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05/09/2015

" La septième fonction du langage" Laurent Binet, Grasset

Ce titre en forme d’intitulé nébuleux de cours de linguistique générale ne doit pas vous retenir : ce livre est une farce désopilante, une météorite brillante lancée à toute force qui vient joyeusement dynamiter cette rentrée littéraire. Un feu d’artifice qui n’a jamais aussi bien porté son nom. Mystère, illusion, faux-semblant, trompe l’œil, illumination.

On jalouse presque Laurent Binet de s’en être donné à ce point à cœur joie, mais on lui pardonne tout, tant il nous offre à rire en lisant.

Roland Barthes, le grand sémiologue,  a été renversé par une camionnette de blanchisserie le 25 février 1980 en sortant d’un déjeuner chez Mitterrand. Il décédera un mois plus tard. Laurent Binet imagine que cet accident n’est pas le fruit du hasard mais une tentative d’assassinat. Pour quel motif ? Et commandité par qui ? Les hommes de Mitterrand, qui s’apprête pour la prochaine présidentielle ? Un tapin de passage ? Des  intellectuels proches de Barthes, ceux de la « French Théorie », les Althusser, Foucault, Deleuze, Hélène Cixous, Guattari, Derrida ?

Giscard dépêche Jacques Bayard, un commissaire des Renseignements généraux, un peu réac un peu ballot, pour explorer les pistes possibles. Mais l’art de l’interrogatoire ne va pas de soi quand ses interlocuteurs enseignent à Vincennes ou au collège international de philosophie,  alors Bayard réquisitionne un jeune thésard, Simon Herzog, afin d’assurer la traduction….

Nos deux limiers, dépareillés comme dans les meilleurs polars, sont irrésistibles. Le mobile du crime est très tôt éventé : Barthes était détenteur d’un texte inédit du linguiste Jakobson sur la fonction magique, incantatoire, performative du langage qui permet à celui qui la maîtrise de convaincre immédiatement tous ses interlocuteurs et de les amener à agir conformément à ses vœux. Dans les mains de Mitterrand, c’est la gauche au pouvoir assurée dans les mois qui viennent. Voire….

Au prétexte de cette intrigue, Laurent Binet nous amène batifoler dans les années 80 comme dans une cour de récré où nos petits camarades seraient, outre les intellectuels susnommés, quelques politiques des années 80, BHL qui fait son apparition, Sollers et Julia Kristeva, déchaînés et déjà arrogants, Umberto Eco, placide d’érudition sans présomption, plus le groupe Téléphone qui se produira le 10 mai 81 à la Bastille, ou encore John Borg, Mc Enroe ou Ivan Lendl, les tennismen du temps. Où on apprendrait aussi à jouer au Rubik’s Cub, métaphore heureuse des joutes intellectuelles : on tient une face, on croit avoir compris et patatras, tout est à recommencer.

Le livre tire évidemment son effet comique de la liberté de ton et de l’irrévérence du portrait des intellectuels du temps (Sollers et Kristeva sont particulièrement soignés….) et de la cocasserie des scènes imaginées par l’auteur que rien n’arrête : on y voit Derrida dévoré par les chiens sur un campus américain où l’on floque les tee-shirts « D&G » pour Deleuze et Guattari, Sollers émasculé après avoir perdu une joute oratoire dans une confrérie secrète qui organise des jeux floraux mais à la manière « Figth Club » -le film- ou la maîtresse de Lacan qui, dans un dîner, « caresse de son pied nu la braguette de BHL qui bande sans broncher ».

Rien ne nous est épargné pas même le récit du meurtre d'Hélène Althusser par son époux– le seul moment de gêne à la lecture, tout de même une telle tragédie intime..-, ou les partouzes sadomaso de Foucault avec des gigolos arabes- mais là nous sommes en terrain connu, Hervé Guibert ou Mathieu Lindon nous avaient déjà renseignés.

Mais si tout ceci est « buzzisime», comme on dit, là n’est pas l’essentiel.

Car sous couvert de farce, et ce livre en est une, il n’est pas que cela.

