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23/07/2014

Le Clezio "Tempête", Deux novellas, Gallimard

Le Clezio nous revient avec sa prose lente pour lecteurs pas pressés. Mais nul besoin de courage, il s’agit de deux « novellas » comme il l’écrit quasiment en sous-titre pour ne pas décourager ses lecteurs, tout en en désespérant quelques autres qui auraient, sans doute comme moi, préféré un bon roman « normal ». « Novellas » c’est le nom américain, un peu chic, un peu branché et en même temps un peu hors d’âge, le nom « vintage » donc pour dire « nouvelle », mais nouvelle un peu longue. Plus Conrad que  Maupassant. Deux « novellas » donc de 120 pages chacune à peu près, qui se lisent lentement mais sont longues en bouche, surtout la première.

Nous sommes à la périphérie du monde : sur l’île d’Udo, en Corée, dans la mer du Japon, dans « Tempête », nom de la première nouvelle qui donne son titre au bref recueil, où des femmes, pour survivre, plongent tous les jours dans une mer hostile et inconstante à la recherche d’ormeaux ; au Ghana et dans des banlieues françaises dans la seconde, où une jeune fille apprend non sans violence qu’elle est enfant abandonnée et qu’elle a été adoptée par un couple, lequel se déchire, et n’a plus qu’une demi-sœur avec laquelle elle se fâche pour faire son chemin, à l’envers.

Deux nouvelles de grande solitude, la première plus dense, la seconde, assez curieusement moins triste, où Le Clezio nous dit que la solitude est une blessure. Non pas nécessairement une souffrance, mais une blessure, le fruit d’un crime ou d’un déshonneur. On n’est pas seul parce qu’on l’aurait choisi, on est seul parce que l’on nous a abandonnés.

Mais cette solitude peut être une volupté ou avoir le charme vénéneux de la sauvagerie.  Philip Kio est un ancien correspondant de guerre au Vietnam qui a été condamné pour avoir assisté sans réagir à un viol commis par des « Marines ». Il décide, sa peine purgée, de revenir sur l’île d’Udo où trente ans auparavant il a vécu une histoire d’amour avec une certaine Mary qui s’est suicidée en se noyant, comme Virginia Woolf. « Je devais aller au bout de l’amertume, au bout de la jouissance du malheur ». Il aime pêcher « parce que pêcher me permet de rester des heures à regarder la mer sans que personne se demande pourquoi, et voilà ». Une enfant de 13 ans, fille de femme-pêcheur d’ormeaux, fille sans père, vient bousculer cette solitude et va se nouer entre les deux personnages une histoire simple et trouble à la fois, l’enfant ayant décidé que cet inconnu mutique, ce pêcheur solitaire serait « l’homme de sa vie », et lui, allant régulièrement donner un billet à la mère de l’enfant. Il faut sans doute être Prix Nobel pour écrire des histoires pareilles de nos jours… C’est très beau, très pur, follement conradien, tout à fait innocent, lesté d’une culpabilité floue et de rédemptions inachevées.

Ce récit est une merveille de suggestions, de sensations, de pensées effleurées et jamais abouties ; on le lit comme on écoute le vent depuis un abri, les bourrasques dans les arbres, cette violence qui tourne à vide, puis soudain suspendue, comme en repos, avant de reprendre en de nouveaux tournoiements, en bruissements bousculés, en souffles secs comme le feu et jamais éteints, telle la braise.

Et puis il y a la mer, comme chez Conrad, une mer sans joliesse ni romantisme (« Les étoiles de mer sont les ennemies des coquillages »), une mer pas pour les enfants, la mer tel un gouffre, immense, sans début et sans fin, et la magie de Le Clezio c’est, sous des phrases courtes et sans histoire, de nous rendre les ressacs de la mer, le mystère froid de ses fonds et le bleu du corps des noyés.

On retrouve la mer dans la seconde nouvelle, mais comme un écho assourdi et un peu amniotique de « Tempête ». On y croise des exilés, des banlieues sales, un camp de réfugiés mais cette quête d’une « Femme sans identité », qui se cogne à l’actualité, est beaucoup moins convaincante. Il n’est pas sûr que Le Clezio  soit autre chose qu’un merveilleux poète de l’intemporel. Et les convois des Nations-Unis dans la Côte d’Ivoire en guerre ou les banlieues qui brûlent de désespoir ne sont guère son sujet. Les quelques pages où Rachel, adolescente, retrouve la mère qui l’avait abandonnée, comme celles de la fin du récit, sont d’une grande sensibilité et d’une grande justesse. Mais il y  manque le charme de l’inachevé, et cette petite musique de JMG Le Clézio qui nous obsède longtemps quand on a refermé ses meilleurs livres.

