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18/03/2015

"Sur le rivage" de Rafael Chirbes, édit. Payot-Rivages, trad. Denise Laroutis

Depuis Cervantes, le roman en Espagne a partie liée avec la métaphysique. Que cela n’effraie personne ! Les écrivains espagnols ont suffisamment de talent pour ne pas ennuyer le lecteur. Ils l’embarquent comme qui propose une jolie ballade, distrayante et inoffensive, pleine de détours et de chemins de traverse, de médiations en apparence anodines, et vous vous apercevez soudain à la fin de la lecture que vous vous retrouvez seul, abandonné par l’auteur, au bord du gouffre.

« Au bord du gouffre », c’est ainsi qu’aurait pu s’appeler « Sur le rivage ». C’est le roman de la charogne, des chairs putrides, des vaincus et d’un monde qui se défait. Une littérature en forme de « vanité » de nos peintres, et plus encore des peintres espagnols, où grouillent les vers sur des entrailles répandues, entre crânes de squelettes et fleurs fanées pendant qu’une bougie presque entièrement consumée se suspend à sa dernière flamme. Mais une « vanité » sans Dieu, où nulle rédemption n’est à espérer et où les hommes meurent coupables. Une « vanité » sans au-delà.

Nous sommes dans la huerta de Valencia, entre deux villages, l’un en bord de mer, l’autre dans les terres, des marécages non loin, un immense palus. «  La mer nettoie, oxygène, le marais pourrit. Ils puent ». Ça commence comme ça. Et comme un roman policier : Ahmed, l’ouvrier marocain  qui va tous les matins pêcher dans le marais depuis que la menuiserie d’Esteban a fait faillite, tombe sur deux cadavres enfouis dans la boue et fuit, redoutant qu’on l’accuse du crime.

Flashback sur la vie d’Esteban qui a repris sans génie la menuiserie familiale, héritée de son père,  après être revenu au village, ne s’est pas remis d’une rupture amoureuse ancienne mais retrouve son ami de jeunesse Francisco, fils de franquiste, qui lui a chipé sa fiancée, s’occupe de son vieux père, paralysé et aphasique après un cancer de la gorge, avec l’aide d’une garde-malade, jeune Colombienne dont il devra se séparer quand la faillite menace pour cause de crise générale et d’association aventureuse avec un promoteur véreux.

Histoire très brillamment agencée de deux générations d’Espagnols – Esteban a aujourd’hui 70 ans- des parties de chasse dans les marais ou de dominos dans le café, des pavillons qui essaiment en bord de mer durant les années fastes, des soirées au bordel, du désenchantement des années 2000 puis de la crise avec ses saisies, ses avis d’expulsion, un peuple au chômage, les immigrés, désormais oisifs comme tous les Espagnols mais qui vivent, eux, dans des baraques tout en faisant le ramadan.

Ce livre, très dense, a l’âpreté des romans américains, ceux de Russel Banks (« Affliction ») et même de William Faulkner. Le charme troublant et vénéneux de l’écriture sensible et de la dureté du propos. Le choix d’un personnage principal, petit entrepreneur et non ouvrier, chômeur ou exclu, que la vie renvoie à sa propre défaite, respire le vrai. Ni héros ni salaud, une type de notre temps. Lucide plus qu’amer, vaincu plus que désenchanté, un type assez droit en définitive, mais pas grandiose. « Sur le rivage » est un long soliloque de « l’homme blanc » de cette fin de siècle.

Cette décapante introspection d’un homme, depuis ses souvenirs d’enfance et de  jeunesse jusqu’aux humeurs du temps, est quelque fois dérangeante mais menée de main de maître. Ah, ça pour sûr, Chirbes sait écrire ! Houellebecq peut toujours s’accrocher… La chasse à l’affût, la vie de l’exilée colombienne, les lavements du père, les changements de la côte valencienne, les discussions entre potes au café, les silences quand le banquier local apparaît, l’âpreté au gain de la famille, les beautés  de l’ouvrage de menuiserie, le licenciement des ouvriers les plus fidèles et qui sont vos voisins, la pitié de les trouver ingrats quand on les prive d’avenir, les description des marais ( « les cannaies, les plumeaux et les massettes des roseaux »), le récit des relations tarifées, tragiques et apaisantes, il y a dans chaque page, un souffle, une profondeur, une volupté d’écriture, rares, entêtants, abrasifs.