L’exploration du monde intellectuel et politique des années 80 est particulièrement réussie. La description du campus de Vincennes noyé sous des volutes de shit et des graffitis en tout genre, le récit d’une soirée chez Sollers, la relation d’un colloque savant à Cornell/Ithaca/USA ou les conversations de  haute stratégie à l’Elysée (Giscard, Ponia, d’Ornano) ou dans un hôtel particulier de la place du Panthéon (chez Fabius, avec Moati, Attali, Mitterrand et Jack Lang) sont de véritables moments d’anthologie.

Et sous les ridicules de l’époque, tout de même quelle galerie d’intelligences ! Foucault, Bourdieu, Derrida, Barthes, c’était quand même autre chose que les querelles BHL/ Onfray ou Zémour/Caron….

Car Laurent Binet, qui ne cède pas face à l’obstacle et n’a pas oublié le choix de son titre en cours de route, nous sert, l’air de ne pas y toucher, une assez brillante revue de quelques débats philosophiques et linguistiques de l’époque, traduite pour les sots que nous sommes, et l’on se surprend à trouver que c’est lumineux et passionnant.

Enfin, l’intérêt de cette bouffonnerie littéraire tient, comme souvent chez Laurent Binet, aux astuces de construction, aux mises en abîme du récit, à l’auscultation, dont il fait son lecteur complice, d’un livre en train de s’écrire, à la liberté que soudain les personnages imposent au narrateur.

L’Incipit ? «  La vie n’est pas un roman. C’est du moins ce que vous voudriez croire ».

Vers la fin ? C’est le personnage qui parle : « Il faut faire avec ce romancier hypothétique comme avec Dieu : toujours faire comme si Dieu n’existait pas car si Dieu existe, c’est au mieux un mauvais romancier, qui ne mérite ni qu’on le respecte ni qu’on lui obéisse. Il n’est jamais trop tard pour essayer de changer le cours de l’histoire. Si ça se trouve, le romancier imaginaire n’a pas encore pris sa décision. Si ça se trouve, la fin est entre les mains de son personnage, et ce personnage, c’est moi ».

Il y a dans ce livre, des espiègleries de sale gosse et beaucoup de brio, entre David Lodge et Umberto Eco. Et c’est jouissif comme le sont les jeux de massacre de vaches sacrées.

«Toujours chez ces gens-là, la recherche de privilèges comme marque d’élection » écrit l’auteur à propos de Sollers, Kristeva et BHL !

Pour sûr, L. Binet risque de galérer un peu pour ses prochains dîners en ville....

04/09/2015

" La dernière nuit du Rais" Yasmina Khadra, Julliard

Yasmina Khadra est un merveilleux dissident de la vie littéraire française. Ecrivain populaire, traduit en des dizaines de langues, chérissant les adjectifs qui dans sa phrase craquent, crissent comme des pépins un peu acides, puisant ses thèmes dans le désordre du monde sans crainte des sujets qui fâchent (la guerre en Afghanistan, le conflit israélo-palestinien, l’invasion de l’Irak par les anglo-américains, l’Algérie française), il est un conteur gourmand et souvent magnifique qui aime ses personnages. Autant dire qu’il pulvérise les canons contemporains de la littérature française. Ajoutons qu’il est un ancien militaire algérien, ce qui n’arrange pas son cas. Lu dans le monde entier, il est tenu éloigné par le cénacle germanopratin qui lui refuse avec constance toute consécration officielle. Je l’aime beaucoup.

« La dernière nuit du Raïs », son dernier livre qui se présente  comme une méditation dernière, à la première personne du singulier, de Mouammar Kadhafi, le dictateur libyen déchu, vaincu, en fuite et traqué par son peuple en révolte et par les Occidentaux,  est une grande déception.

Il est sans doute toujours périlleux de se mettre dans la tête d’un salaud. Tout le monde n’est pas Jonathan Littell.  Mais on aurait attendu de Khadra, sur un sujet pareil, davantage d’engagement et d’ambition littéraire. Or, l’une et l’autre manquent.