" La Croix et le croissant", François Taillandier, Stock

Chroniqueur des âges obscurs, François Taillandier poursuit son œuvre. Après « L’écriture du Monde » qui évoquait l’Antiquité tardive, voici  dans « La croix et le croissant » le Haut-Moyennage autour de quelques figures. 

Héraclius n’avait rien pour être Empereur. Fils d’un gouverneur d’Afrique, on le sollicite parce qu’il est bon stratège : il s’agit d’affamer Constantinople pour pousser le peuple à déposer l’Empereur d’Orient qui ne savait que faire d’un pouvoir dont il s’était lui-même emparé par la force et avait- ô crime suprême- tenté la paix avec l’ennemi perse. Héraclius accepte le marché mais ne songeait pas à monter sur le trône. Les événements l’y conduisirent ; il le regrette. Se jugeant, rare qualité,  insuffisant à l’exercice du pouvoir, il déteste la ville et méprise autant la pompe que les gens de cour. Il tombe amoureux de sa jeune nièce et, convaincu par l’amour de n’être pas tout à fait un imposteur, il finit par s’imposer, par « habiter le costume », comme on le dit désormais sur LCI. Le Perse est l’ennemi qui s’est emparé de Jérusalem ?  On le combattra en convoquant désormais tous les citoyens valides sous les armes, y compris les moines pour éviter la niche religieuse qui enfle comme niche fiscale, les hommes embrassant l’état religieux pour échapper à la conscription. Héraclius s’empare de Rhodes, de la Cappadoce, détruit les temples perses et accule l’ennemi à des offres de paix. On restitue à l’Empire romain d’Orient les territoires perdus et la Croix du Rédempteur, chipée 9 ans plus tôt lors de la prise de Jérusalem, croix qu’Héraclius, alors au faîte de la gloire, rapporte au Saint Sépulcre.  Nous sommes en 629. «  S’il était mort cette année-là, il eût été vénéré comme César ou Alexandre ».  Mais au moment où Héraclius affermit son Empire et souhaite régler les querelles religieuses de Jérusalem, un « ennemi impensable, inimaginable » se lève, « des cavaliers unis à leurs chevaux comme des centaures », « insensibles au soleil, à la soif, à l’aridité des terrains ». « Ces hommes-là vous pétrifiaient sur place. On se sentait vaincu rien qu’à les voir ». Ce sont les « Ismaéliens » comme on nomme alors les Musulmans, ces inconnus, qui en dix ans vont s’emparer du tiers de l’Empire.

« La croix et le croissant » n’est pas le livre de cette conquête, c’est une réflexion sur l’Histoire, la façon dont elle se construit, avec sa part d’aléa et d’impondérable, et va se transmettre par le livre. Cela n’est pas venu tout seul, surtout en ces temps guerriers, encore barbares, où les princes étaient peu familiers de l’écrit.

Regardez Dagobert. Le roi franc de la comptine «  Le Bon Roi Dagobert/ Qui a mis sa culotte à l’envers ».  Eh bien, ce n’est pas cela du tout !    « Lui, il régnait, il combattait, il festoyait, il aimait. Il avait tué souvent, forniqué plus encore. Il avait été coléreux, gourmand des biens de ce monde. Il se demandait s’il existait bien un  péché qu’il n’avait pas commis ». Son rapport à la religion chrétienne, et celui de ses hommes, plus que relâché, relevait d’un réflexe archaïque et superstitieux : « Ces chiens de guerre, devant le bras levé d’un évêque sans armes, se faisaient chiens battus. Ils regardaient la croix avec la même terreur animale que jadis la lune ou la foudre. Alors, ils prodiguaient les bienfaits, à tout hasard, comme en d’autres moments le meurtre, et par le même caprice de leur âme affolée ». Quant à combattre l’infidèle, le Perse ou le Musulman, il n’y a pas même songé, trop heureux que l’Empereur d’Orient y épuise ses forces. Et Dagobert de   s’interroger sur son lit de mort avec plus de mélancolie que de remords sur sa trace dans l’histoire, sur ce qu’il restera. Pepin, non pas le Bref, mais de Landen, son maire du Palais, est plus lucide « Il pressentait que l’hégémonie de sa race avait ramené ces contrées à un état inférieur et n’égalait pas, loin de là, les temps romains » et que « la vaine gloire de Dagobert entrera dans la nuit ». Peut-être les livres, qu’il voyait la chancellerie et les abbayes conserver et entretenir avec un soin jaloux, auraient-ils pu changer le cours de l’histoire qui devait rester de ce roi ?

