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18/07/2016

"La route du salut", Etienne de Montety, Gallimard, Folio

Mosko, un fils d’immigré polonais, étudiant à la fac de Nanterre, converti à l’Islam, et Fahrudin, fils de Bosniaques arrivés en France à la mort de Tito et légionnaire, s’engagent tous deux dans les années 90 lorsqu’éclate la guerre dans l’ex Yougoslavie, pour défendre la Bosnie. Le premier dans une brigade de moudjahidines portés par la défense de l’Islam, le second en souvenir de sa lignée pour défendre son village et sa parentèle.

Bien sûr le premier reviendra en France en compagnie d’autres combattants français dans une voiture chargée de kalachnikovs, pour continuer le combat. Le second, plus sage et finalement amoureux, restera au pays.

J’aurai dû me méfier d’un tel livre, mais allez savoir pourquoi, en furetant dans une librairie, on s’arrête sur un bouquin plutôt que sur tel autre… L’actualité ? Le Prix des Deux-Magots, terriblement germanopratin, qui l’a récompensé et susceptible de me distraire depuis mon exil nîmois ? La photo de couverture représentant un jeune combattant derrière une casemate de rondins de bois dans une forêt de haute futaie ?

Quelle déception….. N’est pas Houellebecq qui veut !

Livre sans style, à l’écriture terriblement journalistique ; très déséquilibré tant le portrait de Mosko est long et précis quand celui de Fahrudin est littéralement bâclé ; parsemé d’annotations anodines et niaisement réactionnaires (« Au yoga, il n’y a que des prénoms. Le patronyme doit nuire à la santé » ; «  Les Français sont fatigués de vivre »), de digressions très ordinaires ( elles sont d’ailleurs mises dans la bouche d’un ami assez facho de Mosko, un dénommé Hamon, manifestement le double de l’auteur) sur l’Europe de Maastricht ou le giscardisme : début de la fin, etc, etc… ; et de clichés ou de phrases toutes faites que l’on lit en rougissant tant elles nous badigeonnent de « la honte du lecteur », sentiment attesté quoique assez peu courant ( « la tentation exaltante de la rupture », «  dans le jargon administratif, on appelait ça le regroupement familial » ; « C’était ça l’Europe du XXème siècle, un espace où de Bruxelles à Sarajevo, des jeunes en jean et chemise blanche allaient au cinéma pour voir les mêmes films et écouter les mêmes musiques, en provenance des Etats-Unis »).

Reste un ton que l’on pourrait trouver encourageant, une certaine forme sinon de bienveillance du moins de placidité dans le traitement de ces deux personnages engagés auprès des forces bosniaques. Nulle dénonciation apparente ; nulle indignation offusquée ; un éclairage certes plat et clinique mais sans aspérité ni colère sur l’engagement et la foi musulmane.

Et là est le pire, car ce que nous signifie De Montety, rédacteur en chef des pages littéraires du Figaro et spécialiste de la réaction (il est le biographe de Kléber Haedens, le secrétaire de Charles Maurras pendant l'Occupation, et a publié un livre d'entretien avec le putschiste Hélie de Saint-Marc que l’on n’honore plus que dans le Béziers de Ménard), c’est que tout en effet va de soi : que si le christianisme fut vivace dans la Tunisie de Saint Augustin ou dans la Constantinople de Sainte-Sophie, où il n’existe plus guère, c’est que les civilisations sont par essence mortelles, que l’antériorité du christianisme ne le prémunit contre rien, qu’on peut «  imaginer un jour une France musulmane. Les églises, les chapelles tomberaient en ruines sans que personne ne s’en préoccupe », que le Coran est contaminant, qu’un musulman qu’il le soit ou le devienne le restera à jamais, la religion et ses dérives le déterminant essentiellement, que l’énergie naturelle des nouveaux convertis ne peut que revivifier l’Islam là où il s’étiole ou se modernise et que le Livre sacré exonère par avance tout crime commis en son nom. Ainsi l’auteur n’hésite pas à écrire à propos des doutes de notre héros (Mosko le converti) sur le point de savoir si on peut tuer un pompiste pour faciliter une grivèlerie d’essence  quand on revient du combat : « Il ouvrit le Coran, le feuilleta, cherchant une sourate qu’il avait lue quelque temps plus tôt. «  Vous ne les avez pas tués. C’est Dieu qui les a tués », lut-il. Mektoub ! C’était écrit ».

