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11/01/2015

"La patience du franc-tireur" de Arturo Pérez-Reverte, Seuil

Un joli thriller, fort bien mené, sur le monde des graffeurs, des tagueurs, des bombeurs, de ces loups solitaires et nocturnes qui marquent les murs ou les wagons de nos transports en commun, en signant dans l’anonymat la saturation d'un espace urbain où ils ne cherchent d’autre place que clandestine, s’y construisant une renommée  codée, cryptée,  envahissante et illisible, en une langue étrangère comme un esperanto de secte.

Alejandra Valera, une passionnée du monde de l’art est missionnée pour identifier « Sniper », légende du street art espagnol, pour savoir qui se cache derrière cette signature murale, la plus brillante, la plus aventureuse, la plus artistique qui soit en Europe, et lui proposer un pont d’or : une édition de luxe de ses oeuvres et une expo au Moma. Mais un père, affligé par le décès de son fils, mort alors qu’il tentait de relever un périlleux défi que Sniper avait lancé à ses « followers » ou concurrents, le recherche aussi pour des motifs moins avouables. Qui l’identifiera le premier ? Cela aura-t-il son importance ? Voilà l’intrigue.

Arturo Pérez-Reverte qui a potassé son sujet se régale. Ils nous explique la différence entre le « bubble style » (lettrage arrondi et boursoufflé) et le « wild style » (lettrage entremêlé, pointu et dynamique, souvent difficilement lisible pour le profane) , ce qu’est un « jam » ( un concours d’impro) , l’utilité des embouts « fat cap » (accessoire que l’on ajoute au cap, l’embout de la bombe de peinture, pour obtenir des traits plus épais), pourquoi les « bloks-letters » sont un croisement entre les tags et les fresques,  les mérites du  « end-to-end » (peindre des wagons de bout en bout) et du  « top-to-botton » (de haut en bas) ou l’humiliation de se faire « toyer » (voir son « œuvre » signée ou altérée par un autre).

Mais ce Pérez-Reverte vaut surtout par sa réflexion sur la nature de l’art, ce qui en relève et ce qui n’en relève pas, ses découvreurs, ses prescripteurs et ses contempteurs,  sur ce qui en fait le prix dans une société libérale condamnée à tout valoriser en conférant non pas du mérite mais une valeur marchande à toute geste artistique, fut-elle par nature dissidente et éphémère, vouée à l’effacement ou à la destruction.

Et le monde du graff, son intention ou sa philosophie, ses acteurs, ses prouesses, ses compagnonnages et ses fractures – à tous les sens du mot-, ses prises de risques et son confort de l’entre soi, ses bandes et ses traîtres sont, ici, l’objet de très belles réflexions sur les marges sociales qui s’imposent au cœur de la cité et sur ces jeunes qui se rêvent désormais stars et anonymes à la fois (Daft Punk, les Anonymous, etc.).

Le tout avec l’élégance du conteur, maître dans l’art de l’intrigue et de la construction du récit, lequel nous est livré par un narrateur qui est une narratrice, lesbienne de surcroît, avec une vérité de ton et un effet d’authenticité étonnants.

Ce n’est pas la première fois que Pérez-Reverte explore les formes de l’art autour d’interrogations contemporaines. Il l’avait fait, à propos de la photographie de guerre et – déjà- de la peinture murale dans « Le Peintre de batailles », son chef d’œuvre à mettre entre les mains de tout étudiant en école de journalisme.

« La patience du franc-tireur » est de la même famille, mais hélas pas de la même eau. Car il y a, chez l’auteur, une retenue finale, presque un retournement, qui sonne comme une trahison de son propos d’ensemble, de tout ce qu’il avait exposé de profond et de sensible sur cet art de rue, cette passion parfois irraisonnée mais souvent grandiose des graffeurs consistant à « vivre du côté trouble de la ville », comme il est joliment écrit.  « Vivre du côté trouble de la ville », comme les rappeurs et les fans de hip-hop. Avec arrogance peut-être, dans l’indifférence à la loi incontestablement, complaisance à soi ou vanité sans doute, mais avec une obstination  et une intransigeance qui forcent le respect.

Sans doute, Arturo Pérez-Réverte a-t-il redouté in fine de perdre un peu de respectabilité dans les cercles solennels où il navigue s’il s’était fait le chantre sans réserve de ces "zadistes" de la ville, de ces cris et de ces cicatrices qui colorent, ou pas, nos murs tristes. Comme qui brave la laideur et l’ennui.

Et cela, c’est un peu dommage, car c’est ce que l’on avait compris en le lisant…

 

 

 

03/01/2015

Un voyage en Birmanie - décembre 2014

Les ors sous le soleil plus que les vieilles pierres - Qui aime les vieilles pierres ne va pas en Birmanie où tout fut de teck et de brique, fragile au feu et aux tremblements de terre : rien ou presque n’y est antérieur au XVIIIème siècle, sauf Pagan bien sûr ; tout y est reconstruit en permanence, palais, pagodes, monastères, certes à l’identique mais sous des badigeons dégoulinant d’or ou de vives couleurs qui peuvent surprendre. On y reviendra.

Qui a plus de quarante ans et n’a pas trop le sou se gardera également de cette destination :  le pays est plus étendu que la France et à cet âge il serait déraisonnable de voyager autrement qu’en avion compte tenu des longues distances et plus encore des longs trajets d’un site à un autre (10 heures de route de Yangon à Mandalay, 6h30 de Mandalay à Bagan par route,  de 8 à 9h par bateau, 10 h de Bagan à Yangon, 12h de Yangon au Lac Inle, etc).

Quant à l’hôtellerie, elle y est sans nuance : c’est la gargote ou l’hôtel standard international, beaucoup plus cher qu’aux alentours (Inde, Cambodge, Thaïlande, Vietnam, Laos bien sûr) avec une pénurie d’hôtels de charme d’entrée de gamme qui font souvent les délices de l’exotisme. Dans les standards internationaux, on s’embronche dans des familles très VIème arrondissement qui fêtent Noël ici avec leurs vieux parents et leurs jeunes enfants dans une ambiance très « manif pour tous » qui fait regretter que les allocations familiales aient été placées si tardivement sous conditions de ressources.

Soyons clairs et directs : qui ne connaît pas Angkor ou l’Inde du Kerala ou du Karnataka (Mysore, Hampi) n’a aucune raison d’explorer le Sud-Est asiatique en commençant par la Birmanie, sauf par snobisme. Nous avons d’ailleurs rencontré à Bagan un fort aimable Anglais, très jet-setteur sur le retour, la peau fanée en dépit des progrès technologiques mais les yeux malicieux des conquérants heureux, accompagné d’un jeune Asiate un peu clinquant, pantalon moutarde, ceinture YSL, navré qu’un visa pour la Corée du Nord leur ait été refusé, ce contretemps les ayant privés du plaisir d’une rareté plus grande.   

Alors, pourquoi la Birmanie tout de même ? Eh bien parce que nous connaissons Angkor et l’Inde du Kerala et du Karnataka, qu’il y fait à Noël entre 25 et 30°, que pour l’heure l’Asie nous distrait du deuil des terres d’Islam naguère si affectionnées, et que nous sommes malgré tout un peu snobs nous aussi, quoique pas très « manif pour tous ».

Le voyage fut court – 9 jours sur place-, préparé directement par internet, limité à Yangon, Mandalay et Bagan, ce qui est certes essentiel mais incontestablement peu. Je donnerai en fin de texte quelques indications pratiques. Voici ma chronique.

Yangon - La Birmanie est un pays de capitales. On en compte sept, alternativement ou successivement, à la faveur des conquêtes d’un peuple sur l’autre, des entreprises coloniales ou des recommandations des  astres, tant on est ici superstitieux. Yangon en est une, celle des Anglais, baptisée telle après la troisième guerre anglo-birmane de 1886. La junte en a changé en 2005 en inventant une Brasilia locale, dégagée des entrées maritimes et autres surprises du delta de l’Irrawaddy et du golfe du Bengale, beaucoup plus au Nord, en pleine campagne, faite, paraît-il, de quartiers spécialisés (hôtels, commerces, administration, dignitaires) communicant entre eux par le bais de navettes sécurisées, les militaires n’ayant pas trouvé leur Baron Haussmann pour aménager Yangon comme Napoléon III le fit pour Paris, en se préservant des colères redoutées du peuple.

Grands arbres, hommes en jupe et joues badigeonnées - Ce qui frappe d’emblée ce sont les grands arbres, deux immenses lacs dans la ville, les parcs qui les entourent, des frondaisons partout, et l’allure de village des quartiers « bourgeois » aux chemins de terre battue.

Et les hommes en longyi, longues jupes qui leurs descendent jusqu’aux chevilles, retenues de la main gauche, en un pli délicat qui donne à leur démarche une allure glissée, de révérence permanente, silencieuse et hautaine. Comme pour soi. Un peu chiquée.  Un bon tiers des hommes vont en longyi, les riches comme les pauvres, à la ville comme à la campagne. C’est très dépaysant et c’est très beau.

La vraie ville, c’est Down Town, un long rectangle qui longe les docks, aux petites rues en damier, les façades décrépies, les trottoirs défoncés, des échoppes partout où l’on déjeune à toute heure d’un rien que préparent les Birmanes, des enfants faisant le service, des micros marchés à même le sol, de petites tables où l’on boit le thé, et des arbres, de grands arbres qui, paraissant traverser les façades, ombragent tout ce petit monde sous des nuages bas de fils électriques où chacun a trouvé sa solution. Quelques bâtiments coloniaux, ravalés ou rendant l’âme, la mairie aux façades bleu lavande et blanches, l’ancienne High Court aux façades de briques ou l’ancien magasin Rowe et Cie, le tout très début du siècle (le 20ème), donnent à Yangon des allures d’une Havane de l’Orient.  S’y ajoute la diversité des visages, Yangon ayant  été, comme bien des ports, une ville d’émigration attirant pauvres et aventuriers. Les Birmans y auraient été minoritaires jusqu’à l’Indépendance, les Anglais ayant importé massivement de la main d’oeuvre indienne et des Chinois y ayant accouru massivement, voisins auxquels il convient d’ajouter les Malais, les Bengalis et autres Tamouls. Les Indiens et les Chinois, industrieux, étaient dockers ; ils sont devenus, à la force du poignet,  armateurs ou commerçants et tiennent aujourd’hui la ville, avec chacun leur quartier et leurs temples, auxquels s’ajoutent de nombreuses églises, mosquées et même une jolie synagogue, élégante et sobre comme un temple protestant, drôlement fichée dans un quartier majoritairement musulman.

Ici, sous un banian, deux hommes assis en tailleur sur un morceau de trottoir ont déployé un bout de tissu à carreaux et jouent une partie de dames avec des capsules de bouteilles de bière en guise de pions. 

Là, un grand marché couvert, très sombre, aligne de grandes armoires en bois, toutes portes ouvertes, qui se font face en dessinant d’étroits couloirs de circulation, pas plus larges que des épaules birmanes. Les vendeurs y sont fichés,  juchés au-dessus de leurs étals, de tissus, d’épices, de légumes, de poissons séchés, en surplomb du chaland. On s’y faufile avec des délicatesses de mammouth dans un magasin de porcelaine ;  le tout a le charme d’un caravansérail de poupées.

