindre son cousin, un aristocrate suédois qui vient d’acheter une plantation de caféiers au Kenia à vingt kilomètres de Nairobi, pour l’épouser. Nous sommes en 14. Elle va rester au Kenia 17 ans s’occupant seule en définitive, après la séparation tôt survenue puis le divorce pas plus tard prononcé, de la ferme qui s’étend sur des milliers d’hectares et emploie des centaines d’indigènes, comme l’on dit alors, des Kikuyus, non loin des tribus masaïs.

Difficultés économiques et mauvaises récoltes la contraindront au retour, où elle commence à écrire des contes puis des récits autobiographiques le plus souvent sous un nom d’emprunt. « La ferme africaine », paru en 37 et traduit en français en 42, lui assure une notoriété mondiale.

Ce succès est évidemment légitime. C’est celui des grands voyageurs, des expositions coloniales ou universelles ou …..des récits animaliers. La trempe de cette femme – grande chasseuse, aviatrice à l’occasion- y ajoute une touche de modernité de parfait aloi. Et sa curiosité d’esprit, son absence de préjugé  – elle dit préférer, et de loin, les indigènes, « mes gens » écrit-elle, à la société coloniale- font le reste.

Le ton aussi, sans doute plus que le style, est singulier : franc, rosse quelquefois, avec un sens aigu de l’observation qui fait mouche. L’anecdote y est le plus souvent à nu, révélatrice d’un caractère tout sauf dissimulé.

Alors, à quoi tiennent mes réserves ?

D’abord à un parti pris ethnographique, sans doute d’époque mais qui nous prive du récit attendu que l’on aurait souhaité plus personnel, plus intime, de la vie, des sentiments, des états d’âme de cette femme. Or, rien de tout cela. On n’est pas impunément baronne et on est loin bien sûr des profondeurs tourmentées de « Vaincue par la brousse » de Doris Lessing, et c’est très dommage.

Ensuite, ce point de vue, toujours en surplomb, donne à ce récit une allure de mise en scène de soi dont la pudeur ou la retenue dissimule mal le ressort de présomption, sinon d’arrogance. Karen Blixen moque certes les fieffés racistes de son entourage (le chapitre « L’élite de Bournemouth »), mais donne au fond l’impression de s’aimer davantage en Afrique qu’elle n’aime les Africains. "La ferme africaine" a un peu ce ton papier-glacé d'un reportage édifiant de Paris-Match sur une aventurière qui fait ses œuvres en Afrique.  

Enfin, elle n’échappe pas à quelques généralités essentialistes et sécheresses de cœur qui étonnent : elle dit avoir « même battu » ses Kikuyus « pour en faire des cultivateurs », elle évoque un enfant de la ferme victime d’un coup de feu accidentel comme on le fait d'un gibier blessé, quand elle rend visite aux malades parmi «  ses gens », on la sent davantage mue par la convention et les manières du monde que par la compassion ou le vertu de charité, la comparaison animalière est quasiment systématique dans ses descriptions,  et elle conclut le récit d’une affaire judiciaire qui a secoué la colonie, « L’affaire Kitosh », du nom d’un enfant supplicié par un jeune colon qui souhaitait le punir d’avoir monté son cheval, en faisant siennes les conclusions de deux médecins légistes selon lesquels le gosse s’était laissé mourir. Et ose écrire: « Quand on lit toute cette affaire, un fait étonnant et confondant s’impose : en Afrique, il n’est pas en notre pouvoir à nous, les Européens, de régler le sort d’un Africain. Cette terre est la sienne, et quoi qu’on lui fasse, il s’éclipse quand bon lui semble, de son plein gré, et parce qu’il n’a plus envie d’être là davantage » avant d’évoquer la «  beauté particulière » du « désir inflexible de mourir » de cet enfant roué de coups, ligoté et mort de privations.

Alors, évidemment, il y a aussi de belles pages sur les animaux, les gnous, les lions, les antilopes, les girafes ( « J’ai maintes fois vu des girafes arpenter la plaine, avec leur grâce incomparable, quasi végétative, comme s’il ne s’agissait pas d’un troupeau d’animaux, mais d’une famille de rares fleurs colossales, tachetées et montées sur de hautes tiges ») et les bœufs (« Ils ont des yeux humides et clairs sous des cils touffus, des mufles doux et des oreilles soyeuses, ils sont patients et lents dans tout ce qu’ils font. Et l’on dirait parfois qu’ils réfléchissent »).

Les bœufs dont elle écrit : « En Afrique, les bœufs ont payé le tribut le plus lourd à la marche en avant de la civilisation européenne ». Oui, les bœufs !!!

Voilà. On peut avoir été une femme remarquable, abandonnée par son époux volage, intrépide et courageuse, « épatante » comme on dit dans les salons, mais Karen Blixen n’est ni Doris Lessing ni Georges Orwell ni Conrad. Ni littérairement, ce qui n’est pas grave, ni humainement, ce qui la situe tout de même à des coudées de plus précieux talents de son temps.