En dépit de tout, et comme souvent les réactionnaires, l’auteur n’est pas sans sympathie à l’égard des résistances de l’Islam à certaines formes de modernité (la dislocation des solidarités familiales, la libération de la femme, le triomphe de l’impudeur, du matérialisme et de l’individualisme) et se fait en plusieurs occasions le propagandiste d’un retour au passé dans une alliance objective avec les courants les plus traditionnalistes de la religion qu’en fait il dénonce comme étant intrinsèquement étrangère à ce que " nous" sommes, le vrai poison de nos "vieilles nations".

Car ce qu’il prône tout au long de ces pages, c’est le chacun chez soi déterminé par l’ethnie (le Légionnaire bosniaque) ou la religion (Mosko le converti). «  Une société ne vit pas durablement en cultivant le reniement de soi […]. L‘époque était au mélange, sans que personne ne se demande si les peuples étaient tellement désireux de se mélanger, et surtout en mesure de le faire ».

Soit, dans une France désormais à ce point et depuis si longtemps mélangée, la séparation ethnique et religieuse. Le rétropédalage. L’abolition de l’histoire. Celle de l’Empire, de nos colonies, des travailleurs immigrés que nous avons fait venir en masse au moins depuis les années 20 dans nos mines, nos usines et nos vignes et qui ont fait souche ici, leurs enfants et petits-enfants étant devenus nos voisins, nos amis, nos proches, nos médecins, nos policiers, nos agents de sécurité, nos informaticiens, nos commerciaux de chez Renault ou Orange, nos aides familiales, nos caissières de Monoprix ou nos ministres. Son truc à Montety, c’est sûr, n’est guère le vivre ensemble. C’est quoi d’ailleurs ? Sinon une forme exaspérée, certes de basse intensité mais faite pour contaminer les esprits, d’épuration ethnique et religieuse….

On ne referme pas ce livre, publié en 2013, sans un haut-le-cœur et une grande colère à l’égard des écrits ferments de haine que nul ne dénonce, parce que sans doute nul ne lit plus beaucoup….. On songe à ce qu’ont vécu les Juifs dans les années 30 ou les Tutsis dans les années 90 : cette préparation des esprits à l’irréparable….

Et c’est un tel livre qui a été récompensé en 2014 par un jury littéraire parisien… Quelle époque !

 

14/07/2016

"Un bref mariage" Anuk Arudpragasam, Gallimard, trad. Elodie Leplat

Un homme et une femme dans un pays en guerre, réfugiés dans un campement de fortune, tentent d’éviter le pire. Lui, d’être enrôlé de force par les rebelles indépendantistes ou accusé par les forces gouvernementales d’être un ennemi au seul motif qu’il se trouve là. Elle d’être violée par les uns ou les autres.

Non loin une clinique improvisée où chacun s’occupe, il y a si peu à faire quand on a tout perdu, son chez soi et ses proches, son passé et son avenir. Ramasser les blessés et brûler ou ensevelir les morts distraient des tragédies qui vous prennent en otage.

Lui, c’est Dinesh, elle Ganga. Cela pourrait être partout. C’est ici au Sri-Lanka, au Nord de l’île, à la pointe de Jaffna où les Tamouls se trouvent pris en tenaille dans un cul de sac.

Le vieux père de Ganga qui, sous les bombes, se soucie de l’avenir de sa fille, la propose en mariage à Dinesh. Le mariage, c’est une protection, au moins contre le viol par les bandes guerrières. Dinesh tombe des nues. C’est un jeune homme qui a perdu toute sa famille. Voilà des semaines qu’il n’a pensé à rien ni à personne, se bornant à ramasser des enfants blessés, à assister à des amputations de guerre, à vif avec les moyens du bord, ou à creuser des tombes. Il s’est ménagé une petite planque sous une barque renversée sur le rivage en cas d’attaque et une plate-bande de terre meuble qu’il a entourée de cailloux pour dessiner un lit.