Et la traduction ( de Denise Laroutis) qui conserve le flux et les préciosités de la langue est merveilleuse. Un miracle de fidélité. Un exercice littéraire de très haute volée.

On sort de ce livre ébloui comme par une lumière trop forte, trop blanche, un peu clinique ; hébété, interdit, songeur. On en sort comme d’un chef d’œuvre. Ou de la traversée d’un long désert. Maladroit à retrouver le naturel de nos gestes ou le cours anodin de nos pensées habituelles. Métaphysique, je vous dis !

A lire et à faire lire par tous vos amis qui aiment la littérature. La vraie, l’immense, celle qui vous écrase un peu.

 

 

 

23/02/2015

"Vernon Subutex" Virginie Despentes, Grasset

Vernon tenait une boutique de disques rock à Paris. Elle ferme. Plus un rond, il faut bouffer, c’est dur dur. Un vieux pote, Alex Bleach, qui a fait carrière dans la musique, lui paye ses loyers mais meurt d’overdose : Vernon est expulsé de son appartement. Vernon est le fil rouge de ce livre.

La fidélité de quelques compagnons de jadis à leur propre jeunesse, solidaire, de rock et de dope, lui ouvre quelques portes et des hospitalités successives. Ses beaux yeux font le reste. Quelquefois il baise comme on filoute, d’autres fois il tombe amoureux, le plus souvent il s’ennuie sous le toit d’autrui.  Vernon prend conscience que les souvenirs de jeunesse et les années 80 sont de la préhistoire. Il finit à la rue, sur le trottoir, à faire la manche, « assis à hauteur de sacs et de chaussures. « Avant, il faisait attention à regarder les SDF dans les yeux, en passant, pour dire je vois que tu es là, je te calcule. Ce qu’il ignorait, c’est qu’une fois au sol on s’en contretape que les passants vous regardent. Est-ce qu’ils portent la main à la poche, c’est la seule question intéressante ».

« Vernon Subutex » n’est pas le récit d’une déchéance individuelle, c’est la radioscopie d’une dislocation sociale.

Une radioscopie dans le style au laser de Virginie Despentes, ce ton cash et sans manière qui fait sa marque, et, ici, un art du récit en feuilleton, peuplé de dizaines de personnages qui, ouvrant leur porte à notre anti-héros, nous offrent autant d’explorations tendues, sensibles, profondes et bien senties sur autant d’intimités et de milieux sociaux. On songe à Eugène Sue. Mais l’Eugène Sue  d’une époque où les fractures sociales sont plus mouvantes qu’à l’âge des « Mystères de Paris », les codes plus instables, les vies des uns et des autres moins  étanches, plus poreuses. La démocratie sociale, l’éducation gratuite, la libération des mœurs ont tout de même fait leur œuvre. Et l’interconnexion généralisée horizontalise les rapports sociaux. Alors, ces sociétés que le livre traverse sont toujours prêtes à s’élargir ou à se rétracter, selon la circonstance. Mais telles des bulles de savon que le vent déforme, elles  finissent toujours par nous éclater au nez. Tout peut basculer très vite, le confort, l’aisance, l’entre soi, les couples, la famille et jusqu’au genre, bien sûr – le trans, c’est le dada de Despentes.

On peut s’être chargé à l’héroïne à ses vingt ans et être devenu un scénariste réac ( le personnage Xavier) ;  on peut être né homme mais incarner désormais « la féminité dans ce qu’elle a de plus troublant » telle Macia, la Brésilienne, ou l’inverse ( Deb, devenu Daniel, amoureux de sa copine, Pamela Kant, star du porno) ; une beurette fille d’un universitaire spécialiste de Roland Barthes et s’abîmer dans la religion en portant le voile tout en étant inconsolée que cela fasse souffrir son père ; vendre des fringues chez H&M, avoir une mère socialiste et ratonner la nuit à Belleville ; un ancien Hells Angels marxiste qui travaille à Rungis et cogner sur sa femme.