 

19/03/2015

"Un pays pour mourir" de Abdellah Taïa, Seuil

Qu’Abdellah Taïa me pardonne : il est Marocain, homosexuel, écrivain, musulman et « laïc », comme  l’on dit maintenant en France à tout propos pour signifier que l’on ne souhaite pas se laisser enfermer dans une « identité ».  Quarante ans, le visage juvénile, des yeux malicieux et un peu tristes.

« Un pays pour mourir » est son dernier livre. C’est un magnifique titre, simple et suppliant comme un soupir d’espérance,  le vœu épuisé d’un errant, l’illusion dernière de l’exilé.

Il y a  d’abord le père, mort à 56 ans « c’est une moyenne d’âge raisonnable au Maroc […] mais lui, mon petit papa, il n’a eu le temps pour rien, ni pour bien vivre, ni pour bien mourir ».

Il y a Zahira, sa fille, 40 ans au temps du récit, prostituée à Barbès. «  J’aime Paris. C’est ma ville […] Paris est ma cité, mon royaume, mon chemin. C’est là que je voulais venir. Fuir. Grandir. Apprendre libre le monde. Marcher sans peur et partout. Devenir pute. Officiellement. L’assumer ». Zahira est amoureuse d’Iqbal, le Sri-Lankais, « qui possède cinq blanchisseries et cinq « Lavomatic » et aime qu’on le pénètre d’un doigt et quelquefois de deux… Zahira a aussi « trois sorciers. Un juif à Paris pour les dépannages. Un deuxième, berbère, à Gennevilliers. Un troisième, marocain, à Azilal, dans les montages de l’Atlas » et c’est son préféré…Celui de Gennevilliers « n’est pas sérieux. Dès qu’il me voit, il bande. Et, du coup, il n’arrive pas à se concentrer sur son vrai travail : entrer en communication avec les djinns ».

Il y a Naïma,  ancienne prostituée à Paris qui a réussi un beau mariage avec Jaâfar, l’hôtelier veuf. Naïma présentera son mari à sa famille à Casa, le couple achète une maison à EL Jadida mais souhaite mourir là où ils se sont aimés.

Il y a Aziz, l’exilé Algérien, transexuel prostitué (« Quand le sorcier yéménite de la porte de Saint-Denis a proposé de me faire des sorts plus forts, diaboliques, pour attirer encore plus de clients, je n’ai pas hésité. J’ai dit oui. J’ai foncé ») qui décide de « se  la couper », pour devenir Zannouba . «  Je pense au petit garçon algérien qui ne se sentait pas garçon. Au milieu des filles, ses sœurs, il s’ouvrait, il riait, il dansait, il allait au ciel ». Mais rien n’est simple : « Quand je pisse, il n’y pas les petits bruits délicats que j’attendais. Cela sort fort. Comme avant, fort. Cela ne fait pas femme qui pisse. Non ».

Il y a Isabelle Adjani aussi, la déesse de tout ce petit monde et ce merveilleux : « Adjani. Tellement blanche. Tellement noire. Tellement bleue ». « Elle était mieux qu’Algérienne. En elle  coulait quelque chose que toi aussi tu avais et que tu reconnaissais aussi en elle ».

Il y a Motjaba, l’Iranien qui a fui le régime et ne restera à Paris que le temps d’un chaste ramadan avec Zahira « Il portait une barbe douce qui appelait les caresses » ; « Si j’avais pu, je l’aurais allaité ».

Il y a dans ce livre tous les exilés du monde : « Les hommes pakistanais de Paris sont les plus doux de la terre. Bien élevés. Polis. Jamais je ne leur demande de se laver. J’aime leur odeur, leurs manières suaves, leur timidité, leurs murmures ».

Il y a le trottoir et des nuits de confidences, les appels du pays et les séductions de la liberté, une place pour l’amour et un monde de tendresses, des souvenirs d’Indochine et une ballade amoureuse dans les Jardins du Luxembourg, un lien de chair et de sang avec la France et des tourments de genre, des repos du guerrier que l’on s’honore de dispenser et des marabouts en guise de viagra, l’air d’une chanson qui vous obsède pendant qu’un inconnu vous possède au Bois de Boulogne et une odeur de menthe fraîche sur les marchés de Barbès.

 Il y a dans ce livre des misères et des voluptés. Une mélancolie poignante.  Et un immense courage d’auteur qui dédicace ainsi son récit : « Pour mes sœurs, toutes mes sœurs ».