L’ambition littéraire d’abord, le livre étant assez largement dialogué, beaucoup trop bref pour le sujet (206 pages) et sans grande émotion. Pourtant, l’on sait depuis Marie-Antoinette et l’exécution des Ceausescu que  les vaincus de l’histoire vous tirent facilement des larmes ou des romans, pour peu que les vainqueurs soient impitoyables. Yasmina Khadra, tout en retenue et d’une prudence de sioux, a manifestement bridé l’écrivain. Le personnage se prêtait pourtant, me semble-t-il, au récit littéraire, à l’inventivité et aux émois de la langue : les grandes tentes, la mégalomanie, le narcissisme, les virées dans le désert, la prédation sexuelle, l’immense popularité lors de sa période panafricaine, la fin bien sûr - un lynchage révoltant et obscène-, tout était sujet à littérature. Et dans cette « Nuit » il y en a peu.

C’est sans doute que l’engagement de l’auteur a manqué. Il y a bien sûr quelques annotations biographiques sur l’enfance, sur la question des origines ( Kadhafi sera sa vie durant hanté par l’idée d’être soit un bâtard soit un orphelin), sur l’humiliation primitive à la fois sociale et tribale ( « Le Fezzan [ la région natale de Kadhafi] est une maquette de l’enfer sur laquelle, faute de mieux ou par damnation les Ghous [sa tribu] avaient jeté leur dévolu comme se jette une hyène affamée sur un reste de charogne »), livrées comme de possibles clés de compréhension du dictateur, quelques scènes où la cruauté du despote à l’égard des femmes ou de ses proches  nous saisit,  des références aux attentats terroristes de Lokerbie ou du vol 772 d’UTA, mais tout cela est bien maigre et bien plat pour justifier un tel projet.

Que veut nous dire Khadra en se fichant dans la tête d’un dictateur arabe ? Que Kadhafi a sincèrement cru faire au mieux pour son peuple ? Que les attentats terroristes n’étaient que de riposte aux bombardements américains de son palais présidentiel dans lesquels sa fille adoptive a été tuée ? Que le massacre de la prison d’Abou Salim en 96 – 1 200 détenus tués tout de même- ne visaient que des terroristes islamistes prêts à mettre le pays à sac, comme en Algérie ? Qu’il a rénové la Libye (« Ici même, dans cette ville qui renonce à ses valeurs, j’ai rasé les bouis-bouis, démoli les taudis, érigé des immeubles plus hauts que les tours, construit des hôpitaux équipés de fond en comble d’appareils ultramodernes, des magasins étincellants jolis comme des aquariums, des esplanades splendides et des jets d’eau en mosaïque ») plus qu’aucun autre chef arabe, exception faite des « valets » du golfe ? Que, refusant de quitter le pays sous les bombes franco-anglaises, il est d’une autre trempe qu’un Ben Ali ou un Moubarak ?

C’est en tout cas ce qu’il fait dire à Kadhafi et c’est là le problème : ce truchement est ambigu car il ne tranche pas entre la vérité de l’auteur ou l’aveuglement de son personnage.

Et Yasmina Khadra est suffisamment habile pour se garder de tout grief de complaisance en jetant en pâture à son lecteur la drogue, les vices, les viols, la psychopathie de Kadhafi, comme on jette quelques miettes de pain aux pigeons.

Ainsi l’un des passages les plus intéressants du livre est celui d’un dialogue de Kadhafi avec le fantôme de Saddam Hussein auquel il reproche de s’être laissé prendre comme un rat par les Américains, un jour de l’Aïd de surcroît, et de ne pas s’être tiré une balle dans la tête pour «  priver les Croisés des joies d’une danse macabre ». Kadhafi qui fait la leçon ayant finalement été pris de la même manière que Saddam, sans davantage recourir au suicide qui aurait privé les vainqueurs de leur trophée, serait-il donc un pur « mytho », comme disent les jeunes ? Et s’il l’est, alors tout le reste n’est que mensonge ou autojustification délirante. Mais s’il en est ainsi, à quoi sert ce livre ?