Il y a là des portraits très vifs et très amples, de femmes surtout : Sylvie, ancienne camée mais qui s’est arrêtée à temps, mère célibataire d’un fils de droite qui s’est accoquiné  avec une fille hyper catho « les jeunes gens intelligents ne sont plus systématiquement de gauche » , très parisienne, très bitchy, qui redécouvre l’amour et le sexe avec Vernon ; Sophie qui ne s’est pas remise du décès de son aîné par overdose, plaquée par son mari qui ne supportait plus le deuil ni le remords, alcoolique et généreuse ; la SDF Olga  «  clodote aberrante » qui a encore la ressource de faire la chasse aux fafs ; et « La Hyène », celle du merveilleux « Apocalypse Bébé » que l’on retrouve ici, commanditée pour mettre la main sur les derniers enregistrements du chanteur Alex Bleach qui sont en possession de Vernon – puisque le roman se veut thriller, avec une suite en deux volumes.

Il y a aussi une digression effroyable sur l’accouchement, des développements surprenants sous cette plume sur l'amour des chiens, le chien de bobo ou de SDF, l'affection animale  seule en partage entre classes sociales, et une scène d’anthologie lors d’une fête chez un trader des beaux quartiers, avec coke, stars du porno, lesbiennes et Vernon en DJ Invité « penché sur ses playlists, la dégaine adéquate ». Le fond de sauce y est hype, à l’érection sur des « chaudasses » (sic), transgenre et substances illicites. Très soirée privée à Paris, puisqu’il n’y en a guère d’autres…

Oui, la radiographie est réussie et le diagnostic saisissant.

Mais quelque chose retient à la lecture. Une égale empathie avec tous les personnages, une distance compréhensive à l’égard de toutes les opinions et de tous les comportements badigeonnent le propos d’une neutralité houellebecquienne, certes ici dépourvue de venin, mais qui anesthésie ce que nous aimions chez Despentes, cet incroyable culot de dénonciation, cette indignation virile, couillue, bagarreuse, âpre et violente qui étaient sa signature.

Le choix d’un style indirect libre accroît le sentiment de malaise, où l’on ne sait jamais vraiment qui parle du narrateur ou de son personnage. Et on redoute qu’il y ait dans « Vernon Subutex » beaucoup de remugles de la France blanche, celle qui s’est crue prolo parce qu’elle glandait autour des concerts rock des années 70, progressiste parce qu’elle se dopait, moderne parce qu’elle partouze encore et qui pense que tout est foutu par ce que des filles désormais se voilent.  

Pour sûr, « Vernon » n’est pas le roman d’une bourgeoise. Mais cette mélancolie de la contre-culture fin de siècle, aussi pénétrante soit-elle, me paraît un peu rance, un peu « heavy métal ». Entre Soral et  Dantec. Ne suis pas sûr que je lirai la suite….

24/01/2015

Audrey Pulvar, "Charlie" et moi

Ca y est, ça recommence : plus le droit de penser, plus le droit aux nuances, moins encore à la dissidence. C’est désormais burqa pour tous. Chape de plomb sur les esprits. Silence dans les rangs, et pas qu’une minute !

« T’es pas Charlie ? », alors tu es mis au ban. Au ban social, scolaire, médiatique, artistique, cf l’interview de Samy Naceri par Audrey Pulvar sur D8 qui tourne en boucle sur les réseaux sociaux.

La France, touchée au cœur, a décidé de sonder les consciences sur les plateaux télé,  comme jadis le Grand Inquisiteur les sorcières et les marranes en place publique, avec la volupté sadique des tortionnaires qui ne s’apaisent que de l’aveu redouté, tel qui jouit de quoi lui répugne.

« T’aimes pas qu’on caricature ton Prophète ?, alors t’as rien compris à la liberté ! Et la France c’est la liberté, alors tu te casses pov’con et vite fait avec ça ! T’es pas chez toi ici, file, prends tes valises et va voir ailleurs, chez tes potes de Boka Haram, de Daesh  ou chez les Pakpak ou les Afghans si tu préfères la montagne ».

Pas la peine d’envisager une peine d’indignité nationale, elle est déjà dans tous les esprits, rampante, venimeuse, insinuante et contagieuse, accusation en suspend qui n’a plus même à chercher sa proie, prête à s’abattre sur toutes les têtes de nos compatriotes musulmans pour peu qu’ils dissimulent insuffisamment leur foi. Aujourd’hui, c’est « apéro saucisson-pinard » pour tous !