Partout des femmes ont les joues badigeonnées d’un emplâtre de tanaka, un arbre dont l’écorce pilée sur des meules circulaires est utilisée comme mixture hydratante et anti-oxydante protégeant du soleil et de la vieillesse. On s’en recouvre la joue entière, le front ou le nez, avec ou sans dessin ; quelques fois des nervures de feuille de banian leur font comme un tatouage. Quelques hommes, sans doute coquets, recourent aussi à ce cataplasme d’écorce. L’effet est esthétiquement désastreux, et on se demande pour quel usage intime et pour quels regards choisis on protège ainsi la pureté ou la virginité de sa peau. Il est vrai que tanaka ou pas, la peau des Birmans est très belle, lisse et douce comme le jade et, chez les hommes, tout à fait glabre ; le tanaka est manifestement un élixir de jouvence. Les Birmans qui mâchouillent des graines de bétel enveloppées dans de petites feuilles de palmier sont moins regardants pour leurs dents ; cette mixture leur fait une bouche écarlate et quand ils la recrachent sans façon, les aplats couleur sang sur les trottoirs vous soulèvent le cœur. 

Des pagodes pour racheter ses mérites (les indulgences)- Au centre de Down Towm, la pagode Sulé, celle du centre-ville, fait rond-point. Aux origines incertaines, tant ici tout est mêlé de légende, elle abriterait un cheveu de Bouddha importé de Ceylan, île qui a infusé en Birmanie le bouddhisme du «Petit véhicule », celui du Theravâda, l’orthodoxe, l’archaïque, celui où il y a peu d’élus, où la méditation sur soi suffit sans souci excessif du voisin et où les mérites se comptabilisent jusqu’au nirvana, ce « gros lot » qui met fin au cycle des réincarnations. Les mérites les plus déterminants consistent à financer ou à faire construire une pagode, une paya, un lieu de culte ou à reproduire une image de Bouddha. Les mérites des Birmans ne se comptent plus : il y a des pagodes partout qui offrent à voir des statues de Bouddha par dizaines, par centaines, assis, debout, couché, la plupart très peinturlurées, en brique stuquée plus souvent qu’en bronze ou en pierre, et qui ne valent pour l’essentiel, quoiqu’il y en ait de plus belles que d’autres, que par la ferveur naïve et un peu solennelle qu’elles suscitent chez le fidèle. On les fleurit, on les bichonne, on les lave, on les enguirlande, on dispose à leur pied des bananes ou des coupelles d’eau pour qu’elles puissent manger à leur faim et se désaltérer à volonté, on les parfume, on les veille et quelquefois on les prie, un peu à la manière musulmane, à genoux, le front contre le sol avant de relever le buste, les mains en offrande.

Détruite lors de la Seconde Guerre Mondiale – les Japonais avaient envahi la Birmanie, les Anglais devaient les en déloger- la pagode Sulé fut reconstruite à l’identique en 45 selon le plan général des pagodes birmanes : un stûpa central, sorte de toupie à l’envers très effilée, recouverte d’or, représentant successivement les trois robes de Bouddha – les soubassements-, une cloche et un bol à aumône renversés- dôme bulbé en forme de grosse ventouse- des pétales de lotus à l’envers et à l’endroit et le clou du stûpa : le bâton de pèlerin coiffé d’une ombrelle symbolique qui dessine une flèche que l’on nomme  joliment le « hti », lui-même entouré de cerceaux de petites clochettes, comme en orbite autour de leur soleil, qui tintent avec le vent. Le stûpa est la signature Birmane dans l’art bouddhique. Plus harmonieux et élégant que les stûpas indiens et singhalais dont il s’inspire, le stûpa birman qui en a banni toute proéminence évite le risque de la lourdeur, s’effilant gracieusement d’un plan carré jusqu’à une forme ronde que prolonge le hti, en une heureuse aspiration du ciel. Les fidèles achètent de petits papiers de poussières d’or qu’ils appliquent délicatement sur le stûpa en un geste de piété. Ce rafistolage permanent donne au stûpa un éclat de neuf ici très affectionné.

Le stûpa sur sa plate-forme centrale est entouré aux quatre coins cardinaux par des auvents – les tazaungs- qui abritent un Bouddha de grande dimension et servent de préaux aux fidèles. L’imagerie du bouddhisme du Petit Véhicule pouvant être répétitive et les religions étant généralement avisées, on a fait leur place aux croyances locales en les esprits bénéfiques ou maléfiques, si nombreux ici qu’il fallut malgré le geste de bonne volonté en limiter drastiquement le nombre à 37, que l’on appelle les nats. Le nat de la pagode Sulé est un des plus populaires de Birmanie, c’est Bo Bo Gyi. Des traits d’Indien d’Amérique du Nord, il est vêtu d’une veste de peau à franges, un plaid de couleurs vives replié sur l’épaule et tend le bras dans la direction de la grande pagode de Shwedagon, en geste de fidélité de la filiale à  la maison-mère. Tout autour de la pagode, des cabinets d’astrologie attirent le chaland. Le tout est charmant et un peu désarmant.

La pagode Botataung, en revanche, est à éviter à tout prix. Un peu excentrée en bord de fleuve, elle ne présente absolument aucun intérêt autre qu’historique – détruite en 45, sa reconstruction a marqué le nouvel essor du nationalisme birman post-indépendance- et légendaire- pour la rattacher à la Shwedagon, on a imaginé que les deux voyageurs birmans qui avaient rapporté d’Inde quelques cheveux de Bouddha en auraient laissé un ici, les huit autres étant remontés, tels des flux de trésorerie, vers la maison-mère. De ses origines sans doute assez anciennes – on a retrouvé après le bombardement de 45 un stûpa minuscule du XIVème-, il ne reste rien. Le Guide du Routard signale un petit pont au-dessus d’un étang peuplé de tortues. Oui, c’est bien cela, mais on peut avoir autre chose à faire…

Siroter un cocktail au Strand, grand hôtel de l’Empire britannique, magnifiquement  restauré, très club anglais à l’ancienne, et où ont résidé jadis Kipling, Somerset  Maugham ou Georges Orwell. Puis renter à l’hôtel pour profiter de la piscine.

La Chatrium est l’un des hôtels cossus de Yangon. Semblant à un livre ouvert debout sur la tranche, sa situation face au lac Kandawgyi et à la Shwedagon lui assure le succès. Les chambres sont confortables, la vue évidemment très belle, la piscine en L sous un bouquet de palmiers fort agréable, mais le tout très «standard international », sans vrai charme, et la terrasse du petit déjeuner vraiment quelconque. On a peine à imaginer qu’Hillary Clinton y soit descendue. Sans doute le prix de la nuitée lui était-elle une garantie… Nous, elle nous accable.

La piscine nous retenant plus qu’il ne faut, nous visitions la Shwedagon de nuit.

La Shwedagon- Pagode immense et très surélevée, que l’on atteint par l’un des quatre escaliers monumentaux aux points cardinaux, protégé chacun par une paire de chinthes, animal fabuleux mi-lion, mi-aigle, la Shwedagon scintille de tous ses feux, quoique son stûpa soit en réfection légère et de bon goût, la cloche étant recouverte de petits carrés de cartons et le hti comme enserré dans un bas résille : ce sont les échafaudages de bambous.

La légende lui accorde 2 500 ans d’âge, quand les deux frères Birmans ayant offert du miel à Bouddha s’en seraient revenus avec huit ou neuf cheveux du maître dont ce stûpa serait le reliquaire. Les études historiques douze siècles. Le voyageur d’aujourd’hui, lui, voit un stûpa qui date, comme l’essentiel de la plateforme centrale, de la fin du XVIIIème (1768). Encore que le hti soit postérieur, ayant été offert en 1871 par le grand roi Mindon qui régnait à Mandalay quand les Anglais s’étaient déjà emparés de la Basse-Birmanie dont Yangon assurait le gouvernorat. La pose du hti royal eut lieu dans un incroyable déploiement de foule que l’occupant ne put empêcher, s’étant borné, si j’ose écrire, à proscrire la présence de l’auguste donateur. Quant à la junte, soucieuse de cumuler les mérites qui assurent le nirvana, comme d’autres les points bonus des compagnies aériennes, elle a fait déposer en 1999 le hti de Mindon Min pour y substituer le sien, en acier inoxydable…couleur or.

Shwedagon fait songer, avec ses dizaines de kiosques, ses pagodons, ses templions, ses dizaines de stûpas, des blancs,  des ors, des verts, des bronze, ses toits à plusieurs pans, ses dentelures de teck, sa richesse, sa fantaisie architecturales et son immensité, à Topkapi. Mais avec ses Bouddha de toutes les couleurs, cette foule qui déambule, fait brûler de l’encens, allume par piété des bougies le long de balustrades, s’assoit à même le sol pour prier ou honorer ses statues d’une guirlande de fleurs de frangipaniers ou d’une branche de lotus, à un Topkapi féérique, entre fête des lampions et rêves  d’amoureux.

Elle est le cœur et l’âme de Yangon et un des principaux lieux de pèlerinage dans le monde bouddhiste, une manière de « Kaaba à la Mecque » grince Norman Lewis dans son récit de voyage, so british, «Terre d’Or» paru en 1954. Mais une Kabba où la socialité tiendrait une plus large place que la religion, accompagnée de superstitions archaïques, terriblement terriennes, celles de la paysannerie de toutes les campagnes du monde depuis Rome jusqu’aux Andes. Le must de la Shwedagon ce sont les effigies des huit jours de la semaine, huit car le mercredi compte pour deux, le jour de semaine de sa naissance étant ici célébré à l’égal de nos anniversaires. Ce sont les « postes planétaires », chacun ayant son animal et sa planète symbole, le lundi le tigre et la Lune, le jeudi, le rat et Jupiter, le samedi le serpent et Saturne, etc. Et chacun de venir fleurir ou encenser son effigie. Ces déambulations votives au milieu des scintillements d’or, des flammèches qui tremblent, des lueurs qui embrasent la nuit, des clochettes qui tintent sous la brise sont magnifiques.

Oui, bon d’accord, mais quelles sont les reliques les plus précieuses, les plus anciennes, les vestiges du passé qui pourraient donner au tout la patine de l’authenticité ? Eh, bien pas grand-chose, à la vérité. Ici, la patine, c’est la permanence des rites millénaires et non pas la pierre. Il y a bien une vieille cloche, dite de Maha Tissada, mais elle n’a été fondue qu’en 1841 à l’occasion de la visite du roi Tharrawadi à Yangon, une cloche plus vieille cependant, dite Maha Ghanda ou cloche du roi Singu qui date de 1778, mais la cloche vénérable, la véritable cloche sacrée, la cloche môn de Dhammazedi, offerte par ce roi en 1484, si elle a ébloui les joaillers et voyageurs du XVI ème siècle qui en ont témoigné, a disparu, dérobée au début du siècle suivant par un aventurier et son armada d’éléphants, difficilement hélée sur un radeau d’où elle a sombré dans le fleuve. Depuis, des originaux la cherchent dans le fleuve Yangon, affluent local de  l’Irrawady, comme on se met chez nous en quête du Veau d’Or.

Si ! Tout de même ! Dans un coin, un peu isolés de la foule, trois stèles du XVème siècle évoquent dans les trois langues, le birman, le môn et le pali, la fondation de la pagode.