Omar, le second calife après le prophète Muhammad, celui qui entre dans Jérusalem en 638 est sans doute plus avisé et plus sage. Et déjà un très bon communicant. Dès son entrée dans la Ville sainte, il va s’incliner sur le Saint-Sépulcre, mettant en scène son humilité en laissant un de ses serviteurs monter à sa place sur son chameau, que lui-même guidait par le licol, il tente de rassurer juifs et chrétiens qui s’accusent mutuellement à propos du Saint-Suaire, il baisse les impôts pour faire la différence avec Constantinople et ne cherche à convertir quiconque, «  la soumission lui suffisait, et la paix civile ». Les pages consacrées au calife Omar, à sa jeunesse dorée, à sa conversion, à l’image alors assez piètre de Muhammad chez les édiles locales, à la conquête éclair des pays sous le califat d’Abou Bakr (« Les victoires renforçaient la foi, la foi permettait de nouvelles victoires ») sont passionnantes. Mais à la différence d’un Dagobert qui avait conquis ou vassalisé de nombreux territoires sans penser l’au-delà de ses victoires, le calife Omar, lui, s’interroge : tout cela ne va-t-il pas un peu trop vite ? Alors, il médite et voit les livres, « il se fit expliquer ce qui s’y trouvait, à quoi ils servaient […] et cet objet singulier qui n’existait pas dans son pays, lui parût soudain comme un talisman donnant accès à la fois à la vie présente et aux siècles futurs ». «  Ce dont disposaient les religions périmées, il fallait que la vraie religion en disposât à son tour » et « il conçut le dessein de faire rassembler de façon analogue en un livre unique l’enseignement du prophète ». On s’en doute, le Coran fut un combat. Faire ce que Muhammad lui-même n’avait pas fait, n’était-ce pas blasphème ?  Omar découvrait, écrit joliment Taillandier, «  combien ce qui est une évidence  pour l’homme sage et qui a réfléchi peut paraître incompréhensible ou incongru pour la plupart, qui ne réfléchissent à rien », mais aussi que «  s’approprier le livre, c’était d’abord fixer la parole ; c’était ensuite s’approprier le temps pour entrer dans la permanence. Car les hommes mouraient et le livre resterait ».

Il y a aussi, Frédégaire, prieur de l’abbaye de Saint-Martin auquel Pepin de Herstal, petit-fils du Pépin de Dagobert, demande d’entreprendre la chronique des royaumes francs. Autre combat ! Nous sommes alors en 695. En ce temps, le peuple s’exprimait dans un latin abâtardi et les nobles francs « qui vivaient dans leur vieux parler germanique » en étaient secrètement offusqués, «  cette langue des livres, si nécessaire pour instruire et gouverner, leur inspirait de puissants soupçons parce qu’elle représentait un pouvoir dont ils étaient exclus ». En outre- telle était la commande- il convenait que l’écrit fût à la gloire de la lignée des Pépin afin d’entretenir l’idée qu’ils avaient vocation à supplanter les Mérovée, nos vieux rois ! Les affres du prieur, nègre d’une histoire arrangée, sont contées avec grand bonheur.

