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27/10/2014

"Viva", Patrick Deville, Seuil

Patrick Deville (« Kampuchea », « Peste & Choléra ») a un problème avec la forme romanesque. Qui n’en a pas depuis les années 50 ? Mais, lui, le résout en nous offrant des romans en mille morceaux, façon puzzle. En miroirs brisés d’un lieu, généralement éloigné, et d’une époque, fréquemment du siècle précédent. En outre, ses romans sont rarement des fictions, car il y préfère les pérégrinations de personnages réels. Et un ne lui suffit pas ; alors il en évoque plusieurs. Deville aime par-dessus tout les coïncidences, les concomitances, les parcours croisés, les télescopages. Il aurait été un bon flic.

 « Viva » c’est le Mexique de la fin des années 30 où Trotsky, qui a alors cinquante sept ans, vient se réfugier. Trotsky fut le chef d’une des armées les plus considérables du monde, « a brisé en deux l’Histoire » et le voilà proscrit, exilé, poursuivi par les hommes de mains de Staline. Le président mexicain, Lazaro Cardenas,  convaincu par le peintre muraliste Diego Rivera de lui offrir l’asile, lui envoie son train personnel pour le récupérer dans le port de Tampico. Frida Kahlo l‘accompagne jusqu’à Mexico. Trotsky est aussitôt séduit par Frida et un brin jaloux de Diego. Il est vrai que l’on vit là en bande mais ouverte aux vents de l’Histoire, sans peur des courants d’air. Tous les exilés « choisissent le Mexique en révolution depuis des années, un pays où de larges territoires échappent au contrôle de l’Etat, un pays d’émigrants et de déracinés, le pays de la solitude aussi, un pays où l’on considère toujours aujourd’hui comme un manque de tact de demander à quelqu’un ses occupations, ses origines ou ses projets ». On y accueille, à la fin de la guerre d’Espagne "les anars du Poum et les staliniens des tchekas qui les exterminaient". On y a croisé précédemment, fuyant la Première guerre, Ret Marut, l’anarchiste allemand disparu de Munich sans laisser de traces, réapparu au Mexique sous le nom de Traven, compagnon de route du révolutionnaire nicaraguayen Sandino et des Indiens du Chiappas, ou encore Fabian Lloyd, anarchiste lui aussi, neveu d’Oscar Wilde, poète et boxeur, ce qui, on en conviendra, esquisse un assez joli portait.

Antonin Artaud vient y faire un tour : « On aimerait avoir le témoignage des Indiens tarahumaras qui virent arriver ce squelette halluciné en pantalon de flanelle, suant et tremblant, à la recherche de peyotl » 

Et  l’inénarrable Malcom Lowry, fils à papa attiré par le grand large dès lors que la rente familiale y pourvoie. Qui s’embarque sur un cargo vers Singapour, revient à Londres, va draguer à Paris avant de se fixer au Mexique « parce que les alcools y sont moins chers ». Il mettra vingt ans à écrire «  Au-dessous du  volcan. «  Il n’écrit pas le volcan mais l’impossibilité d’écrire le volcan ». Six versions n’y suffiront pas : « A vingt neuf ans, c’est un incapable majeur au bord de la démence ». L’histoire du « Volcan », commencé en 1927, dont une première version sera adressée à un éditeur en 40, avant d’être publié sept ans plus tard, de cette obsession et de l’incapacité à écrire ce qui deviendra pourtant un chef d’œuvre, de ce sur-place de la création, est une des plus fortes de « Viva ».

Car pour le reste, le lecteur peine un peu à se retrouver dans ce fatras d’anecdotes, ce mikado de portraits croisés, mais un mikado sans suspens, adresse ni émotion, qui s’effeuille sans jamais nous réjouir tant le propos d’ensemble paraît manquer.