En quittant à regret la Shwedagon, nous repérons un moine assis en tailleur, enveloppé dans sa robe qui dessine un cercle parfait autour de lui et d’où surgit un visage immobile comme la pierre qui s’abîme dans la contemplation d’un Bouddha noir. Cette méditation silencieuse paraît un dialogue de statues.

Une soirée à Yangon- Dîner succulent dans un restaurant bellement installé dans une maison coloniale centenaire (beignets d’aubergine et clams) signalé par le Lonely Planet puis soirée à l’aveugle dans une boîte techno, le « Pionner Longy », un morceau d’Ibiza tombé sur Yangon, pleine à craquer de jeunes gens en tong et longhyi, le portable coincé dans un repli de tissu à la taille,  ou plus occidentalisés, et de jolies michetonneuses, petites poupées gracieuses qui, juchées sur talons aiguilles et la jupe extra-mini, s’inventent des jambes de slaves et vous pincent à la taille en riant ; c’est irrésistible. On leur sourit, gênés comme dans les boums de nos quinze ans et changeons aussitôt de place pour aller voir des jeunes gens qui gigotent sur des plots. Les Dj sont gros et laids, comme partout ailleurs dans le monde : la disgrâce doit porter à ce type d’occupation. Nul n’est là pour le touriste, nous sommes moins d’une dizaine quand les Birmans sont plus de cinq cents, se tenant fort bien dans une ambiance de jeunes que l’on n’imaginait guère ici. Réviser ses préjugés est un des grands plaisirs du voyage, mais ne le dites pas trop aux Routards qui aiment assez, sous ses longitudes exotiques, les zoos de l’Authentique.

Mandalay – Bombardement de la RAF en 45 contre les Japonais qui occupaient le pays, tremblement de terre terrible en 1956, incendie violent qui anéantit le tiers de la ville en 82, nouveau tremblement de terre en 2012, Mandalay a beaucoup subi. Les villes sont comme les gens : les grands malheurs ne font pas souvent les jolis visages et Mandalay, deuxième ville du pays, est sans charme. Les Anglais qui l’ont occupée à partir de 1886 après l’avoir prise quasiment sans combattre et avoir exilé le vieux roi Thibaw, fils du dernier grand roi de Birmanie, n’y ont installé qu’une immense garnison sans y laisser d’autres empreintes. Très étendue, la visite de la ville « peut-être expédiée rapidement » écrit Norman Lewis, notre voyageur anglais des années 50, qui décrit « une décrépitude » et une « amère réalité » très éloignée de « l’euphonie » douce à l’imagination du nom de Mandalay. « Mandalay n’a aucune raison d’exister » affirme-t-il drôlement. Ajoutons le désert complet de vie nocturne, les rues vides à 21h, l’impossibilité de se faire servir un repas après 21h30 ou de prendre un verre à 23 heures….

Peu importe, c’est le lieu d’où l’on visite les trois autres capitales royales de Haute-Birmanie qui sont  situées à quelques vingtaines de  kilomètres les unes des autres, le long du fleuve. L’essentiel est d’y loger dans un joli hôtel où l’on puisse à loisir méditer sur les choses vues ou siroter un cocktail.

Hillary Clinton n’a pas dû descendre dans le nôtre. Le City Mandalay Hotel, en centre-ville comme  son nom l’indique, se situe au fond d’une vaste cour arborée qui laisse espérer le meilleur. Mais la réception frontale au visiteur avec trois gentils imbéciles qui vous attendent debout derrière le desk, un bonnet de Père Noël sur la tête, non loin d’un panneau où sont notés en Legos le nom des touristes attendus du jour, la chambre sans fantaisie, la salle à manger rieuse comme un réfectoire de dispensaire et jusqu’à la piscine, assez jolie et de belles dimensions mais à l’eau très froide, devaient assez rapidement nous déniaiser. Ici, tout est correct, le service, le confort des lits, la propreté, mais on n’y est bien nulle part, pas même dans l’eau.

Pas une minute à perdre ! Nous nous précipitons voir le coucher de soleil sur la colline de Mandalay en moto taxi en hélant deux pauvres hères à un coin de rue, un Birman et un Indien qui n’ont pas l’air de rouler sur l’or et nous tendent un casque en nous demandent 2 000 Kyats pour la course (2 dollars).

Me croirez-vous ? C’est là que le voyage commence, à l’arrière d’une mauvaise moto, le casque mal ajusté, sur un biplace dans la cohue de la circulation et sous les cahots des nids de poule, agrippé comme je peux, l’odeur du chauffeur et des gaz de toutes sortes dans le nez. Nous longeons longtemps les murailles de l’ancien palais royal, interminables mais belles au couchant, baignées de douves et percées de portes à toits de teck à plusieurs pans, genre pagode chinoise. Le Palais est si grand qu’on pourrait y loger tout Aigues-Mortes, mais les remparts ici ne bornent pas la ville ; ils ne sont pas son écrin, ils sont son joyau, la ville, de plus d’un million d’habitants, se répandant tout autour.

Je songe alors à ce que j’ai lu.  Le roi Mindon, dernier grand roi de Birmanie, grand réformateur des années 1850 mais superstitieux, a fait déplacer sa capitale à Mandalay pour accomplir la prédiction supposée de Bouddha selon laquelle une cité serait édifiée au pied de la colline au 2400 ème anniversaire de sa mort. Ceci fut fait en 1857 et le palais fut dit-on somptueux, les pagodes nombreuses, les monastères abondants, le tout sous la protection des âmes mortes de martyrs enterrés vivants sous la brique ou la pierre pour que les cieux soient favorables. Norman Lewis raconte l’histoire avec un flegme tout britannique dans sa « Terre d’Or » (Olizane). C’est ici aussi, que l’un de ses fils, le roi Thebaw, celui-là ayant épousé sa demi-sœur, la cruelle Supayalat, accéda au trône après avoir fait assassiner des dizaines d’autres prétendants. C’est le Thebaw qui fut pris par les Anglais et exilé en Inde en 1885, la foule amassée tout au long du parcours jusqu’à l’embarcation qui mouillait sur l’Irrawaddy lui ayant rendu un hommage silencieux, ému et fervent, l’alchimie de  la défaite ayant même transformé la reine Supalayat, jusqu’alors haïe par les habitants pour son caractère impitoyable, en une icône. Amitav Ghosh raconte cela dans « Le palais des  miroirs » (Le Livre de Poche), le beau roman birman de cet auteur Indien : «  Pour la première fois, elle était devenue ce que tout souverain devait être : le représentant de son peuple, comme si un lien qui n’avait jamais existé avant s’était soudain créé ».

Ce palais, aussitôt pillé par ses habitants défaits, a disparu dans les flammes lors des bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Quelques pavillons ont été reconstruits qui donnent paraît-il la dimension de l’ensemble. Nous ne les avons pas visités, y préférant les constructions qui, déplacées ailleurs, ont pu être épargnées, tel le merveilleux monastère Shwenandaw, qui fut la maison du roi Mindon et que son fils Thebaw, hanté par le fantôme de son père, fit déplacer hors les murs, près du fleuve, pour l’offrir à une communauté de moines. C’est un pavillon entièrement de bois avec des toits à étages, relevés aux encoignures, très finement ouvragés, une grande salle hypostyle de piliers en teck massif et des panneaux sculptés représentant les derniers jataka, scènes édifiantes de la vie de Bouddha, mais aussi de jolies asparas et des éléphants ailés qui rappellent la gracieuse profusion des temples d’Angkor.

Et le coucher de soleil, vous demandez-vous ? Eh bien, parvenus à bon port, il nous fallut monter 1 700 marches à pieds nus, la colline ayant été transformée  en pagode sacrée ; on y fait des stations, on y voit des Bouddha en bois peint, la plupart debout, l’un tendant l’index vers la ville, et d’autres encore sous des auvents aux quatre points cardinaux puis le panorama sur la ville et le fleuve. Il fait nuit désormais et tout scintille à nos pieds. Des familles paraissent vivre sur cette colline, vendeurs de bondieuseries et de colifichets s’abritant dans de petites cabanes ;  on voit du linge étendu, un feu où bout le thé, une télévision allumée. Puis on redescend en croisant des moines qui accompagnent d’autres touristes et nous saluent gentiment, le tout dans une ambiance solitaire et silencieuse, psychologiquement un peu crépusculaire, loin des foules colorées de la Shwedagon. Terriblement dépaysant et vaguement déprimant.

Le lendemain, c’est départ vers Mingun. La capitale de l’autre côté du fleuve que l’on atteint en bateau. Dans une courbe de l’Irrawaddy, le point d’embarcadère est, au matin, très industrieux. Les quelques touristes que nous sommes n’en sont pas la cause, c’est que l’on charge et décharge ici tout  ce qui transite par le fleuve, le bois, des fûts d’essence ou de pétrole brut que chacun récolte ici depuis des décennies avec des moyens artisanaux, il suffit de se baisser…, de l’eau minérale, des épices, du poisson séché. Le fleuve est très beau, immense comme un lac (plus d’un kilomètre de large) mais noueux à l’occasion ou dessinant de lentes boucles, déchirées de bancs de sable. La traversée dure une heure, nous sommes huit sur le pont, protégés du soleil par un auvent. Soudain tout paraît lent et cotonneux, comme le temps d’autrefois. On croise des pécheurs au filet, on devine des bœufs de labour sur les rives lointaines.

Nous débarquons près d’une très jolie pagode blanche de plan carré qui fait face au fleuve, protégée par deux immenses lions aux allures de Chine. Notre jeune guide, Mimen rencontré sur la berge et qui nous dit être étudiant en histoire nous y conduit. L’intérieur est bleu ciel, quatre Bouddhas sont aux coins cardinaux, l’un en bois de teck, les deux autres en briques recouvertes de stuc, le dernier en marbre. Tout y est beau et paisible. C’est la Settawya, qui a un petit air de Sidi Bou Saïd.

Nous continuons notre chemin, ombragés par de grands arbres, croisant de nombreuses charrettes à bœufs qui transportent des touristes, pour aller voir la pagode inachevée de Mingun, celle dont le roi Bodawpaya qui avait ici installé sa capitale en 1790 voulait faire la plus grande du royaume. Las ! les travaux sont demeurés inachevés, mais l’ensemble haut de 50 mètres et aux dimensions pharaoniques a belle allure, avec sa porte ouvragée, ses obscurités de grotte et le point de vue depuis sa terrasse supérieure à laquelle on grimpe par un escalier en enjambant avec une plus ou moins grande aisance quelques failles provoquées par un tremblement de terre. Depuis ce qui devait être la première terrasse de la pagode, la vue est impressionnante sur le village dispersé entre les arbres jusqu’au fleuve et aux collines alentour. Des plantations attirent nos regards, nous interrogeons Mimen qui nous dit qu’il s’agit de plantations gouvernementales de teck et ajoute : « Le teck c’est pour le gouvernement, le peuple lui a droit au bambou ». Et comme pour illustrer son propos, notre jeune guide nous fait parcourir d’autres chemins de terres entre des palissades ou des murets de pierre sèche où nous longeons les maisons sur pilotis du village, construites en bambou avec de jolis mais sans doute fragiles tressages de nattes qui font des façades aux dessins géométriques en équerres, en losanges, du plus bel effet et qui rappellent celles de Siem Reap. Sous les pilotis de l’une d’elles, un berceau est suspendu qu’une mère balance doucement en souriant. C’est la mère de notre guide. Vous dire que nous ne chipoterons pas sur le pourboire…

Il y a aussi à Mingun, une cloche sacrée en bronze, fondue en 1808 et qui serait une des plus grosses du monde (90 tonnes), désormais suspendue à hauteur d’homme et qui amuse beaucoup les enfants et mon compagnon de voyage et la pagode à vagues blanches du Mont Méru, les vagues représentant les chaînes de montagnes, qui abritent le ciel des trente-trois Dieux et le nat Thagyamin, le nat des nat, qui n’est autre que le Indra du panthéon védiste, le dieu guerrier que l’hindouisme a renvoyé dans sa montagne sacrée quand il fut supplanté par Vishnou et Shiva.  