Charles Martel apparaît (715). Le lecteur, désormais instruit du mobile hagiographique des écrits et des contrefaçons historiques, est tout disposé à goûter le vrai portait du vainqueur des Arabes à Poitiers, et là notre auteur Taillandier s’en donne à cœur joie !  Karl, le bâtard du Pépin de Dagobert, a fait le ménage  ou sa mère, la perfide Alpaïde, pour son compte : on a assassiné l’évêque qui avait dénoncé cette union illégitime et les deux fils du vrai sang, ne restait plus que lui. Chacun s’y rallie. « Il était une jeune brute aux cheveux drus et longs, au torse épais, aux jambes puissantes ». Reste à convaincre encore le roi de Soissons ou de Paris. On combat, on trahit, on vainc et on s’accommode en définitive du roi vaincu Chilpéric, car désormais ce sont les maires du palais qui choisissent leur roi. Après avoir vaincu les Aquitains et les Neustriens, il s’attaque aux Alamans et aux Suèves, s’avance jusqu’au Danube, ne cesse de punir, saccager, rançonner les peuples conquis. Et les Arabes, s’interroge-t-on ? Il y est absolument indifférent, constate que les Musulmans ne l’ont jamais inquiété, qu’en Provence, on commerce avec eux, qu’ils tracassent en revanche Eudes d’Aquitaine, ce qui fait ses affaires, et qu’il pourrait même aller les aider et s’entendre avec eux, infidèles ou pas ! «  Toute la question de sa vie, poursuit Taillandier, a été d’incarner son peuple et sa race, non pas les Romains ou les chrétiens ». Et si quinze ans plus tard, Charles se laisse convaincre, ce n’est pas nécessairement pour les raisons, reconstruites et hélas à ce jour toujours entretenues, c’est que duc d’Eudes d’Aquitaine vient d’annoncer le mariage de sa fille avec le gouverneur Maure de Narbonne. « Infidèles, qu’ils le fussent, il y était indifférent ; mais pas à une alliance qui se tournerait contre lui » ! Mais Charles Martel tergiverse encore. Munuza, le gouverneur arabe de Narbonne est un pacifique ; « soucieux de gouverner en paix, il protégeait même les juifs de Narbonne ; dans ce but, il avait interdit la pratique de la gifle pascale, qui consistait pour tout bon chrétien, le jour de Pâques, à frapper le premier juif qu’il rencontrerait ».

 

La suite vous la connaissez. Mais je vous assure que ces chroniques de la Croix et du Croissant, très bellement écrites, se lisent avec un grand agrément et un étonnement à toutes les pages. Taillandier l’écrit dans sa post-face « lorsque les faits sont passés, il ne reste que le récit, qui prend alors la place de la réalité ».  La réalité, ce roman historique nous la restitue, comme on offre un présent qui gratifie et en impose.

"Haeeshek" ("Je te (sur)vivrai"), Hassan el Geretly et compagnie El Warsha

Festival d’Avignon 2014, cour de l’Université

J’aime tout de l’Arabe. Pour moi, c’est comme dans le cochon, tout est bon. Je sais, l’époque n’est guère propice à tel aveu et le lexique contemporain, qui proscrit les peuples à majuscule, le singulier et l’article défini, blâme sans doute la manière de l’exprimer ainsi. « L’Arabe » n’existe pas plus que « L’Européen». Je sais tout ça. Mais je peux quand même me faire plaisir à l’occasion, même si je n’ai pas le temps, aujourd’hui, de m’expliquer plus longuement sur le sujet : une journée de plage n’attend pas !

Hassan El Geretly est un artiste égyptien qui a créé en 1987 une compagnie au Caire qui forme de jeunes talents au théâtre, au chant, au conte, à « l’être sur scène ». Cela n’a l’air de rien, mais dans un pays aussi traditionnel que l’Egypte où la religion, révolution ou pas, est si pesante, ce choix de la scène est tout sauf anodin. On se souvient du « Quatrième mur » de Sorj Chalandon qui raconte la mise en scène de l’ «Antigone » d’Anouilh dans un Beyrouth en guerre, où une vieille femme shiite devant jouer Eurydice se récuse lorsqu’elle comprend que le personnage mettait fin à ses jours : « Jouer c’est devenir cette femme. C’est insulter Dieu ». Gardons nous de persifler ! Au temps de Shakespeare, les femmes n’avaient pas le droit de jouer et l’Eglise interdisait aux comédiens de se travestir. Cela devait être compliqué de monter des spectacles. Et pourtant quelle œuvre !  Et, plus près de nous, lors des débats de la Constituante, Robespierre a dû se lever pour éviter que les comédiens ne soient exclus du droit de vote !

Bref, que cette troupe cairote soit là, si présente, dans ce Festival d’ébullition, d’invention théâtrale, de partage d’expériences et de mémoires est déjà un témoignage conséquent de liberté et d’affranchissement.