On peut continuer comme cela, en recruteurs imbéciles d’une cinquième colonne.

On peut aussi, si l’on redoute les porosités possibles entre discrimination, exclusion, religion, prosélytisme, fondamentalisme et djihadisme, tenter de prévenir les dérives, les ruptures et les tentations suicidaires qui font les réservistes des barbares. Voici comment.

D’abord en évitant d’opposer un sacré à un autre. Le sacré laïc au religieux. La pédagogie incite quelques fois à dissimuler des vérités par souci que l’élève ne soit pas porté à tenir l’accessoire pour l’essentiel. Alors nous faisons croire que la liberté d’expression en France est absolue. C’est une grave erreur. La liberté d’expression n’a jamais été sans limites ni en France ni en Europe. Et l’injure ou la diffamation à l’égard des personnes à raison de leur religion est punie par la loi. Pourquoi le taire quand cela pourrait apaiser tant de consciences inquiètes ou blessées ? En outre, une telle tromperie sur la loi est de nature, quand la sanction frappe un abus de la liberté d’expression ayant d’autres cibles que les musulmans, à nourrir l’accusation délétère mais dont il faut bien se défaire du « deux poids, deux mesures ».

La Cour de cassation précise qu’est punie par la loi « l’attaque directe et personnelle dans l’objectif d’outrager les fidèles de telle confession ou de les atteindre dans leur considération à raison de leur obédience » (arrêt du 14 novembre 2006).  Il ne suffit certes pas pour condamner judiciairement tel propos, tel message ou tel dessin qu’il heurte la sensibilité des fidèles, la liberté s’y fourvoierait. Il y faut une attaque directe qui blesse ou outrage, c’est-à-dire dont son auteur est sûr qu’elle blessera ou outragera. « Mais la justice n’a pas condamné les caricatures du Prophète parues dans Charlie Hebdo ! »  songe-t-on. Certes non, mais les musulmans de France ne sollicitaient alors rien d’autre qu’une consolation de prétoire, au moins pour la caricature danoise, à mon sens haineuse et qui faisait froid dans le dos (le prophète, visage sombre, une bombe à la mèche allumée dissimulée dans le turban). Il s’est bien trouvé en France des juges du fond, et pas des moindres, pour interdire, au moins quelques mois, une affiche commerciale qui détournait la Cène de Leonard de Vinci – symbole du culte chrétien-  au motif de l’offense faite aux catholiques et la Cour de cassation a elle-même jugé que le propos « Toutes les religions sont des escroqueries mais la religion juive est la plus grande escroquerie de toutes » caractérisait le délit d’injure religieuse à l’égard de nos compatriotes juifs. Et de telles décisions, si elles n’ont pas fait l’unanimité, n’ont pas provoqué le scandale. Peut-être trouverait-on avantage à être plus attentif collectivement, sans qu’il en résulte de renoncement à la liberté, aux évolutions historiques et démographiques des sociétés ouvertes dans lesquelles nous vivons. Le sacré de l’autre peut nous paraître ridicule, agaçant ou dangereux, surtout s’il est encore un peu nouveau chez nous. Il n’est jamais anodin.

Cesser d’imaginer que le foulard serait un drapeau. Voir deux amies dans le métro, l’une voilée, l’autre pas, écouter de la musique sur le même ipod, rire ensemble aux éclats, partager leurs petits secrets, sans songer nécessairement qu’il y aura bientôt deux foulards sur ces têtes ou que l’ipod sera banni. Entendre ma pauvre mère, 80 ans, épouvantée en voyant sur le marché provençal de Saint-Gilles (Gard) les gens lancer des regards appuyés et hostiles aux épouses ou aux filles voilées de leurs ouvriers agricoles. Ne plus dire, car nous savons désormais que c’est essentiellement faux, que le foulard serait en France imposé à ces filles par leur père ou le grand  frère, ou qu’il serait signe de soumission de la femme ou un étendard du renoncement à l’instruction et à l’épanouissement personnel, ce que dément le développement du port du foulard à l’université. Le foulard, c’est pour certaines Françaises une manière de vivre leur foi. Cela peut nous irriter, nous qui n’aimons guère les soutanes en ville, mais c’est ainsi. Certes visible, mais ni prosélyte ni guerrier. En tout cas pas forcément. Se dire cela et pas plus, quitte à penser un peu contre soi-même. Juste de temps en temps, cela devrait suffire pour cesser de mijoter nos craintes recuites qui fomentent les préventions et les haines, les nôtres au premier rang.