Est-ce la balade en bateau, la variété, assez rare dans un pays de Theravâda, de ces témoignages du passé, les grands arbres partout, les banians entourés d’estrades où les villageois viennent discuter, les chars à bœufs, notre guide qui fait penser dans son élégant longyi au Tchang de Tintin ? Le tout dégage une poésie charmante et bucolique, vraiment merveilleuse.

Le marché du jade- Retournés à terre, ou plutôt sur la rive gauche de l’Irrawaddy, nous retrouvons nos conducteurs de moto-taxis (les mêmes bien sûr depuis le premier jour) et nous nous dirigeons vers le marché de jade après une halte à la pagode Shwe In Bin, cachée entre les arbres, sur pilotis, toute de teck et aux ventaux de bois très finement ouvragés. La route dans un faubourg de Mandalay, alors très village, très ombragée, qui longe une assez  large portion de fleuve est très agréable. Nous voyons une flotte de motos de toutes sortes stationnées : c’est ici. Ce sont les véhicules des commerçants, des vendeurs, des courtiers, des négociants, des acheteurs, des tailleurs, des polisseurs de jade et  de ceux qui leur tiennent compagnie, qui fournissent le thé et leur servent à déjeuner. Car ce marché est une ville, une ville basse de cabanes de bois sous des pergolas de bambou, le tout à taille des Birmans bien sûr ! Il y a des échoppes, des rues, des ateliers et même de jolis magasins. On y voit des tables basses où se nouent les discussions et où l’on transige autour d’un verre de thé, des jeunes ou des moins jeunes qui cherchent fortune, de gros morceaux de roche à la main à présenter aux grossistes, du brut et du poli, ceux qui ont l’œil pour décider de la découpe et qui tendent la gemme aux tailleurs près de leurs meules, des polisseurs au bambou, pas mal d’enfants hélas dans ces  métiers à façon, et des  morceaux de jade de toute taille et dans tous les tons, du laiteux jusqu’au vert foncé, dont on évalue la pureté à la lumière d’une torche et que l’on protège dans de petits sacs de tissu avant de les répandre avec précaution sur des nappes blanches tracées à la craie de découpes rectangulaires où on les dispose par famille de teinte ou de prix. Alors, les hommes s’assoient autour de ces tables, le détaillant, l’acheteur et une multitude de témoins plus ou moins intéressés. Quelques-uns, sans doute lassés ou dépités par le marchandage, se distraient dans d’autres jeux d’argent ou d’aléa. Le tout dans une ambiance de marché au poisson, les pierres semi-précieuses ne condamnant pas leurs protagonistes au silence qui s’attache au marché des pierres plus précieuses qu’évoque Joseph Kessel dans sa très belle « La vallée au rubis « (Folio). Ici, c’est plutôt un brouhaha de PMU avec sa part de rêve angoissé, tendu et impatient autour de la seule question qui compte et qui déchire le cœur : celle de la bague à offrir à sa fiancée. Pas un seul touriste. Vraiment un grand moment.

Pas de cuisine Dim Sum, mais pas mal de vapeurs quand même. Dînons dans un restau Dim Sum, pour changer. Etablissement cossu et branché de la ville, tenu par des chinois, très belle terrasse, nous dînons dehors. Hélas, la cuisine à la vapeur n’est servie qu’au déjeuner, le soir c’est restau chinois et point barre. Cuisine moyenne à la vérité mais la créature qui nous sert, un jeune Chinois de 20 ans, gracile et enjoué, qui nous amuse beaucoup, et c’est hélas réciproque, fera notre dîner. Passé un certain âge, une soirée réussie tient à bien peu de choses… mais instruit par toutes sortes d’expériences, on n’a plus la bêtise de se priver de ce type de plaisir, tout à fait inoffensif sauf pour nos pauvres nerfs et les affres de l’imagination quand elle se débride. Virevoltant, butinant, d’une prévenance mutine, notre elfe a déjà préparé sur la desserte les quatre bières que nous n’avons pas commandées mais dont il a jaugé en nous regardant que le sort serait rapidement scellé- et je dois confesser qu’il nous avait bien sous-estimés….Ce jeune serveur était la grâce même. Un baragouin d’anglais suffisait, sa  bouche rieuse à la denture étincelante et ses yeux bridant un regard de braise assuraient largement notre parfaite compréhension des choses ! Irrésistible impudence des beautés de la jeunesse et innocente cruauté des attentions sans retenues et des gentillesses prodiguées d’abondance et sans calcul : il ne venait pas à l’esprit de ce garçon que son charme pût nous aimanter. Pour lui, tout n’était qu’évaporation !

Nous demandons un taxi, notre demi-dieu part en courant, revient, nous fait signe, le voilà à côté d’un moto-taxi avec lequel il transige à sa façon : le motard attendra, c’est lui le serveur qui fera la course ! Et nous voilà assis à trois sur le biplace, plus de 160 kilos à l’arrière, conduit par ce poids plume qui rit en zigzaguant en longeant dans la nuit les remparts du Palais Royal, sans casque sur nos têtes, riant et riant encore, à la nuit, aux étoiles, à cette soirée birmane, au roi Mindon et à son fils Thebaw, aux Anglais qui se sont emparés de Mandalay en quatorze jours, à nous ici plus d’un siècle plus tard dans le sillage de ce Peter Pan, jusqu’à notre hôtel où nous immortalisons par quelques selfies ridicules ce conte de Noël  avant d’en finir avec le songe, en tout bien tout honneur s’il vous plait, lui toujours debout à côté de son scooter quand nous nous retournons pour le saluer une dernière fois, attendant sans doute d’être sûr que nous regagnions nos chambres, ou autre chose, on ne saura jamais.

Départ en taxi sur la route des capitales mortes, Amarapura, Inwa, Sagaing- Petit détour d’abord par la pagode Mahamuni, au Sud de la ville qui nous confirme que Mandalay, si l’on en excepte le centre, n’est pas sans charme, ses faubourgs, préservés des bombardements de la Seconde Guerre mondiale, ayant conservé l’aspect bucolique des villes à la campagne, chemins en terre battue, maisons sur pilotis, grands arbres partout. La Mahamuni est la pagode la plus prestigieuse, la plus vénérée et la plus populaire de Mandalay. On l’appelle aussi pagode de l’Arakan, du nom de la région qui baigne les côtes nord du golfe du Bengale, au sud de l’actuel Bengladesh, conquise par les Birmans et d’où une immense statue de Bouddha a été rapportée en 1784, à la faveur des razzias  qui sont la récompense des triomphes guerriers.

La légende de cette statue en a fait un objet de convoitise immémoriale. Elle serait une représentation du vrai Bouddha, sculptée ou fondue de son vivant alors qu’il séjournait dans les parages, par Sakra, le vieux seigneur du paradis hindou. Impressionné par le rendu, Siddhartha Gautama aurait serré l’objet dans ses bras, lui conférant sa sainteté. Tous les rois Birmans au fait de l’affaire auraient tenté de s’en emparer, le grand Anawratha de Pagan (XIème siècle) au premier chef mais les éléphants auraient manqué pour assurer le transfert. C’est finalement Bodawpaya, fondateur de la capitale Amarapura qui l’aurait attirée par miracle ici, où elle fait l’objet d’un tel culte que les feuilles d’or que les fidèles lui appliquent depuis lors lui font une taille extravagante. La pagode construite en son honneur et qui a tant impressionné les visiteurs a disparu sous le feu en 1885 et fut reconstruite, à l’identique dit-on, dans les années qui ont suivi.

L’ensemble est ample, avec des couloirs d’accès bordés de boutiques, des jardins, une très belle bibliothèque, mais vaut surtout pour quatre ou cinq très belles statues khmères en bronze du XIIIème siècle, dont le Royaume d’Arakan s’était emparé avant que le butin ne passe, plusieurs siècles plus tard, entre les mains des Birmans en même temps que le gras Bouddha. Il y a là deux guerriers, trois lions et un éléphant tricéphale, à portée de mains des fidèles qui leur prêtent un pouvoir de guérison au simple toucher de la partie correspondante de la statue. Bien sûr les trompes d’éléphants ont été préservées, l’animal n’étant pas superstitieux, mais les zones lustrées sur les statues de guerriers révèlent la récurrence des problèmes d’estomac et d’articulations des Birmans…

Déjeuner des moines ou pas ? Amarapura fut une capitale intermittente, une quarantaine d’années à la fin du XVIIIème et un peu moins de vingt ans dans les années 40 du XIXème avant que le roi Mindon ne transfère sa cour, par superstition, à Mandalay.

Les touristes y affluent pour son pont et pour ses moines. Le pont, nous verrons plus tard, mais les moines, que faire ? Le Routard évoque aimablement ces jeunes moines, placés en institution charitable, qui à 10 heures pétantes du matin se mettent en file indienne le bol à aumône dans les mains qui leur sert alors d’écuelle pour le déjeuner qui leur est servi à l’extérieur et qu’ils iront manger dans un réfectoire, beau bâtiment de bois ouvert sur les quatre côtés, en longues tables de douze, attendant que des places se libèrent. Le Lonely Planète proscrit le voyeurisme et le Guide Olizane stigmatise le manque de discrétion des voyagistes. En réalité, la question ne se pose pas pour nous, tant nous échouons à convaincre notre taxi que cela ne nous intéresse pas. Insister davantage, ce serait la guerre.

Notre chauffeur est un bien brave homme et il est à craindre que les rédacteurs du Lonely, toujours un peu raides, aient manqué de jugement. Cette file indienne de moines est une institution, un cortège, une procession, dont la fonction même est de se laisser voir, d’attirer le chaland et d’appeler les dons. Tout ceci est expliqué sur de grands panneaux à l’intention des visiteurs et, ce jour, des personnalités et des notables tiennent les écuelles de riz pour servir eux-mêmes les novices qui défilent devant eux dans une scène symbolique, il est vrai un brin gênante mais de puissante évocation, telle, chez nous, celle du prêtre qui lave à Pâques les pieds de ses fidèles en mémoire du Christ.

Il y a là 1 500 moines et novices, l’épaule alors recouverte de leur robe grenat, qui attendent leur ration  au son d’un gong ; certains sont très concentrés, d’autres baguenaudent aux alentours ou gagnent du  temps en attendant le dernier moment pour se fondre dans la queue, soucieux sans doute ne pas stationner trop longtemps en vain. Une fois dans le réfectoire, tous s’ébrouent comme des lycéens à l’internat et une fois le déjeuner pris, ils sortent, réajustant alors leur robe pour se  découvrir  l’épaule, dans de grands déploiements de tissu et un mystère de plis à la science délicate.