La compagnie El Warsha est un conservatoire de contes populaires, recueillis dans le delta du Nil où doucement ils s’enlisaient, de chansons anciennes et de la geste hilalienne, du nom de la tribu des Hilal, premiers arabes convertis à l’Islam qui ont pénétré en Afrique au XIème siècle et dont le souvenir a été entretenu par l’oralité durant des siècles, notamment en Egypte et en Tunisie, une sorte d’Iliade pour les musulmans d’Afrique. S’y mêle le goût des mots dans le vif esprit de dérision, corrosif et burlesque,  du peuple égyptien quand il évoque les choses de la cité. 

Une vingtaine d’artistes sont assis en demi-cercle sur des chaises dans une disposition scénique qui nous rappelle nos tablaos flamencos, la plupart très jeunes – 20, 25 ans-, les musiciens plus mûrs, quatre jeunes femmes côte à côte. Une gandoura, une djellaba, des jeans et des chemisettes branchées, des jupes, un ou deux jolies vestes élégantes, une femme en pantalon, l’autre les cheveux couverts, un turban : toute l’Egypte est là, sauf les salafistes. Le metteur en scène, côté cour, francophone parfait, présente en quelques mots chacun des morceaux choisis, qui seront tous dits en arabe égyptien, avec une traduction défilant sur un grand écran. Puis chacun s’avance à l’avant-scène, qui pour dire un conte, qui pour chanter, qui pour réciter une poésie. Est-ce la magie de ces sons étranges, l’expressivité des visages, ces voix, mères du canto hondo, gutturales et suspendues dans la nuit, le son du oud ou celui, joyeux et aigre, du mizmar, sorte de hautbois boursouflé comme boa qui aurait avalé un gros lapin et qui se termine en entonnoir ? On se trouve pris, fasciné par l’allant et le talent, la poésie de la langue, à la fois rugueuse et douce, tantôt langoureuse tantôt précipitée, qui a tout les chuintements, les exaltations et les mystères de l’amour, instable comme un ciel changeant.   

Le spectacle commence par « Le Loup et le Chien », dit en égyptien. « Attaché ! dit le Loup : vous ne courez donc pas où vous voulez ?  -- Pas toujours : mais qu’importe ? […] Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor ». « --- Le Loup et le Chien de La Fontaine ? » –Oui, enfin, d’Esope ou de qui veut ! Le manifeste contre la servitude quoi …Mais là c’était bien la fable de La Fontaine, la nôtre ! –Et en arabe ? C’est fou ! –Comme je te le dis. Lutter contre la servitude est universel et français depuis le Grand Siècle, t’avais oublié ? »

Suit un chant magnifique, la geste hilalienne, un truc qui est chanté en Egypte depuis le XIème siècle, leur chanson de Roland à eux. Là, c’était la prise de Tunis et le défi qu’un adolescent de douze ans lance au bey local. Le chanteur est lui-même tout jeune, les yeux faits au khôl, le cheveu gominé, une ombre de barbe sur des traits d’une douceur d’abyssin, très beau. Et quand le refrain est repris en chœur par les autres, voir tous ces jeunes ressusciter avec entrain une chanson de geste vieille de dix siècles dont ils n’avaient oublié ni le récit ni les héros avait quelque chose de terriblement émouvant et…. d’assez accablant pour nous autres. On voyait ceux du chœur gigoter sur leur chaise de plaisir ou d’impatience à chanter ; l’un d’eux se frottait les mains, l’air gourmand d’ainsi évoquer ses ancêtres.

Des conteurs s’apprêtent et des histoires courtes et savoureuses font rire ou grimacer la nuit, dites chaque fois par un seul comédien comme s’il était une multitude, interprétant tous les personnages. On y évoque la corruption de l’administration, la paresse, la vie en couple, la paranoïa du régime autoritaire, avec un esprit de dérision et de satire sociale d’un comique et d’une liberté de ton vraiment rafraîchissants.  « Celui qui vivra en verra tant, Mais celui qui marche en verra plus ». Tous les récitants sont épatants et, d’un regard ou d’un geste, nous saisissent dans leur filet.