18/03/2015

"Sur le rivage" de Rafael Chirbes, édit. Payot-Rivages, trad. Denise Laroutis

Depuis Cervantes, le roman en Espagne a partie liée avec la métaphysique. Que cela n’effraie personne ! Les écrivains espagnols ont suffisamment de talent pour ne pas ennuyer le lecteur. Ils l’embarquent comme qui propose une jolie ballade, distrayante et inoffensive, pleine de détours et de chemins de traverse, de médiations en apparence anodines, et vous vous apercevez soudain à la fin de la lecture que vous vous retrouvez seul, abandonné par l’auteur, au bord du gouffre.

« Au bord du gouffre », c’est ainsi qu’aurait pu s’appeler « Sur le rivage ». C’est le roman de la charogne, des chairs putrides, des vaincus et d’un monde qui se défait. Une littérature en forme de « vanité » de nos peintres, et plus encore des peintres espagnols, où grouillent les vers sur des entrailles répandues, entre crânes de squelettes et fleurs fanées pendant qu’une bougie presque entièrement consumée se suspend à sa dernière flamme. Mais une « vanité » sans Dieu, où nulle rédemption n’est à espérer et où les hommes meurent coupables. Une « vanité » sans au-delà.

Nous sommes dans la huerta de Valencia, entre deux villages, l’un en bord de mer, l’autre dans les terres, des marécages non loin, un immense palus. «  La mer nettoie, oxygène, le marais pourrit. Ils puent ». Ça commence comme ça. Et comme un roman policier : Ahmed, l’ouvrier marocain  qui va tous les matins pêcher dans le marais depuis que la menuiserie d’Esteban a fait faillite, tombe sur deux cadavres enfouis dans la boue et fuit, redoutant qu’on l’accuse du crime.

Flashback sur la vie d’Esteban qui a repris sans génie la menuiserie familiale, héritée de son père,  après être revenu au village, ne s’est pas remis d’une rupture amoureuse ancienne mais retrouve son ami de jeunesse Francisco, fils de franquiste, qui lui a chipé sa fiancée, s’occupe de son vieux père, paralysé et aphasique après un cancer de la gorge, avec l’aide d’une garde-malade, jeune Colombienne dont il devra se séparer quand la faillite menace pour cause de crise générale et d’association aventureuse avec un promoteur véreux.

Histoire très brillamment agencée de deux générations d’Espagnols – Esteban a aujourd’hui 70 ans- des parties de chasse dans les marais ou de dominos dans le café, des pavillons qui essaiment en bord de mer durant les années fastes, des soirées au bordel, du désenchantement des années 2000 puis de la crise avec ses saisies, ses avis d’expulsion, un peuple au chômage, les immigrés, désormais oisifs comme tous les Espagnols mais qui vivent, eux, dans des baraques tout en faisant le ramadan.

Ce livre, très dense, a l’âpreté des romans américains, ceux de Russel Banks (« Affliction ») et même de William Faulkner. Le charme troublant et vénéneux de l’écriture sensible et de la dureté du propos. Le choix d’un personnage principal, petit entrepreneur et non ouvrier, chômeur ou exclu, que la vie renvoie à sa propre défaite, respire le vrai. Ni héros ni salaud, une type de notre temps. Lucide plus qu’amer, vaincu plus que désenchanté, un type assez droit en définitive, mais pas grandiose. « Sur le rivage » est un long soliloque de « l’homme blanc » de cette fin de siècle.

Cette décapante introspection d’un homme, depuis ses souvenirs d’enfance et de  jeunesse jusqu’aux humeurs du temps, est quelque fois dérangeante mais menée de main de maître. Ah, ça pour sûr, Chirbes sait écrire ! Houellebecq peut toujours s’accrocher… La chasse à l’affût, la vie de l’exilée colombienne, les lavements du père, les changements de la côte valencienne, les discussions entre potes au café, les silences quand le banquier local apparaît, l’âpreté au gain de la famille, les beautés  de l’ouvrage de menuiserie, le licenciement des ouvriers les plus fidèles et qui sont vos voisins, la pitié de les trouver ingrats quand on les prive d’avenir, les description des marais ( « les cannaies, les plumeaux et les massettes des roseaux »), le récit des relations tarifées, tragiques et apaisantes, il y a dans chaque page, un souffle, une profondeur, une volupté d’écriture, rares, entêtants, abrasifs.

Et la traduction ( de Denise Laroutis) qui conserve le flux et les préciosités de la langue est merveilleuse. Un miracle de fidélité. Un exercice littéraire de très haute volée.

On sort de ce livre ébloui comme par une lumière trop forte, trop blanche, un peu clinique ; hébété, interdit, songeur. On en sort comme d’un chef d’œuvre. Ou de la traversée d’un long désert. Maladroit à retrouver le naturel de nos gestes ou le cours anodin de nos pensées habituelles. Métaphysique, je vous dis !

A lire et à faire lire par tous vos amis qui aiment la littérature. La vraie, l’immense, celle qui vous écrase un peu.