Evidemment, pris en otage par notre chauffeur, et en étau entre le Routard et le Lonely, on ne sut trop comment se comporter face à ces files de jeunes gens tondus attendant sous les regards de centaines de touristes, la grande majorité  cependant  asiatique, que la soupe soit servie. Nous avons donc pataugé in situ dans une morale de bric et de broc, fort émolliente, faite de retenue et de lâcheté dont nous fûmes soulagés de nous libérer au plus vite.

Inwa est presque une île et tout à fait le Paradis. A quelques  kilomètres de là, Ava ou Inwa, autre capitale intermittente, est suspendue entre les eaux, celle d’un canal et de l’Irrawaddy. Fondée après la chute de Pagan en 1364, puis conquise par les Shan en 1555, elle devint capitale presque continument, mais pas tout à fait quand même….de 1634 à 1783 avant que le roi Bodawpaya ne choisisse de la transférer à Amarapoura. Elle le redeviendra- tout cela est bien compliqué-, mais retenons qu’elle donna longtemps son nom à la Birmanie que l’on appellera le Royaume d’Ava tout au long des XVIIIème et XIX ème siècles. Au fond, tout ceci n’a guère d’importance, car une fois emprunté un bac pour l’atteindre, on se trouve au paradis.

Des chemins en terre battue que l’on ne peut parcourir qu’en calèche et, entre les rizières, les champs de bananiers ou de palmiers à sucre, des  pagodes et des temples, comme sertis par la campagne, des monastères de teck sur pilotis ou en briques qui surgissent à chaque virage, des stûpas couleur brique pâle qu’ombragent des tamariniers imposants comme à Angkor, le tout, de grande beauté, dégageant une impression de sérénité des temps étrangers au cours du monde. On songe aux rizières étagées de Bali, au Mekong à Luang Prabang  ou à Hampi en Inde.

Notre cocher est en forme, son brave cheval un peu moins, mais on avance sans se plaindre de rien tant le « décor » est magnifique et porte à la poésie. Ici, une tour de guet rococo, seul vestige de l’ancien palais, là un monastère de teck, patiné de pétrole, auquel ses piliers puissants donnent des allures de cathédrale, cinq  novices dans un rai de lumière faisant des écritures à genoux sur des nattes ; ici encore, dans une pagode de briques joliment ornementée un beau Bouddah de marbre que les cris étouffés d’un match de foot non loin ne distraient pas de sa méditation éternelle ; un artiste à l’encre de chine assis sous un tamarinier  qui nous montre ses œuvres sur acrylique, troussant un dessin de paysage en moins de cinq minutes. Et ces petites filles, qui seraient plus à leur place à l’école sans doute, qui nous assaillent dans toutes les langues pour nous vendre leurs cartes postales et autres colifichets. Belles avec leur badigeon de tanaka sur leurs joues nervurées et une couronne de fleurs dans les cheveux, elles parlent à peu près toutes les langues. Espiègles, elles séduisent, sautillent, rient et entonnent leurs slogans en chœur, manifestant qu’elles ont retenu l’essentiel des exigences touristiques… en chantant sur un air des lampions local  « C’est joli/ C’est pas cher/ C’est pas nous qui l’a fait/ Tu achètes, nous on partage/ Tu achètes et c’est fini/ On arrête et t’es content ». Craquant.

Déjeuner dans un des deux restaurants de l’île, protégés par des auvents et face au fleuve.  Moment miraculeux, qui atteint à l’idéal voyageur.

Sagaing, à une dizaine de kilomètres de là, est la dernière des capitales, la préférée du Guide du Routard. Méfiance ! C’est une espèce de Puy-en-Velay, une cité religieuse sur des montagnes avec de jolis points de vue sur les stûpas dorés et une route qui serpente entre des maisons cossues genre « folies » Belle-Epoque. Le plus haut des monastères n’a, excepté la vue, aucune intérêt architectural ni artistique, on y voit de longs alignements de Bouddhas colorés et après Inwa ça fait un peu carton-pâte. C’est une ville de retraites, dit-on, et qui aime la montagne et les longues marches sur les sentiers doit aimer Sagaing comme on aime l’Auvergne. Le marché local est cependant très authentique quoique nous n’ayons pas aperçu de poteries, pourtant  spécialité du coin. Enfin, tout voyage a son étape ratée, Sagaing était la nôtre….

Coucher de soleil sur le pont U  Bein- C’est le pont de teck d’Amarapura, le spot des touristes, construit en 1849 pour enjamber le lac Taungthaman et permettre de relier la petite ville à la campagne environnante par temps de mousson. Long de 1 200 mètres, ses piliers de bois, travaillés  par les eaux depuis près de 150 ans, sont confortés par du béton à proximité des deux rives, mais l’effet d’authenticité est impressionnant. Nous prenons une barque dirigée debout à la rame par un vieux Birman qui affiche ses 70 ans, pour rejoindre le pont en son milieu et aller visiter la très belle pagode  dans les arbres sur l’autre rive. Bien sûr, il n’y a personne, nos congénères touristes attendant, assis sur des chaises en plastique disposées face au soleil couchant sur un banc de sable, l’instant de la photo. La pagode vaut par ses fresques, les premières depuis le début du voyage, sans doute de la fin XVIII, début XIXème, qui représentent non pas des scènes de jataka, de la vie de Bouddha, ce à quoi se réduit généralement le programme iconographique du bouddhisme du « Petit véhicule », mais les plus célèbres pagodes du pays et des scènes de genre, chasse, pêche, nature et tradition, voyez ce que je veux dire. Le traitement pictural est très fin et fort original, on y voit des enfants jouant au cerf-volant, des pêcheurs sur un bateau à la dérive, des arbres, la récolte du sucre de palme et des éléphants chamarrés.

Retour au pont et coucher de soleil, des bancs de brume basse enveloppant doucement les stûpas alentour. Croisons des pêcheurs à la ligne, qui étaient tout à l’heure fichés dans l’étang, de l’eau jusqu’à la taille, des poissons harponnés sur un long morceau de bois qu’ils tiennent à la main, exhibant leur repas comme un trophée.

Dernière journée à Mandalay-  Notre vol pour Pagan n’est qu’à 17 heures, et nous laisse une dernière journée ici. Nous retrouvons nos deux moto-taxis, comme de vieilles connaissances, au même coin de rue et  partons vers les deux pagodes les plus représentatives du Theravâda, non loin de la maison de Mindon, déjà évoquée mais que nous avons visitée à cette occasion. La pagode Kuthodaw est appelée « le plus grand livre du monde ». Construite en 1857 elle est entourée par 729 petits stupas d’un blanc immaculé renfermant autant de stèles d’albâtre sur lesquelles ’intégralité du canon bouddhiste est gravée. Cet océan de templions est très impressionnant. La pagode Sandumani lui fait écho qui renferme, elle, la compilation des commentaires du canon, le « tasfîr » du bouddhisme en quelque sorte, sur plus de 1700 stèles, enchâssée chacune dans un petit bâtiment d’un blanc tout aussi étincelant. Cette pagode renferme également un Bouddha en fer, fétiche des rois, statue qu’ils ont chaque fois transportée dans leur capitale jusqu’à ce que Mindon Min l’assigne définitivement ici, où on l’a recouverte d’or. Le soleil tombe dru, l’or des stûpas, le blanc de la chaux, les grandes branches de banians et le tintement des clochettes dans la brise nappent les lieux d’une douce magie.

Nous terminons par le grand Bouddha de marbre taillé d’un bloc que le roi Mindon fît vœu de faire sculpter s’il parvenait au pouvoir après avoir déposé son demi-frère, le roi de Pagan. Il tint promesse. La statue fut inaugurée en 1865 et on dit que c’est Mindon lui-même qui lui peignit les yeux et les lèvres.

Ces bondieuseries de dernière minute faites, il était bien temps de vaquer. M. mon compagnon de voyage, très aventurier, va chez le coiffeur ; moi, au salon de massage repéré l’autre jour en sortant d’un magasin d’antiquités à deux pas du restaurant Restforest (27èm ST entre 74th et 75th St, pour les amateurs) et dont je ne sais rien, sinon que la jeunesse qui le tient à l’air inoccupée et ne parle guère l’anglais.

Un massage thaï, dit du peuple- L’anglais,ils ne l’ont pas davantage appris en deux jours….Je comprends  qu’il y a deux tarifs pour une heure de massage, 6 000 ou 12 000 tks, soit 6 ou 12 dollars. Je voulais de l’authentique, je vais être servi ! Je choisis le tarif le plus « élevé » pensant que l’on serait sensible à la bonne manière. Les prostates vieillissantes étant ce qu’elles sont, je demande les toilettes, on m’indique un long couloir que j’emprunte, je tombe dans une cuisine où cinq ou six jeunes, assis sur une natte, sont entrain de déjeuner. On leur explique la chose, l’un se lève et va frapper énergiquement à la porte d’une salle d’eau occupée, d’où un jeune sort, ruisselant encore de savon, la serviette à peine nouée autour de la taille, non sans s’excuser par de petites courbettes de s’être trouvé là au mauvais moment. Mon urgence réglée, je retraverse la cuisine en sens inverse, le plus dignement possible, l’essentiel étant d’avoir l’air d’être à l’aise, me faufile dans le couloir et me poste devant une porte qui m’a l’air celle de la cabine de massage. On m’ouvre. C’est une salle éclairée au néon, trois matelas à même le sol carrelé, recouverts de mauvais draps blancs, et une télé. On me laisse me déshabiller. N’apercevant aucun pagne ni serviette, j’interroge sur le sort de mon sous-vêtement, on m’intime de ne pas m’en défaire et de m’allonger sur le dos. Soit ! Mon masseur, soudain attentif, me demande si je souhaite la clim. Je dis oui, je dis non, bref je ne sais plus où j’en suis. Il s’assoit en tailleur à mes pieds, me fait écarter les jambes, s’empare de l’une et… allume la télé. C’est match de boxe, tant mieux, cela va nous occuper un peu ! Un vrai massage thaï, dit du peuple, où on pétrit à la pression, des pouces, des coudes, des bras, des pieds, certes sans cesser de regarder la télé - surtout lui- quoique de temps en temps il jette un coup d’œil sur l'ouvrage. Rien à dire, un vrai travail de pro, debout sur mes fesses, malaxant l’intérieur de mes cuisses avec ses petits pieds, enfin TOUT PAR-FAIT. Je sors heureux, pas excessivement valorisé par la séance, mais fort détendu et ….ravi à l’idée de raconter cette aventure à quelques amis proches qui n’aiment pas s’abandonner aux mains d’inconnus. Je donne 12 000 tks, on me dit gentiment que c’était un massage à 6 000. Je suis confus, songe en effet qu’il n’y avait ni bonus ni extra, reprend mes 12, laisse 6. Et 6 encore pour le pourboire, ça leur apprendra !