Et c’est là que gît le malaise, car on sent bien que sous les délires d’un tyran, l’auteur veut nous signifier quelque chose. En se faisant l’éclaireur d’un jugement possible de l’histoire qui s’attacherait à comprendre comment, malgré tout, Kadafhi a été durant des années – du début des années 70 aux années 2000, soit précisément avant que l’Occident, qu’on appelle fréquemment la communauté internationale, ne le réhabilite de gré ou de force-  un héros pour les masses arabes et africaines, un sujet d’honneur et de fierté, un modèle de résistance, alors que nous le tenions de ce côté-ci de la Méditerranée pour un tyran, un bouffon, un mégalomane, un violeur et un terroriste de la pire espèce.

Kadhafi a été aussi l’ami de Nelson Mandela – c’est vraiment le Diable et le Bon Dieu !-, élu président de l’Union africaine, a œuvré pour l’éduction des filles et pour limiter la polygamie en Libye, a pénalement réprimé les mariages arrangés, fut un défenseur prosélyte du Coran mais tenait pour nuls les hadits et les traditionnelles écoles de droit coraniques, ce qui en faisait un hérétique aux yeux des autorités religieuses sunnites.

Ce projet-là – Diable ici, glorieux là-bas-  si passionnant, si instructif, si révélateur de l’ancienneté des fractures du monde, était sans doute celui de Yasmina Khadra.

Mais à s’avancer trop masqué, ployant sous son sujet, réticent de plume, un peu interdit et redoutant sans doute le procès d’opinion ou la proscription sociale,  il l’a perdu en route. Khadra est un dissident avisé...

Reste un petit livre qui nous chuchote qu’Hitler et Mussolini ont construit des autoroutes. Soit….

 

 

 

26/08/2015

Le cartelazo de Saint-Gilles, 23 août 2015

C’eût été partout ailleurs une très grosse affiche. A Saint-Gilles, c’était un cartelazo. Un sacré cartelazo.

Voici un bon mois que nous avions pris les places pour ce mano a mano Castella/Lopez Simon. Nous régalant de cette affiche de rêve. Un torero de la maturité dans sa plus belle saison face à l’inattendue révélation de la temporada.

Pris les places et organisé l’avant-corrida en réservant une forte tablée sous les platanes non loin des arènes, en terrasse du restaurant Le Cours. Nous sommes tous là ou presque à 13 heures, heureux de partager les quelques heures qu’il nous reste avant de goûter, mais alors chacun pour soi, les plaisirs ou l’inattendu de la course du jour. 

Las, le temps menace : le ciel est cardeno oscuro et le vent bourrasque les platanes au-dessus de nos têtes, comme un toro qui cabezea méchamment dans la muleta. Un vent d’en bas, épais, lourd, irrégulier tel un cinqueno auquel on ne la fait pas. Muy hijo de puta. Et quand on s’attable, c’est enganchones dans les rangs !

Aguanter l’alea d’une possible annulation de la corrida du jour, les aficionados savent faire. C’est d’ailleurs à cela qu’on les reconnaît. D’abord, parier toujours sur le maintien quoiqu’il arrive et prévoir le coup, vêtements chauds en plein mois d’août, ponchos, impers, K Way, parapluies, prêts à s’emballer, à s’empaqueter, à se saucissonner, à s’encagouler dans du plastique, et tant pis si on ne ressemble à rien, l’essentiel est de pouvoir tenir deux heures sous la pluie au cas où.  Car deux heures ainsi affublés sur les gradins, pitoyables comme des SDF sous des cartons dans la rue, c’est mieux que pas d’arènes du tout.

Ensuite, n’en rien dire,  surtout ne pas évoquer la funeste perspective d’une annulation. Ni se plaindre ni se lamenter : y croire, on ne sait jamais. La météo, le plus grand péril de l’art taurin avec la blessure du torero, est le secret de famille des aficionados : y penser toujours, n’en parler jamais.