Maintenir telles quelles bien sûr nos lois d’interdiction des signes ostensibles à l’école et dans les services publics et celle de la burqa partout.

Etre très ferme, s’il le faut, sur l’accueil dans les hôpitaux, mais sans hystérie là non plus. Pour rien au monde je ne choisirais une femme pour urologue ou un homme pour psy, mais si je me présente à l’hôpital public, je prends ce qui vient, et vice-versa. Je crois que cela peut s’expliquer calmement, sereinement, en évitant les batailles de tranchées et en songeant que sous l’arriération il y a souvent beaucoup de pauvreté et de misère et que celles-là méritent le respect.

Et oser dire, pourquoi pas ? que le hidjab ou les mains gantées de noir, ces barbes hirsutes et ses kamis sont en France une violence pour beaucoup, comme le serait dans les rues de Tanger une femme en jupe extra-mini ; que l’on peut faire avec, comme pour la bonne sœur à cornette ou le juif à papillotes, mais que c’est triste et dommage, et que ce serait beaucoup mieux sans.  Mais pour dire cela, il faut admettre qu’un foulard puisse être librement choisi  par qui souhaite s’en recouvrir la tête.

Faire monter les mères d’élèves dans les bus scolaires, même en foulard. Ah, l’affreux débat qui persiste ! Karim, 12 ans, en 6ème, est un peu turbulent. Et aujourd’hui assez partagé. Content que le voyage scolaire lui épargne des heures de cours qui ne le passionnent guère mais jugeant vraiment « relou » que sa mère n’ait rien trouvé de mieux que de lui gâcher le plaisir en se proposant gracieusement d’accompagner la sortie des élèves. Il ignore encore qu’il s’est trouvé, en France, un gouvernement pour contraindre la mère, si elle avait malheur de porter le foulard, à redescendre du bus devant son fils et tous ses petits camarades et à se cloîtrer chez elle. Et un autre pour oser à peine supprimer à bas bruit cette prohibition, édictée au nom de la laïcité.  Songer un instant à l’école creuset de la République et aux  jolis discours sur l’intégration et la mixité sociale. Songer aussi aux humiliations tues de l’enfance. Juste un instant, cela pourrait suffire à changer nos regards.

Cesser d’hystériser les esprits sur les horaires de piscines. Je crois que cela n’existe plus, les horaires unisexes dans les piscines municipales, réservées exclusivement aux femmes une paire d’heures par semaine. On a cru devoir y revenir, dans le tumulte et la fureur médiatiques, au motif de la mixité sexuelle obligatoire, nouveau droit de l’homme universel : pas de bains pour la mouquère si son Mohammed est assez débile pour croire qu’on va la zieuter ou pire. L’idée que ces femmes pouvaient s’y sentir mieux entre elles a bien effleuré les esprits mais fugacement ; la crainte d’un apartheid sexué à l’œuvre, qui ne dirait pas son nom, a été la plus forte… Moi, tous mes amis homos vont à la piscine des Halles à Paris où ils sont si nombreux que les femmes n’y vont plus. « Ah, bon ? Mais elles y allaient pour draguer alors ? Et eux, les keums y baisent dans les douches ! Zy-vas,  c’est chelou… ».