Arrivée à Bagan, Amazing, tu parles ! Vol très court (30 minutes de Mandalay à Bagan) et arrivée au crépuscule à l’Amazing Bagan Ressort, l’un des ressorts les mieux notés du site Booking.com. Grosse crise d’angoisse de mon compagnon de voyage qui trouve que l’hôtel est « loin de tout », que la chambre en rez-de-chaussée sans terrasse est affreusement encaissée, que cette histoire de ballon (il fallait réserver pour les jours suivants un vol en montgolfière, hors de prix et payable en espèces) commence à lui courir et que bien sûr il ne me tient rigueur de rien ( la réservation de cet hôtel, le projet d’un survol du site en ballon) mais que je dois disparaître de sa vue au moins une heure…. Bon… M. s’angoisse intensément mais se reprend vite, la très belle piscine et la gentillesse du personnel de l’hôtel m’ayant été de solides alliés. N’étant pas sans intelligence, il s’est aperçu dans l’heure qu’aucune chambre ni suite ne disposait de terrasse ou de balcon et les jours suivants que l’on ne pouvait pas être loin de tout puisqu’à Bagan il n’y a rien. C’est un site à la campagne avec trois supposés villages, Old Bagan, vidé de ses habitants, New Bagan, petite cité dortoir des employés d’hôtels, et Nyaung Oo, sorte de village artificiel qui se couche à 20 heures, sauf deux petites rues en terre battue bordées de guinguettes à routards où l'on veille jusqu’à 21h30. Ne pouvant rien refuser, après un tel esclandre, à ce grand malade, j’ai consenti à la règle de l’emmerdement maximum, dont je connais l’efficacité, qui consiste à approuver systématiquement les choix désastreux de son compagnon de voyage pour qu’il puisse trouver un réconfort personnel à vous sentir puni : en l’espèce descendre au village, de nuit, à vélo, une loupiotte sur le front comme à la mine. Et il fallait voir les vélos…. Dinette un peu morose avant remontée en faux plats sur deux kilomètres. Se coucher ! Dormir ! Demain sera un autre jour !

Bagan : enfin des vieilles pierres !  On a beau dire : Bagan est une merveille. C’est l’un des principaux sites archéologiques de l’Asie, comparable par sa richesse et son étendue à Angkor, dont il est à peu près contemporain. Les premières  constructions religieuses datent du XIème siècle et presque toutes sont antérieures au XIVème. Son grand roi est Anawratha (1044-1077) qui conçut le programme architectural d’ensemble et semble se trouver à l’origine de la pagode Shwezigon, le monument le plus sacré du lieu, et de la pagode Shwesanda, celle du coucher de soleil, affectionnée des touristes. Et quand Bagan fut prise par les Mongols, et notamment le petits-fils de Gengis Khân, en 1287, la ville qui subit peu de combats fut préservée et même entretenue, ceci expliquant cela.

Le site est immense et se parcourt en taxi (c’est quand même dommage, on est en pleine campagne et ne pas prendre les chemins de traverse est un crève-cœur), en calèche (c’est assez lent), en vélo (il faut être sportif et aimer pédaler…) ou en cyclomoteur électrique (c’est ce que nous faisons).

On aimerait bien sûr voir tous les temples, visiter toutes les pagodes, apercevoir tous les stûpas ; c’est impossible. Il y a ici plus de 2 000 édifices de toute nature sur plus de 40 km2, on doit en apercevoir près de 300, on en visite une trentaine… Mais on se résigne à une telle frustration car, c’est la grande différence avec Angkor, on est délicieusement noyé, immergé, bouleversé, ébloui par l’impression d’ensemble, ces stûpas qui se hissent du col derrière un bouquet d’arbres, ses temples hauts comme le Mont Saint Michel qui surgissent soudain au creux d’un virage, ces pagodes non répertoriées par nos guides et délaissées par les touristes où l’on s’abandonne sans savoir trop ce que l’on voit. Le long d’un chemin, non loin d’une route, dissimulés par des arbres, ces édifices de briques, dans une palette de  terres de Sienne ou d’ocres aimantent le regard et apaisent l’esprit. On se croit seul à sillonner une campagne bien plate, on chemine sous le soleil ou à l’ombre des arbres, on croise un petit berger et son troupeau de chèvres mais on est toujours à deux pas d’un trésor des temps anciens des grands rois de Pagan.

Enfin seul face à l’histoire et à ses mystères, face au temps. Ici, il n’y a pas d’autres couleurs que celles des pierres anciennes, des temples révolus, des pagodes abandonnées, de la saison sèche et des grands ciels. Plus de peinturlures, plus d’ors trop francs tels ceux des stûpas des villes, mais un hommage lent et silencieux à une civilisation qui s’est comme tue.

Oui, à la différence d’Angkor où la pierre lutte contre la jungle, tout, ici, n’est qu’harmonie. On a l’impression que les temples sont les fruits lents de la terre et du cours des saisons, en accord avec elles, produites par elles et offertes aux hommes. Autre différence encore, à Angkor chaque temple vaut pour lui-même, avec ses sculptures et ses bas-reliefs que l’on étudie de près, un bon guide à la main, que l’on scrute et dont on doit deviner le message. Ici, rien de tel, il y a peu de programme iconographique, pas de sculptures, aucun bas-relief, ici ou là une frise ouvragée ou quelques plaques de céramique au pied des murs, une porte monumentale, mais là n’est pas l’essentiel. Pagan est un monde de formes. Qui se donnent à voir comme autant d’objets de contemplation. Plus que d’étude.

Alors bien sûr, autant savoir quelques petites choses pour goûter davantage ce que l’on voit, percevoir l’influence môn ou indienne sous les temples à degrés et les tours ogivales en forme de pignes de pin, les sikharas, qui dominent les édifices comme l’Angkor Vat à Siem Reap, savoir que l’art birman consistera à aérer, à rendre plus lumineux et plus élégants les éléments de construction en faisant prévaloir, à l’intérieur, sur les étroits couloirs sombres des premiers temples môns, les salles hautes ajourées de portes et fenêtres et en abandonnant peu à peu, à l’extérieur, les complications des sikharas pour des formes plus effilées.

Commencer, peut-être comme nous, par la pagode Shwezigon, en bord de fleuve à Nyaung Oo, la seule en pierre – toutes les autres sont en briques-, la plus ancienne ; suivre par le temple Htilominlo, à deux étages, l’un des plus hauts du site ; ne pas rater bien sûr le temple Ananda, le plus vénéré qui renfermerait un os- pariétal !- de Bouddha , blanchi à la chaux avec un stûpa doré- l’exception ici- et  entouré surtout d’un mur d’enceinte autour d’une large esplanade, décoré de plaques de céramique vertes, sculptées et vernissées du plus bel effet. A être là, pousser de quelques mètres -qu’aucun touriste ne fait- pour contempler les merveilleuses fresques rouges (jataka et scènes de la vie quotidienne) du  monastère Anada Ok, certes du XVIIIème siècle, mais réputées les plus belles du site.

Et ne pas négliger, en dépit de ses dimensions pharaoniques un peu dissuasives, le musée de Bagan dans la vieille ville, se contenter de déambuler dans le grand hall où se trouvent les plus belles pièces et, à l’étage, dans la salle des Bouddhas, où se trouvent des splendeurs, des vraies,  des XIème au XIIIème siècle, enfin des sculptures de pierre, de marbre, de jade, de bronze, où Bouddha qui a abandonné son or et ses onguents de travelo est comme on l’aime, pur, tendre et inaccessible, presque doux et pourtant lointain, d’une sérénité de très grande classe qui appelle presque à la conversion. Un Bouddha couché comme en lévitation fait songer aux sarcophages romains. Pour moi le plus beau musée asiatique d’art bouddhique, excepté peut-être celui, immense aussi, de San Francisco, beaucoup plus beau que celui de Siem Reap, laissant à des coudées derrière lui notre pourtant charmant Musée Guimet. Incroyable, vraiment !

Coucher de soleil  depuis la pagode Shwezandaw. Deux mille personnes sur la pagode à degrés, la plus haute dont les terrasses soient accessibles aux visiteurs, pour voir le coucher de soleil. Je déteste cela, les couchers de soleil. C’est comme les lacs, cela me porte à la  mélancolie. Et plus encore les gens qui aiment les contempler sans s’aviser que ce qui est beau, ce n’est presque jamais le ridicule croissant rouge qui s’affaisse à l’horizon, mais, avant le coucher du soleil et en lui tournant le dos, la lumière qui lèche de miel tout ce qu’elle touche et, après, quelquefois mais pas toujours, le ciel qui s’embrase, ces roses vifs qui rodent et se déchirent, comme à Franquevaux par temps de Mistral.  Alors, je redescends voir le Bouddha couché non loin, puis tout de même – l’homme est faible….- je remonte me mêler incognito et boudeur à la foule qui s’abîme dans la contemplation du rien en prenant des photos.

 Réveillon de Noël à l’Amazing – On s’avise en rentrant que notre hôtel s’apprête à nous facturer le repas du réveillon de Noël, obligatoire. Cela ne change certes rien au prix annoncé sur Internet, mais ne fait pas nos affaires, partisans que nous étions d’une contre-programmation assumée qui nous avait fait réserver l’endroit le plus éloigné possible du resort et des touristes qui s’y trouvent. La négociation s’engage avec nos interlocuteurs, navrés, qui nous expliquent avec beaucoup de ménagement que non, il est impossible de déduire le prix du repas de celui de la nuitée, que les deux vont ensemble, que nous sommes tout à fait libres bien sûr de dîner ailleurs mais que ce serait nous priver d’une bien belle soirée, et que si nous le souhaitions, ils pourraient  décommander par téléphone notre réservation dans l’autre établissement, ce que ce dernier comprendrait aisément dès lors qu’il lui serait annoncé que nous logions à l’Amazing dont le réveillon est le plus réputé de la région, d’ailleurs, il n’y aura pas seulement des touristes ce soir ici mais aussi des Birmans qui seront de la fête, de sorte que refuser d’y paraître serait priver beaucoup de monde d’un bien grand plaisir. A nous parler comme à de si grands malades, et avec autant d’attentions, le desk nous a convaincus de renoncer à notre projet. Nous étions à cet instant l’attraction apéritive de tout le hall. Nous disposions certes de quelques fortes complicités dans le personnel, sensible qu’à la différence de quelques familles de Français on leur prête attention et qu’on les salue lorsque nous les croisions, déchirés cependant -lesdits complices- entre la sympathie qu’ils éprouvaient pour nous et qui les inclinaient à approuver nos caprices et le risque pour eux, si nous nous obstinions à nous fourvoyer, à ne pas percevoir les pourboires auxquels on les avait sans doute trop vite accoutumés. Un Français, celui-là très aimable, en vacances avec son épouse, ses deux enfants et ses parents, tous parfaits de distinction chaleureuse, s’approcha, plein de sollicitude, en s’exclamant gentiment : « Certes, le réveillon à l’hôtel n’est peut-être pas vraiment votre genre » avant de s’excuser d’un « Nous, avec les enfants, c’est un peu différent… » qui nous fut d’un grand réconfort.