A moins que ce livre ne soit ce qu’il s’attache à dissimuler : un tendre hommage à Trotsky qui est son seul fil conducteur, au moins en creux. « Il est un héros de l’Antiquité, un homme de Plutarque », mais aussi, nous dit-on sous le haut patronage de  Walter Benjamin, Bertold Brecht ou François Mauriac, « le plus grand écrivain de son temps » pour avoir écrit « Ma Vie », paru en 32.

Trotsky, chef de bande à Mexico. Trotsky que l’on vient visiter depuis l’Europe, comme le fera ce pauvre André Breton, pape à Paris et petit garçon intimidé face au « maître » à Mexico dans les pages qui sont les plus réjouissantes du livre. Breton qui chaparde des ex-voto dans une église, avant d’être utilisé par le Russe qui profite de sa présence pour le mettre au travail et lui commander une « grande déclaration artistique », qui deviendra, non sans corrections, le « manifeste du surréalisme ». Breton qui, une fois parti, s’excuse penaud par courrier adressé au maître d’avoir été aussi maladroit et aussi peu brillant mais qui, n’en loupant pas une, après avoir promis à Frida Kahlo d’organiser une exposition de ses œuvres à Paris, accroche les ex-voto volés à côté des toiles de l’artiste. Et Frida, à Paris, face aux surréalistes, ne s’en laisse pas compter. Voilà ce qu’elle écrit à Diego : « De la merde, rien que de la merde, voilà ce qu’ils sont. Je ne vous ai jamais vus gaspiller votre temps en commérages idiots et en discussions « intellectuelles », voilà pourquoi vous êtres des hommes, des vrais par des artistes à la noix. Bordel ! Ca valait le coup de venir rien que pour voir pourquoi l’Europe est en train de pourrir sur pied et pourquoi ces gens – ces bons à rien- sont la cause de tous les Hitler et Mussolini ». Si c’est pas envoyé !

Oui, Trotsky, plus fort. Plus fort que les stals, les surréalistes, les écrivains ou les artistes de son siècle. Trotsky droit là ou les autres sont tordus. Trotsky, plus courageux, après le premier attentat qui le vise en mai 40, que Diego Ribera qui, « pris de panique » s’enfuit pour San Francisco, moins indigne que Pablo Neruda, le « poète stalinien » (sic) qui aurait aidé le commanditaire de l’assassinat à fuir au Chili.

Alors, soit ! Si vous aimez Trotsky, vous aimerez ce livre. Et en lisant Deville , vous vous souviendrez peut-être avec attendrissement de vos anciens copains de fac qui communiaient à son souvenir, fragiles mais péremptoires, à l’intelligence intègre mais fourvoyée, se choisissant des pseudos comme d’autres une lignée, courageux de tempérament mais au caractère oblique et se vengeant par anathèmes de la proscription de leur héros. « Viva », à cet égard,  est un peu à leur image. Un assez mauvais livre non dépourvu d’intérêt.

"Viva", Patrick Deville

 

 

25/09/2014

"Peine perdue", Olivier Adam, Flammarion

Olivier Adam est le romancier des invisibles, des gens de peu, des cabossés de la vie, des qui voudraient bien mais ne peuvent guère. De la France d’en bas. Un romancier non pas des vies tragiques mais du tragique de la vie, de sa dureté et de l’absence de compassion de l’époque à l’égard de qui ne réussit pas. Et si c’est un immense romancier- oui, immense, un Jules Vallès, un Louis Guilloux, un John Steinbeck- c’est que, comme eux, il donne de l’épaisseur aux invisibles et les restitue à la littérature comme on se jette à l’eau pour sauver qui se noie. Les sauver de l’oubli, les protéger de l’indifférence, du racisme social et du mépris.  Son genre, c’est la parousie des éclopés.