A la cantine, que chacun mange à sa faim, si c’est possible. Mes parents avaient des amis hollandais très luthériens qui, après le bénédicité, avaient coutume d’ouvrir le repas par une tisane. A mon grand désarroi, ma mère la leur a toujours servie. Et on la buvait. C’était pas bon mais ce n’était contraire à rien, sauf au plaisir de la table. Je me souviens aussi qu’à mon service militaire, au début des années 80, il y avait un plat de substitution quand on nous servait du porc. Les militaires ont toujours été gens attentionnés. Les adjudants-chefs de la laïcité contemporaine le sont moins qui tiennent une telle éventualité pour hérétique à l’école, même dans des collèges ou lycées où la plupart des élèves sont de culture musulmane, accoutumés, à la maison et depuis des générations, à tenir cette viande pour proscrite. N’évoquons pas même le casher ou le hallal, ça c’est bon pour l’avion ou le Mc Do d’à côté, encore que le Mc Do n’ait qu’à bien se tenir, des ligues y veillent…. Quelle drôle de République qui paraît redouter de se perdre à accueillir chacun de ses fils à égalité de considération et de traitement. Si la variété alimentaire est trop compliquée à offrir dans les cantines, qu’on le dise ainsi, mais pitié ! qu’on cesse de faire du renoncement à un interdit alimentaire, personnel mais massivement suivi, un passeport pour la citoyenneté.

La nation, une communauté de destin ? Alors déclinons-là ensemble et non séparément. Rien ne serait plus fort, dans l’ordre du symbole, que la République veuille bien réviser ses jours fériés et chômés pour en consacrer d’autres qui sont aussi jours de fête pour un grand nombre. Yom-Kippour ou Roch-Hachana pour la culture juive et le jour de l’Aïd–el-Kebir ou l’Aïd-el-Fitr pour la musulmane, devraient être des jours consacrés par une République attentive à tous, mais attentive à tous également. La République n’honorerait pas davantage la religion qu’elle ne le fait en s’abandonnant à la plage un 15 août ! Elle consacrerait son histoire qui est d’abord mouvement. Si les employeurs trouvaient à redire on pourrait sacrifier le lundi de Pentecôte qui n’est férié ni en Espagne ni en Italie et le jeudi de l’Ascension, siamois d’un vendredi bien encombrant. Noël, Pâques, Pentecôte, le 15 août continueraient à dire les origines. Le 14 juillet, le 11 novembre, les 1er et 8 mai, l’histoire de la Nation moderne. Quelques fêtes juives et musulmanes, aux côtés de quelques fêtes chrétiennes, que la République n’est pas davantage celle des uns que celles des autres. Et à bénéficier de quelques jours fériés grâce à la religion du voisin, chacun s’apercevrait que l’autre existe.

Voilà quelle est ma laïcité. La laïcité, c’est « la jouissance paisible de sa religion » disent les droits de l’homme, et non pas un athéisme d’Etat.  

L’assimilation républicaine a été une réussite féroce au milieu des tranchées de 14 où les paysans de nos compagnes ont gagné quelques titres de  gloire. Elle est d’un autre siècle, elle est d’un autre temps.

Un plus grand souci de la personne et de tout ce qui la constitue, une plus grande attention aux parcours individuels, l’un et l’autre portés par les Lumières  et la modernité, ne permettent pas de croire que l’on pourrait s’en tenir aux méthodes de jadis. Elles ont réussi. Je les crois aujourd’hui vouées à l’échec. Le nombre et la religion ne font pas le communautarisme. En revanche, l’ignorance de l’autre, le mépris et une certaine idée du laïcisme de l’autre siècle greffée à toutes forces sur une société beaucoup plus diverse l’alimentent, qui condamnent aux marges, aux lisières et aux périphéries.

Pour être accueillante à tous ceux qui y ont leur place, la République devrait se garder de ses propres préjugés qui, sous couvert d’une conception universaliste et abstraite, dissimulent en réalité une préférence marquée pour les identiques sur les égaux et une volonté de n’ouvrir la porte qu’à ceux de nos compatriotes qui abjureraient leurs origines.

Dans ma région natale, on enterre les taureaux cocardiers qui ont triomphé lors des courses camarguaises, debout, la tête en direction de leur manade de naissance : les pâturages de la Tour d’Anglas, ceux du Mas de la Marée, du Château d’Espeyran ou de la Bardouïne. J’aime cette tradition qui nous dit le lien entre respect de la dignité et, de toute éternité, fidélité aux origines.

Voilà pourquoi si je suis affreusement bouleversé et plus qu’accablé par les événements des 7 au 9 janvier 2015, je ne me sens pas aussi « Charlie » qu’on paraît l’exiger de moi. Encore ne suis-je pas musulman ; c’est dire ce que doivent ressentir ceux qui le sont….