Alors, quand ça tonnerre bas, quand de grosses goûtes rafalées par le vent s’écrasent sur les nappes, les plus exposés enfilent leur poncho comme si de rien n’était. On blague, on se charrie, on s’illusionne – «  Et Mexico le 31 janvier, ça te tente pas ? ». Et quand soudain, ça déluge un mur de pluie, épaisse comme la corde, quand le jour devient jaune et mirage sous des opacités de mousson, indifférents aux trombes d’eau qui font ployer la bâche sur nos têtes et aux tintements métalliques qui sonnent comme haubans en novembre, on échange, faussement insouciants, tel le torero feintant une attaque soudaine du fauve par un gracieux recorte, sur la salade de poulpes tièdes et l’amertume chic, un peu sophistiquée, du blanc d’Or et de Gueule. « Il se hausserait pas un peu du col, ce vin ? Tu as goûté le Mourgues du Grès ? Ca c’est du rosé ! ».

La conversation prend ses aises, circule, tourbillonne, s’emballe. Parler de tout mais pas de la rue qui s’écoule à gros bouillons le long de la terrasse ; la corrida n’est que dans trois heures ; on ne sait jamais. Cependant, la tempête qui nous tenaille imbibe sans qu’on s’en avise nos souvenirs lointains. Pas de souvenirs de corridas sous la pluie, ah ça non ! Les faenas épiques, zapatillas et sabots dans la boue, les ruedos mitraillés de grêlons, les tendidos qui cascadent sous nos fesses, on en parle uniquement quand la tenue de la corrida est définitivement compromise. Comme pour signifier, devant les taquillas rideaux fermés que, malgré tout, on aurait pu faire un effort. A cet instant à Saint-Gilles, nous enivrant encore d’illusions, nous n’en sommes pas là. Et on se garderait bien d’incommoder davantage les Dieux de l’arène.

Alors, on parle d’autre chose. Les éléments poussent néanmoins le propos, comme de gros nuages, vers les terres tropicales, les zones humides et les expéditions aventureuses, allez savoir pourquoi ? Sylvie évoque ses quatre jours dans la forêt amazonienne en Equateur, Laurent un projet de voyage à Bangkok, Bruno le chemin des Incas sous la neige (« Et quatre jours de marche, c’est pas trop dur ? ») ; on se refait Angkor. D’autres, qui préfèrent sans doute demeurer plus au sec, se chuchotent, complices, des demi-confidences sur les nuits chaudes tunisiennes. Les glorieux sont prêts à ressortir le smoking dit « de Cédric » pour le futur Prix Nobel de biochimie de Laurent. On commente la rentrée littéraire (Laurent Binet et son livre sur Barthes tient  la corde) et le billet de 20 euros qui a fait la une du Midi-Libre, qu’un avocat général, pris de repentir, a remis là où il l’avait chipé, dans le sac à main de sa voisine de bureau. La justice a sévi comme un moine se flagelle mais sans s’aviser qu’elle exhibait ainsi ses plaies hors les murs. La discrétion n’est plus de mode. Les secrets de famille non plus, sauf la pluie et le vent pour les aficionados ….!

Le Domaine de l’Hortus et l’amitié coulent à flots. Le reste aussi ; des trombes d’eau, hélas. La bâche fait de plus en plus le gros ventre sur nos têtes, de fortes occlusions et des retenues boursoufflées que les serveurs auscultent à coups de manche à balais, comme on fiche le doigt dans le gras d’un bourrelet, ici pour faire gouttières et évacuer l’eau. Ca marche :  elle coule à seaux. De gros « splatch » partout !

Il faut bien se résigner : nous prendrons le dessert en querencia.  A l’intérieur où l’on nous trouve une place : voilà beau temps que les déjeuneurs sont repartis.

C’est à cet instant que nous apercevons un fourgon de torero garé devant le restaurant. Le jeune Jean-Rafaël, un sacré feu-follet d’aficion, toujours le premier durant la vuelta à demander au torero de lui lancer son trophée, un immense collectionneur d’oreilles, va aux nouvelles. C’est Lopez-Simon dont il revient chargé de photos dédicacées. Le jeune maestro est là qui se repose dans l’hôtel où nous déjeunons et qui s’habillera peut-être, si la corrida est maintenue.

Au fond, désormais nul ne se fait plus d’illusion, mais savoir le torero à l’hôtel, c’est l’imaginer un peu parmi nous, sur le radeau en pleine tempête. Quel est son état d’esprit ? Déçu d’avoir parcouru tant de kilomètres cette nuit pour rien ? Ou finalement soulagé d’un risque qui n’a plus à être pris ?