Bien sûr, la soirée fut merveilleuse ! On nous accueillit à l’apéritif, dans un grand jardin décoré avec goût, avec les égards qu’on réserve aux convalescents. C’était la « Montagne magique ». Les serveurs témoins de nos déboires ne nous ont pas lâchés d’un pouce, nous faisant la conversation, nous expliquant les buffets, nous servant de l’alcool chaque fois que l’on en manquait, nous souriant de loin quand ils nous devinaient un peu seuls, avec un art de l’apprivoisement tout à fait hors du commun. Les tables étaient dressées autour de la piscine (par chambre ou groupe d’amis) où aucune immixtion de fâcheux n’était à redouter, le service à l’assiette (repas abondant et recherché mais tout était hélas un peu froid) face à une scène où se succédaient de courts spectacles de danse, de chants, de musique, brefs et discrets, tout ce qu’il y a de plus convenable. Le vin était en extra, mais là nous n’avons pas lésiné, deux bouteilles de blanc pour commencer avant les bières, et le whisky à suivre pour M., à cet égard insatiable.

HEU-REUX, nous étions HEU-REUX et nos deux serveurs préférés en souriaient de plaisir quand soudain parut le Père Noël sur une bicyclette enluminée de guirlandes électriques branchées sur la dynamo, manteau et bonnet rouges et blancs, hotte sur le dos ….et en tong. Hurlement des gosses, et nous d’applaudir comme des gamins avant même que l’on distribue à chacun des convives, adultes compris, son petit cadeau dans son joli paquet.

Nous fûmes évidemment les derniers à aller nous coucher quoique la famille « manif pour tous » du VIème  qui a fait une très belle démonstration de Madison sur la piste de danse ait également pas mal veillé…

Photos avec notre pote serveur Aung Myo Go, qui en a l’air un brin gêné mais finit par se détendre.

A Bagan, pas de gueule de bois ! Chacun eut avec nous l’élégance, au petit-déjeuner sur la terrasse le lendemain matin, de mimer l’amnésie collective et de s’abstenir d’évoquer l’inconséquent plaisir par nous manifesté à l’occasion d’une soirée que nous voulions fuir…

Nous reprenons nos cyclomoteurs électriques pour tout oublier et faisons le plus joli parcours qui soit dans la campagne, accrochant au passage quelques temples du plus haut intérêt pour leurs fresques, successivement, Nandamaya ( « sagesse infinie »), petit édifice ramassé sur un plan carré surmonté d’un stûpa et orné de peintures tantriques du XIIIème siècle, Thambula, surmonté lui d’une sikahra ( pigne de pin) d’influence indienne, généralement fermé mais il suffit de demander la clé à quelque vendeuse de babioles non loin pour le visiter, avec un programme iconographique beaucoup plus complet mais plus orthodoxe que le précédent (Bouddha et les esprits)  et le grand temple de Sulamuni (« petit rubis »), un des plus tardifs du site ( 1183) avec ses deux étages et ses terrasses en dégradé, également très décoré – mais l’essentiel des fresques est ici du XVIIIème-, où l’on fait la queue pour prendre en photo le dos d’un moine qui prie, assis en tailleur, face à un immense Bouddha debout. Il est vrai que la scène est très belle.

Nous sommes harponnés par une fillette à l’une de ces étapes qui nous conduit à son petit village, Minnathu. Cent vingt maisons en bois ou en bambou, 600 âmes, c’est le village d’Astérix ! Suivant notre guide – qui pourrait être à l’école…- nous traversons des maisons, des cours, croisons de très vieilles dames qui filent le coton comme dans les contes anciens et fument le cigare comme en Birmanie, d’autres occupées à leur métier-à-tisser moyenâgeux, on nous montre un moulin à huile très rudimentaire, la récolte de cacahuètes, le foin pour les vaches ou les cochons, on nous offre le thé, nous achetons du tissu, nous prélassons dans de grands fauteuils en osier en buvant du Coca, prenant en photo l’intérieur de la maison de  la fillette où est affiché, parmi les nombreuses photos de famille, un beau portrait de Aung San Suu Kyi et de son père, Aung San, père de l’indépendance, ce dernier aux traits d’une finesse inouïe. Les chiens ne font pas des chats…

La journée se  poursuit : un enchantement comme la veille. Presque davantage, s’il se peut. Mais nous interrompons sous la chaleur pour profiter de la piscine en abandonnant un de nos engins, le pneu crevé, sur le bord d’une route, ce qui ne manquera pas de parfaire notre réputation de pieds nickelés auprès du personnel de l’hôtel qui s’occupe cependant de tout avec une parfaite discrétion.

Ballon ou pas ballon ? C’est la question-  Voler en montgolfière au-dessus de Bagan est un caprice hors de prix, payable en dollars, et en espèces ; il y a de quoi s’interroger surtout quand les Birmans, intégristes du billet neuf, vous refuse un à un presque tous vos dollars au motif d’une très légère salissure en bas à droite, d’un pli trop prononcé sur celui-ci, ou d’une minuscule déchirure de l’épaisseur d’un ongle sur celui-là. Les salauds !!! On fait les fonds de poche et on y arrive. Lever à 5h du matin, une navette vient vous chercher, on arrive sur le camp de base à la nuit, un petit-déjeuner vous y attend pendant que les hommes s’affairent autour des nacelles et des ballons à gonfler. Et soudain cela prend forme et c’est déjà magique. On songe au Dr Fergusson, à l’intrépide  Dick Kennedy et au fidèle Joe de Jules Verne. Recommandations du pilote, on monte dans la nacelle– nous sommes douze dans la nôtre- et on s’élève, comme une bulle lente qui balancerait un peu en remontant à la surface. L’impression de glisser sur l’air, sans que rien ne nous soutienne, d’être léger et suspendu, comme sur un tapis volant. Toutes les rêveries de l’enfance. On a soudain dix ans et on plane. Griserie amniotique. On survole, on passe au-dessus des arbres, on aperçoit la courbe lente de l’Irrawaddy au loin, des temples partout au-dessous de nous encore pris dans la brume, comme surpris trop tôt. Un quartier de soleil rouge, puis une moitié d’orange puis enfin le soleil tout entier. La brume se dissipe comme on sort lentement d’un songe. « Comme au théâtre un rideau se lève, la brume en une minute se détache des choses terrestres ; elle monte et se dissout dans le ciel, c’est fini » (Pierre Loti, « Les pagodes d’Or », édit. Kailash). Temples et pagodes qui se teintent de rose, d’orangé puis d’or pâle ont l’air de s’ébrouer de leur nuit d’hibernation pour nous faire signe. On les reconnaît soudain comme des passants de la veille. Ici, c’est Sulamuni, un peu plus loin Pyathada, là  Shwesandaw ; on flotte sur les pagodes.  L’impression d’être sur un  « nuage errant » écrivait Victor Hugo qui aimait le ballon comme Sarah Bernhardt qui s’envola de Paris à Emerainville en 1878 en buvant du champagne avec son amant, le peintre Georges Clairin, ou Nadar, le photographe qui prit la première photographie aérienne en 1858 depuis un ballon, dont il était un passionné. Et dans notre nacelle les photos vont bon train, Dieu sait!

Tout a une fin, hélas, et après 20 minutes de splendeurs, notre ballon dérive au-dessus de la campagne et non plus des temples, non pas du fait d’un vent contraire comme on tente de nous le faire croire, mais vers le terrain d’atterrissage prêt à l’accueillir, ainsi que la vingtaine d’autres ballons dans le ciel, comme chaque jour, pour un « vol » annoncé de 45 minutes, et qui est en effet de cette durée, mais les 25 qui suivent sont sans autre intérêt que réflexif : voir les autres ballons, une épidémie de ballons dans le ciel, comme dans une galerie des glaces volatile où l'on contemplerait son propre reflet. Vu le prix, tout cela est certes pétillant mais un peu ridicule. Champagne à l’arrivée, c’est bien le moins…

Nos adieux à l’Amazing-  J’ai toujours attiré les serveurs/seuses d’hôtel, c’est dans ma nature. Ne me demandez pas pourquoi, c’est ainsi ! Il est vrai que les conventions ne m’embarrassent guère et que je dois faire contraste avec les lignées instruites, de génération en génération, de se garder d'une trop grande familiarité avec les domestiques. J’ai évoqué le bon Aung Myon Go, il y avait aussi Wai Yon Soe, plus délié, qui parlait beaucoup mieux anglais, c’est lui qui avait veillé sur nous lors de la soirée de Réveillon tel un amphitryon. Mais notre préféré était quand même le premier, timide, un peu gauche, mais vraiment attentif et sympathique. Il était de repos le deuxième jour mais, nous apercevant sur la route, il fit demi-tour pour venir nous saluer et nous questionner sur notre parcours de la journée, pas peu fier sans doute de nous montrer sa moto neuve. Le dernier jour, il nous a offert un gros paquet de cacahuètes, récolte de sa famille, emballées dans du papier kraft. « Pour La France », a-t-il précisé. A notre départ, les deux rivalisaient de gratitude et de gestes d’affection. Aung Myon Go avait les yeux embués de larmes. Faut-il être cruellement sevré d’attention pour témoigner tant d’émotion au départ de deux touristes de passage. Ces larmes dans les yeux de Aung Myon Go disent moins, me semble-t-il, de la sensibilité particulière de ce garçon que du comportement ordinaire des autres clients de l’hôtel à l’égard du personnel. Et nous avons quitté l’Amazing le cœur serré.

Retour à Yangon- La blatte géante- On fait quelquefois de mauvais calculs. Notre vol de retour quittant Yangon en fin d’après-midi du jour suivant, j’avais réservé une chambre dans un hôtel de standing plus modeste mais pour deux nuits, de sorte que nous puissions en disposer à notre aise le jour du départ. J’avais cru bien faire…. Le taxi trouve le « York Résidence », c’est déjà miracle. Situé dans une rue déserte de Down Town, au fond d’une cour sale et délabrée comme un corps de ferme abandonné, on y accède par un mauvais escalier. Deuxième étage, c’est là. Deux jeunes gens nous ouvrent. La réception n’est pas plus grande qu’un studio parisien et se trouve encombrée d’une cuisine américaine. J’imagine que c’est là, assis sur des tabourets, vue sur la vaisselle et éclairage au néon, que l’on prend son petit déjeuner…. Je sors le voucher, une porte s’ouvre que je prends dans la figure ; c’est un touriste, la brosse à dents à la main, qui se dirige de l’autre côté de la pièce pour aller faire ses ablutions. Ambiance… On nous donne notre chambre, j’ouvre la porte sur un très vaste lit d’une place qui encombre à ce point l’espace qu’il est impossible de poser sa valise à plat. J’en étais là de mes observations quand soudain une blatte géante sort de nulle part, et trottine sur l’oreiller dans un mouvement lent, chaloupé, très décomposé ; on voit tout, son corps qui ondule, ses pattes bien agrippées au coussin, ses petits poils longs, ses brèves pinces accrocheuses, rampant, se dodelinant, paressant, vaquant. Chez elle. Je hurle ! Le garçon me regarde sans comprendre, finit par voir la chose, s’empare de l’oreiller qu’il va secouer à la porte d’entrée au moment où deux clients s’y présentent, et qu'il n’hésite pas à me restituer, tel quel, à peine lesté du vil insecte. Accablé, je regard hagard mon compère, ce cher M., qui me dit, impassible, « Tu sais dans ce genre de pays, de telles choses peuvent arriver. C’est l’humidité ». Soit. M. sort de la chambre où l’on ne peut s’asseoir nulle part, pendant que je tente de prendre une douche dans la  salle de bains d’un seul bloc avec wc au milieu… Le pommeau est foutu et je me lave au tuyau d’arrosage. Et quand j’en sors, M. de retour et qui avait consulté son I Phone m’annonce triomphal « Il reste une chambre au Chatrium – l’hôtel d’Hillary ou nous étions descendu les premiers jours- je te l’offre, on y va ! » A la hamdoulha ! Nous sommes sauvés. Nous baragouinons quelques excuses à nos hôtes, un peu interdits, ils nous demandent avec une candeur digne de tous les éloges si nous reviendrons le lendemain, nous leur répondons poliment et fuyons à grande vitesse rejoindre notre palace. Repas sur la terrasse, bières à volonté, taxi, descente sur les docks à la recherche de quelque endroit interlope, échec quoique tous les taxis s’arrêtent pour nous demander si nous sommes intéressés par un massage – l’interlope, c’est bien là !- fuyons ce Pigalle désert pour notre boîte, celle de l’autre fois, mais nous ne sommes que vendredi et les fêtards y sont moins nombreux de sorte que la proportion de prostituées, sans doute en nombre constant, nous paraît bien élevée pour nos mœurs ! Nous repartons après deux verres, rentrons au Chatrium. Jamais lit nous parut plus délicieux. Vive Hillary !