C’est cette demande en mariage arrangé que Dinesh accepte comme on fait une faveur à un ancien, la première soirée et la première nuit de ce couple contraint et inattendu que raconte le livre, entre résurrection et convalescence.

Apprendre à reparler et à se parler, avoir soudain le souci de son corps (se laver, se décrasser, se coiffer, se couper les ongles comme on se débarrasse de la guerre), le souci de l’autre (redouter d’importuner, d’effrayer, de paraître brutal ou égoïste), le souci de soi (sentir, ressentir, pleurer, s’abandonner dans le cou de l’autre). Deux oiseux blessés qui à n’être plus seuls pourraient revenir à la vie.

Ce « Bref mariage » est bouleversant d’intelligence et d’émotions tues. Intelligence de nous prendre à rebours de nos préjugés (la guerre c’est d’abord un étourdissant silence «  le monde devenait mutique tel un film muet », «  une absence de son envahissante »), d’évoquer les tourments, les scrupules, les craintes et les espoirs d’un mariage arrangé qui ressemblent à s’y méprendre à toutes les histoires de fiançailles sur tous les continents du monde, de nous immerger aussi dans l’imaginaire du sous-continent indien (animisme, importance de la terre et des éléments, l’eau, le feu, l’harmonie du monde même sous les bombes, le corps qui n’est pas uniquement un visage et une enveloppe externe comme chez nous, mais des organes et des humeurs, la défécation, la sueur et le sang).

Quant aux émotions, elles ne sont pas ici de propos mais de style. Un style lent, envoûtant, qui prend son temps, précis, méticuleux, sensible comme si nommer ou décrire les choses au plus juste était un devoir moral, quasi-religieux. Une prudence sacrée pour ne pas ajouter au désordre du monde. On songe bien sûr à Le Clezio. Mais, révérence gardée, un Le Clézio qui aurait des choses à dire, moins formel, et jamais ennuyeux.

Une scène de défécation (sur huit pages), la première moitié d’une nuit où Danesh regarde Ganga dormir (sur six pages), la première toilette lors de la nuit de noces (douze pages), la scène du corbeau blessé, une piqûre de moustique que l’on n’ose chasser par crainte que sa fiancée ne se réveille ( «  il ne voulait pas perturber l’existence délicate d’une forme de vie aussi relâchée »), ou les frôlements incertains d’une première nuit d’émois ( « c’était une sensation étrange que d’être en contact avec une chose douée d’une vie aussi autonome »), comme la construction d’ensemble, l’art du récit et la puissance d’évocation sont d’un très grand écrivain.

Et celui-ci, Anuk Arudpragasam – nul n’est parfait et le tamoul doit être une langue agglutinante- a….25 ans.

Voilà longtemps que je n’avais lu un aussi beau livre. Traduction, comme le reste, miraculeuse.

 

24/06/2016

"Mémoire de fille" , Annie Ernaux, Gallimard

Annie Ernaux explore le temps. Un temps personnel et sensible qu’elle restitue avec un grand souci de vérité, une retenue émotionnelle un peu rêche, une exhumation du détail qui parle, et soudain ce temps devient le nôtre.

Il y avait eu « Les années » une merveilleuse autobiographie sociale, de l’après-guerre à nos jours, le journal d’une femme qui se remémore entre photos sépia et disques en vinyle, événements politiques, vieilles affiches et société de consommation qui s’invente. Nul ne s’était avisé qu’il manquait à ce chef d’œuvre quelques pages. Celles des 18 ans de l’auteure.

1958 : la mère, épicière de son état, accompagne sa fille jusqu’au train.

La fille ? Brillante élève, grande lectrice, imagination à vif mais tournant à vide dans une ville de province ; elle n’est jamais sortie de chez elle.

Son projet ? Etre mono dans une colonie de vacances, se confronter un peu aux autres, exaltée de quitter son trou mais pleine d’appréhension à la veille de cet affranchissement. Dépourvue de capital social, elle se sait orpheline des codes.