Il n’y a pas de colère, chez Olivier Adam, pas de combat, pas de dénonciation. Il n’est pas un écrivain du roman social. Il y a dans son écriture une immense empathie, une fraternité douloureuse pour ses personnages. Et les souffrances auxquelles ils se cognent, les faiblesses qui les épuisent, sont souvent comme le destin qui frappe. A l’aveugle. La faute à qui ? A pas grand monde. Pouvait-il en être autrement ? Sans doute pas. Alors pourquoi donc écrire ces vies minuscules ? Pour leur offrir une sépulture, comme Antigone à Polynice. Pour qu’ils ne meurent pas comme des chiens. Et qu’on les sache nos frères.

On retrouve Antoine inconscient à l’entrée de l’hôpital. Antoine est un bon à rien mais la vedette de l’équipe de foot d’une station balnéaire du Midi qui a qualifié son équipe de CFA en quart de finale de la Coupe de France  avant de se faire suspendre pour avoir donné un « coup de boule » à un adversaire sur le terrain, comme Zidane. Quelques jours plus tard une tempête inattendue ravage la ville à peu près désertée hors saison, provoquant une série de noyades et de disparitions « Peine perdue » est découpé en 23 chapitres, chacun consacré à un personnage, impliqué à un titre ou à un autre dans les événements racontés façon puzzle, jusqu’à ce qu’on distingue les morts des vivants et que l’on sache ce qui est arrivé à Antoine.

Le talent d’Olivier Adam est d’avoir construit un roman à suspens, genre policier, autour de chapitres dont chacun est en soi une nouvelle. Le vieux couple en villégiature marchant à pas lents au bord des falaises, comme au bord du gouffre des derniers instants d’une vie. Mélanie, la jeune mère que ses parents ont virée quand ils l’ont su enceinte, portée à bouts de bras par l’assistante sociale et qui n’ose pas aller au commissariat pour déclarer la disparition de son mec (« Comme n’importe qui dès qu’on parle d’aller voir la police. N’importe qui dès lors qu’on se situe d’un côté bien précis de la barrière. Le côté des emmerdes […] Ceux qui ont besoin d’être protégés sont précisément  ceux qui se méfient le plus de ceux qui sont censés le faire. Travailleurs sociaux. Médecins. Hôpitaux. Pôle Emploi. Travailleurs sociaux. Politiciens. Gouvernement. Europe »). L’écrivaine lesbienne qui médite avec mélancolie sur son couple défait (« C’est un long apprentissage parfois que de savoir rejoindre enfin la vie qui nous va »). Alex, le vigile des entrepôts, beau gosse, boxeur à l’occasion, qui croise la femme de ménage quand elle vient prendre son service au petit matin et quelquefois, c’est mystérieux, plus fort qu’eux, ils font l’amour (« Il pouvait se faire à peu près n’importe quelle fille le samedi soir quand il sortait boire avec les potes. Maria avait la quarantaine bien tassée. Un visage triste. Mais il ne sait pas. De temps en temps ça les prenait »). Clémence qui a la fascination des fenêtres éclairées au front des maisons et déambule la nuit pour se faufiler dans une autre vie que la sienne. Jeff, le raté, peut-être plus que les autres mais pas forcément non plus, factotum au camping, un des très beaux personnages du livre comme le père d’Antoine et au fond tous les autres.

Olivier Adam est l’écrivain du lien mais du lien abîmé, défait, effiloché, usé, corrompu, décomposé. Famille, couple, parents/enfants, amis, anciens amants. Sa grandeur, c’est qu’il n’accuse personne en se bornant à exhiber des plaies, profondes, enfouies, et souvent hélas définitives, de ceux d’en bas. « Ne lui demandez-pas non plus de qui il parle quand il dit « nous ». Nous c’est nous. C’est tout. Ceux qui en sont le savent très bien. Et les autres aussi. Chacun sait où il est. De quel côté de la barrière »

Un très beau livre, plein d’émotion, d’une sensibilité à fleur de peau, mais très tenu. Dans la lignée de son précédent roman  « Les Lisières », mais plus abouti, mieux construit, sans doute plus important et qui résonne longtemps quand on l’a refermé. Il est vrai que de nos jours l’humanisme est un exotisme. Celui d’Adam est rêche, rugueux, mélancolique et affligé. Et soulève l’âme comme un ciel immense traversé de tintements de haubans dans un port en novembre.