Retour à Shwedagon-  Dans la journée, sous le soleil, c’est la vie même. Des couples  vont y chercher une promesse de bonheur ou de maternité heureuse en déposant des fleurs de lotus aux pieds des statues idoines, on voit des processions partout, sous des ombrelles d’or, où des familles accompagnent leurs jeunes enfants, royalement vêtus, pour le shinbyu, une manière de confirmation pour garçonnets qui seront accueillis un temps par une communauté de moines. On fait offrande de  bananes à Bouddha, on arrose les statues, on brûle de l’encens, on déambule, on prie un peu, on se repose sous les pavillons, on discute entre potes, on drague, et on fleurit, on fleurit surtout, on fleurit beaucoup.

« Oh, les gentilles et rieuses petites personnes, ces Birmanes si parées, sous leurs soies de nuances tendres ! Aux épaules, elles ont des écharpes d’impalpable gaze, tantôt rose, tantôt vert d’eau, aurore, bleu. Des fleurs naturelles  dans les cheveux, toutes, - et souvent le cigare aux lèvres, avec le rire. Figures qui sentent déjà l’Extrême Asie, je suis forcé de le reconnaître ; rien cependant du regard bridé, ni du profil bas des Japonaises ; mais quand même un peu de race jaune, juste ce qu’il en faut pour retrousser le coin des yeux et donner une câline expression de chatte. Celles qui montent les marches apportent de gros bouquets là-haut en offrande; celles qui descendent n’ont plus de fleurs qu’à la coiffure : des gardénias toujours et rose pompon ». Le 12 février 1900, Pierre Loti faisait escale à Rangoun. Pour nous, le 27 décembre, c’était la fin.

Quelques indications pratiques pour de futurs voyageurs

Pas de réservation de vols intérieurs, hors agence, depuis la France qui délivreraient un billet électronique, mais des formulaires de réservation accessibles depuis les sites internet des compagnies birmanes et qui sont traités avec sérieux et une assez prompte réponse (numéro de passeport obligatoire mais le numéro de visa n’est pas exigé et une adresse e-mail sur laquelle on vous répond); à l’arrivée, se présenter à l’une des agences de la compagnie, en ville et non à l’aéroport international, on règle en espèces avec des dollars immaculés ou neufs. Ne pas stresser, aucun problème !

Veiller à faire changer vos euros en dollars en indiquant que vous allez en Birmanie, les guichets de change, en tout cas à Paris où ils sont fréquemment tenus par des Indiens, connaissant parfaitement les exigences locales en la matière

Le repas dans un restaurant de choix varie de 7 à 8 dollars à 15 ou 20 dollars selon la catégorie, on peut bien sûr manger pas mal pour moins, mais cependant pas mieux et pas pour beaucoup moins.

Quelques indications de prix (en décembre 2014, 1 euro = 1270 Kt, et 1 dollar = 1000 Kt

Bouteille d’eau : 300 Kt (quelques arnaques à Yangon); Bière : 2 500 Kt dans restau pour touristes ou en boîte, de 3 à 5000 dans les hôtels internat; taxi aéroport Yangon : 7 ou 8 000 Kt ; taxi aéroport Mandalay : 12 000 Kt (il est situé à 50 km de la ville); taxi aéroport Bagan : 5 000 Kt ; course en taxi Yangon : de 2 à 5000 Kt selon jour/nuit et distance; course en moto taxi Mandalay : 1 500 Kt ou 2 000 Kt si c’est un peu loin ; location cyclomoteur électrique Bagan : 1 000 Kt l’heure (même prix dans les hôtels qu’en ville); location taxi journée, notamment à Mandalay : 27 000 à 45 000 Kt

Bagan en ballon : trois compagnies sur place, on réserve par son hôtel (même prix que directement à la compagnie), réserver dès votre arrivée pour un des jours suivants, payable en dollars et en espèces. Est-ce que cela vaut le coup/ le coût ? Lire ce que j’en dis plus haut et qui me paraît  assez objectif

A Mandalay, l’île d’Inwa (Ava) est vraiment une merveille et nous avons un peu regretté de la visiter dans la même journée que les deux autres capitales Amarapura et Sagaing. Nous avons croisé une touriste qui la « faisait » à moto, après traversée du bac avec son engin, la solution paraît être la meilleure avec une location depuis Mandalay, car une fois sur Inwa, pas d’autre moyen de transport que la calèche, les vélos étant en pratique interdits de location par les cochers qui veillent à leur monopole, telles les professions réglementées de notre beau pays, et le tour en calèche est d’une durée limitée à 1h30. Le faire à pied n’a aucun sens, l’île étant beaucoup trop étendue. Y passer la journée paraît un must. Deux très chouettes restaurants non loin de l’embarcadère.

Quelques lectures : ce sont celles qui sont recommandées par tous les guides et que j’ai indiquées à l’occasion de mon texte « Une histoire birmane » de G. Orwell pour la colonisation anglaise et « Le palais des miroirs » d’Amitat Gosh  me paraissent indispensables et sont très agréables de lecture. « Terre d’Or » de Norman Lewis ne me paraît pas indispensable, sauf si on adore le ton anglais des voyageurs distanciés et las ; « La vallée des rubis » de Joseph Kessel  est une merveille en soi, mais qui ne sert pas à grand-chose pour comprendre la Birmanie. « Les pagodes d’or » de Pierre Loti est indépassable, mais bref et exclusivement consacré à la Shwedagon.  

Quel guide ? Le Routard est vraiment très médiocre et le Lonely bien supérieur. Pour la visite des sites, le Olizane est assez complet, mais on regrette quand même un bon Guide Bleu (cependant un Gallimard existe, je crois tout de même). Bilan : une petite frustration pour les passionnés de vieilles pierres à Bagan et à Inwa où d’importants temples ne sont pas répertoriés et où les explications sont généralement un peu courtes

Ennui : aucun.

   

06/12/2014

"Retour à Ithaque" de Laurent Cantet

 

Cuba est une île et un rêve de révolution : on y est deux fois en exil ! Et il fallait un Laurent Cantet, celui d’ « Entre les murs » et de « Vers le Sud »  surtout, pour nous parler de ces exils-là, si singuliers. Tous les voyageurs qui se sont frottés à Cuba, île vibrante et capiteuse jonchée des fanes de nos espoirs de jeunesse, se souviennent de leur état au retour : mélancolie amertumée, mais entre les corps et sous l’effet du rhum, sensualité retrouvée et désir au ventre. Exaltation de la part de rêve qui diffère le plus longtemps possible le réveil si morne de l’intelligence. Comme si le constat de l’échec du socialisme tropical était une ultime trahison à laquelle il était impossible de se résigner.

 Amadeo est de retour à Cuba après seize ans d’exil en Espagne, ses amis le fêtent durant toute une nuit sur un toit terrasse qui surplombe le Malecon, le grand boulevard du front de mer, en partageant leurs souvenirs du crépuscule à l’aube, réglant quelques comptes du passé, buvant, s’enlaçant, dansant ; tribu suspendue au-dessus de l’Histoire et du temps, à peine distraite par les rumeurs étouffées de La Havane, les cris de supporters d’une équipe de base-ball ou un cochon qu’on égorge.

Nul ne sait vraiment pourquoi Amadeo, auteur de théâtre, est parti durant la « période spéciale », les années 90 où Cuba a payé au prix fort la dislocation soviétique ;  Rafa, la  seule femme du groupe, ophtalmo qui vit davantage des cadeaux que lui font les patients (une poule, des navets) que de son salaire, lui reproche de ne pas être revenu  au décès de sa femme ; Tania, le peintre, jadis grande gueule surveillé de près par le pouvoir, en a perdu l’inspiration ; Aldo qu’en VO tous appellent « Negro » était ingénieur, il répare maintenant les batteries de vieilles guimbardes ; Eddy, lui, a fait des affaires sans trop de scrupules, devenant un « petit cadre » du PC sans plus d’illusion que les autres. Pour tous, en dépit de tout, la fuite, l’exil, est une trahison, non pas du régime ou de leurs rêves de jeunesse, mais de la famille et des amis. Mais quand Amadeo explique qu’il reste, qu’il veut s’installer ici et n’en plus repartir, tous sont affligés et colère, comme si la trahison passée se doublait d’une impudence. Le projet de rester, c’est humilier ceux qui ne sont pas partis, tenir pour négligeables leurs souffrances et leur désespoir, l’état du pays, l’absence absolue de toute perspective. C’est une des plus belles scènes du film.

 Il y en a une autre, d’une émotion à peine soutenable, quand retentit un vieux disque sur un vieux phono ; c’est « California Dreamin » du groupe américain culte des années 60 « The Papas and the Mamas ». Ebranlement  en terrasse. On n’y pleure pas uniquement sa jeunesse, mais « le temps de la crédulité heureuse », où l’on croyait dur comme fer à la Révolution, au progrès, au bonheur futur.

La pléiade d’acteurs, tous Cubains, est extraordinaire ; les dialogues - le film a été co-écrit avec Leonardo Padura- éblouissants de vérité et de finesse ; et la mise en scène, comme  au théâtre classique – unité de lieu et de temps- vibrante comme l’est la caméra de Cantet quand elle filme des visages, constamment en alerte, toujours bienveillante, la caméra d’un chasseur d’humanité. Ce n’est plus un film, c’est une indiscrétion merveilleuse où le spectateur croit surprendre un vrai groupe d’amis, impatient d’en être. Comme Amadeo.

Le propos est certes à la désillusion sur le régime (« On voulait croire et, eux, ils nous ont mis la peur au ventre »), mais une désillusion ambigüe comme les amours défaits, où l’on veut proscrire l’autre sans maudire ce que l’on a vécu ensemble, pour se convaincre que tout n’a pas été du temps perdu. Un personnage raconte les derniers instants de son père sur son lit de mort qui lui confie que la douleur la plus insupportable restait celle de ne pas savoir s’il s’était trompé ou si on l’avait trompé.

Son fils l’a rassuré : non, il ne s’était pas trompé !

« Retour à Ithaque » est la poignante Odyssée d’un rêve, d’où chacun est ressorti exsangue, mais au fond encore incompréhensiblement attaché à ce rêve. Comme nous lorsque nous revenons de Cuba, en amoureux défaits.