Que croyez-vous qu’il advint ? Elle se fait allumer par le bellâtre du groupe, genre chefs des monos ; tombe éperdument amoureuse ; se fait balancer aussitôt après la première nuit ; humiliée, se jette à cœur brisé dans tous les bras qui s’offrent ; s’enivre de se faire maltraiter ainsi ; passe pour « un peu putain sur les bords », moquée par les mecs, bannie par les femmes. Elle sombre dans la boulimie, n’a plus ses règles pendant deux ans, part faire la jeune fille au pair en Angleterre, vole un peu dans les magasins avec une amie, fille de bourge, qui s’en amuse, revient en France passer le concours d’instituteurs de l’Ecole Normale qui bornait son horizon social.

C’est l’histoire de ces traumatismes et de ces hontes (sexuelles et sociales) qu’Annie Ernaux exhume, 60 ans plus tard, pouvant enfin les regarder en face, non pas comme on confesserait une culpabilité mais par souci, aux vieux jours, d’être complète, intègre, refusant l’amputation biographique qui consisterait à entretenir le silence ou le déni sur ces années-là qu’elle n’avait pas pu aborder jusqu’alors. « A quoi bon écrire si ce n’est pour désenfouir des choses »

Les 80 premières pages de ce livre qui n’en compte que 200 sont éblouissantes et inouïes.

Ce qu’est une première nuit pour une femme, la perte de sa virginité, la violence de l’événement dont la première syllabe est ce qu’elle est. « Elle est subjuguée par ce désir qu’il a d’elle, un désir d’homme sans retenue, sauvage, sans rapport avec celui de son flirt lent et précautionneux du printemps » ; « Elle veut qu’il fasse les gestes, tous les gestes qui signifient son désir d’elle. Elle veut qu’il prenne plaisir d’elle, qu’il s’épuise de plaisir pour elle. Elle n’en attend aucun pour elle ». 

« La première pénétration est toujours un viol » a écrit Simone de Beauvoir et à lire Annie Ernaux on frémit d’en être convaincu. Pourtant, elle rectifie : «  Ce n’était ni l’horreur ni la honte. Seulement l’obéissance à ce qui arrive ».

Et ce qui est passionnant dans l’art du récit d’Ernaux, c’est cette manière de nouer ainsi sentiment personnel et histoire sociale : nous sommes en 58, la libération sexuelle n’est pas encore à l’ordre du jour, l’ordre des sexes est encore implacable, on lit Simone de Beauvoir mais la société des hommes est toujours la plus forte.

Les suites de cette première nuit, le saisissement le lendemain de ne compter pour rien aux yeux de celui auquel on s’est abandonné absolument, en apnée de tous les sens pour que ceux de l’autre se déploient, la nécessité quasiment vitale de  collectionner les humiliations pour oublier la première, originelle, sont bouleversants de justesse. « D’avoir reçu les clefs pour comprendre la honte ne donne pas le pouvoir de l’effacer ».

La seconde partie, davantage orientée vers la honte sociale, celle des origines, est plus classique, et sans doute moins nouvelle pour qui a déjà lu Annie Ernaux. On y retrouve des digressions sur de vieilles photographies et de longues citations de ses propres correspondances ou de son journal d’alors, d’un intérêt assez moyen. Pour le reste, on songe au «  Retour à Reims » de Didier Eribon ou à Edouard Louis.

Mais il n’y a jamais, jamais, chez Annie Ernaux trace de mépris social ou de condescendance pour son milieu. Sa culpabilité, ce ne sont pas ses parents, c’est d’avoir pu en avoir honte. Et cela, ça change tout. « La honte que me font mes parents – mon père à dire j’étions- est moins forte que mon besoin du refuge que je trouve auprès d’eux, dans leur petit commerce- le refuge de l’enfance ».

Voilà ce livre. « Mémoire de fille », ce titre en forme d’hommage, ambigu à souhait, tant « fille » sonne tout ce que l’on peut y mettre, n’est pas un grand livre. Mais les 80 premières pages devraient être lues par toutes les jeunes filles de notre temps et par leurs petits camarades de sexe masculin.

Quant aux amateurs de littérature et autres apprentis écrivains, ils seront sensibles au seul aveu qui compte : l’écriture naît toujours d’une blessure vive qui jamais ne cicatrise.