 

 

11/09/2014

"Winter Sleep", Palme d'Or, de Nuri Bilge Ceylan

Aydin est physiquement bel homme, socialement aisé, politiquement libéral, moralement honnête et bienveillant. C’est un comédien qui s’est retiré sur ses terres d’Anatolie centrale, dans les paysages de pierre de la Cappadoce. Il y tient un hôtel troglodyte, reçoit quelques touristes, vit avec une femme beaucoup plus jeune que lui, belle, fragile et effacée et héberge sa sœur, stambouliote récemment divorcée  revenue vivre au pays. Son factotum, un peu maître d’hôtel, un peu fermier, un peu serviteur s’occupe de tout et d’encaisser les loyers des nombreuses maisons qu’il possède. Lui, se consacre à l’écriture, quelques éditoriaux dans le journal local en attendant d’entreprendre son grand œuvre : un livre sur le théâtre. Un jour, un gosse jette une pierre sur la vitre de sa voiture, le factotum s’arrête, récupère l’enfant que les deux hommes vont ramener chez ses parents. Sur le pas de porte, cela ne se passe bien. Lui, resté dans son véhicule, contemple la scène au travers de la vitre brisée. Il ignore que le père de l’enfant est un de ses locataires qui vient d’être saisi à la suite d’une instance en paiement de loyers. Cette distance et les bris de la scène sont le film.

« Winter Sleep » est le récit des tourments d’un honnête homme qui se trouve soudain contesté par plus imparfait, plus fragile, plus faible que lui.  Sa quiétude le rend oppressant, sa prévenance condescendant. Alors les femmes, son épouse et sa sœur, se révoltent. Il y a du Bergman dans ce film, de longs dialogues en huis-clos, où les mots même injustes peuvent faire mouche, où les modestes, les incomplets, les pas mieux peuvent dire sa vérité, instable et cruelle, peut-être même injuste, à l’homme de bien, soucieux de tout mais que sa perfection même paraît tenir à distance d’autrui.

C’est aussi le film des humiliations, sociales et psychologiques, de l’humiliation comme un sentiment qui tournoie autour des personnages et se pose sur chacun d’eux comme un oiseau de branche en branche. D’un sentiment qu’on croit apaiser d’un geste et ce geste est plus insupportable encore. Nihaf, l’épouse, souhaite échapper à l’emprise d’Aydin en se consacrant aux bonnes œuvres. Il  lui fait don d’une importante somme d’argent sans s’aviser qu’il piétine ainsi sa liberté. Elle se libère du fardeau en offrant l’argent à ses locataires impécunieux sans s’apercevoir qu’elle fait pire encore.

Ce film d’une densité dostoïevskienne dure un peu plus de trois heures, il pourrait durer trois jours tant il est beau. Des chevaux sauvages, des intérieurs troglodytes aux reflets d’or, une beuverie chez un voisin, quelques verres de thé brûlant, de vieux fours à bois, des paysages arides, la neige qui tombe, des moineaux dans des arbres dénudés, des larmes sur un visage, l’œil cruel du chasseur et le lapin touché qui respire encore dans la neige, tout est superbe. Les acteurs- tous sans exception- sont saisissants de vérité, de sensibilité et de justesse. Il est vrai que le réalisateur aime tous ses personnages, c’est ce qui est le plus bouleversant.

On sort de ce film non pas tristes ni mélancoliques mais tourneboulés.Vraiment. Surtout si on y est entré en pensant de nous-mêmes que nous n’étions pas si mal. Je ne sais plus où j’ai lu ceci récemment – peut-être dans le Carrère, vous savez « Le Royaume » : «  Le contraire de la vérité n’est pas le mensonge, c’est la certitude ». C’est la morale du film.