La chanson n’est pas en reste. Politique, ironique, persiffleuse, toujours gaie, de véritables chroniques de l’actualité politique. La crise de 1956 du Canal de Suez ? Nous sommes 300 à frapper dans nos mains en brocardant « Ben Gourion, Eden et Mollet/ Pourquoi veulent-ils nous faire la guerre/ Le canal est-il chez eux ? » Un voyage de Giscard à El Sadate dont l’organisation a dû perturber les cairotes ? Alors on dit son fait au pouvoir en moquant la parole officielle : « Valéry Giscard d’Estaing et sa madame viennent/ Attraper le loup par la queue/ Rassasier tous les affamés ».

Soudain, alors que nous nous amusons beaucoup, patatras ! Une chanson palestinienne en hommage à Gaza ! Le public, très Télérama et France Cul, qui aime bien les Arabes mais n’aime plus personne quand on évoque Israël et la Palestine, soudain se raidit. La chanson est joyeuse et entraînante mais, privés de traduction pour cet hommage de dernière minute, nous sommes portés à la méfiance : ne serait-ce pas un soutien implicite au Hamas ? On se ressaisit en songeant que tous les Israéliens ne sont pas des Netanyahou ou des Avigdor Lieberman, et on applaudit poliment en se gardant de tout enthousiasme…

Une merveille de déclamation de l’aube qui signale traditionnellement l’heure du dernier repas des nuits de Ramadam nous rassérène. Le chanteur est excellent, la voix puissante et ornementée, d’une grande virtuosité.

Mais l’actualité égyptienne tarde un peu à paraître. Aurait-on cessé de persifler sous « les frères », le président Morsi, désormais déposé, ou le général-président Sissi ? Un beau poème mis en musique, écrit aussitôt après l’attentat contre une église copte d’Alexandrie du 31 décembre 2010, nous donne le frisson (« Crucifie ton Croissant et lève ta Croix), mais nous sommes encore sous Moubarak. Une jeune chanteuse s’accompagnant à la guitare se moque des accusations d’infiltration lancées par le régime lors des premiers Vendredi de Révolte de janvier 2011 sur la place Tahrir. Mais le régime n’est pas encore tombé. Et ce sont finalement cinq témoignages, toujours lors des 18 jours de la révolution égyptienne qui vont faire chuter Moubarak, qui nous sont livrés par cinq comédiens ; il y a là le supporter ultra qui raconte les affrontements meurtriers de Port-Saïd, un voyou stipendié par le régime, une jeune militante de Human Rigths Watch qui va compter les cadavres à la morgue (« Comme ils sont présents/ Comme ils sont jeunes/Comme ils sont morts »), un militaire qui hésite sur le parti à prendre, la mère d’un jeune martyr mort à Tahrir.  Ces regards croisés et dissonants sont dits par des comédiens bouleversants de vérité, à un point tel qu’on hésite à applaudir ce que l’on vient d’entendre. Le silence dans la cour est soudain grave et pesant.

Et ce hiatus, cette rupture, à la fois inattendue et tardive dans le spectacle, interroge. Et ce ne sont pas les deux chansons drôles du répertoire d’un chanteur de music-hall des années 50 répondant au nom de Choukoukou (« c’est son nom, il n’y pas de traduction », s’amuse Hassan El Geretly) où les beaux chants nubiens qui concluent la soirée qui dissipent la pénible impression d’une liberté de ton plus forte, d’un regard plus acéré, d’un discours mieux dirigé, fut-ce sous les atours de la dérision qui est l’humour des vaincus, aux temps anciens du moyen-âge, sous Nasser, Sadate ou même Moubarak, qu’à ce jour. Sans doute, la révolution égyptienne n’est–elle pas achevée. Et on a, certes, moins envie de blaguer quand Mme Roland monte sur l’échafaud…

Un très beau texte sur les oiseaux du Fayoum qu’une jeune révolutionnaire a décidé d’aller étudier pour fuir la lassitude, le doute et la culpabilité sur ce qui a été accompli durant les 18 jours de la révolution de janvier et sur ce qui a suivi, est peut-être la conclusion provisoire et mélancolique de ce projet de la compagnie El Warsha. Dont le talent est vraiment immense mais le propos encore dispersé. Quant à l’élan, comme quelquefois dans la langue arabe, il reste un peu suspendu en l’air, comme si un morceau de phrase était resté au fond de la gorge.

 

Vraiment à voir si vous êtes de passage à Avignon ou si vous les croisez sur votre route.