Alors, soudain, sans s'en apercevoir, rien de prémédité, à l’heure de la corrida que l’on sait annulée, on s’excite, on s’emballe comme si on prenait place pour le paseo, et cette putain de corrida fichue on va tout de même se la faire !

Et d’abord en terrasse où, à la faveur d’une relative accalmie, nous reprenons place en disposant les tables en carré sans rien demander à personne. Jean-Raf sera notre maître d’œuvre qui se faufile partout, il nous signale des hommes de la cuadrilla qui remballent les bagages. On leur offre un verre de Jet. On ne sait pas vraiment qui est qui, piquero, banderillero, valet d’épée, chauffeur ? Peu importe. Ils n’osent pas refuser le verre mais y trempent à peine les lèvres. On leur parle de la corrida de la veille à Malaga – les toros ne sont pas bien sortis…, une vuelta pour Alberto seulement. On leur donne rendez-vous à Nîmes – mais « Vendanges », l’appellation de la feria, n’a pas l’air d’évoquer grand-chose. Ils toréent le lendemain dans la région de Murcia et pour l’heure on a l’impression qu’à chaque jour suffit sa peine. Le chapelet de triomphes de Lopez Simon s’égrène, sans doute comme les autres, prière par prière… Julie reconnaît Alberto Sandoval, le piquero : c’est ce petit jeune homme si menu, au pantalon impeccable, chaussé de mocassins, qui consulte son Facebook, un peu à l’écart des autres.

Tant de toreros sur notre brin de terrasse menacée par les éléments, c’est l’Arche de Noé ! Nous sommes ravis, un peu gauches, nerveux et embarrassés comme pour une inattendue rencontre amoureuse qui vient trop tôt. Plus spontané, Jean-Raf, une sacoche de cuir suspendue à l'épaule, donne un coup de main à la cuadrilla, en la rangeant dans le coffre du fourgon des toreros et on rit avec Florence des prouesses de son fils.

Voici le maestro qui apparaît, un long jeune homme mince en survêtement sans chichi, le blouson fermé à ras le cou, la tignasse mouchonnant en casquette bas le front, un peu surpris de voir tant de monde à sa sortie de l’ascenseur. Il s’approche l’air timide,  les bras drôlement collés au buste, le menton un peu dans le cou, le sourire gêné, de petits yeux en entailles profondes,  enfouis comme pour dissimuler un rien de mélancolie, mais qui s’embrasent soudain d’éclats de diamant noir. Fulgurants. Des flammèches indomptées. Des départs de feu. Dont l’intensité surprend sur un  physique aussi aimable.

Alberto- c’est son prénom- se prête avec grande gentillesse à la prise de photos, aux autographes et aux encouragements de la bande qui lance ses sesames pour entamer conversation : « Nos vemos por Vendimia en Nîmes! » « Estaremos  en Madrid para la feria de Otono ! » « Suerte Maestro ! ». C’est étrange de voir de si près et en de telles circonstances un torero déjà puntero mais que l’on n’a pas encore vu toréer. Cherchant à deviner ses mystères à partir de sa manière d’être dans le hall d’un restau de Saint-Gilles par jour pluvieux. Et, soyons francs, on ne voit pas grand-chose, sauf ce corps qui encombre un peu et ces lueurs de forge dans le regard. Evidemment je rate toutes mes photos. Dégoûté j’en prends une de la pluie. Celle-là est réussie. Pour les autres, je compte sur Marc et sur Julie, mes amis sur Facebook.

Vous dites « toreo » ? Cette fois-ci, aussitôt désaimantés de Lopez Simon, nous y sommes ; la corrida a commencé, chacun y va de son histoire, de son anecdote, de son beau souvenir. José Tomas bien sûr, à Madrid, ses deux corridas de juin 2008. Laurent et Sylvie étaient de la première, souveraine, d’un seigneur, une Odyssée ; Jean-Pierre et Florence de la seconde, épique, d’un guerrier, l’Iliade. Chacun raconte la sienne, on l’a entendue mille fois et on ne s’en lasse pas. Julie parle cheval, de piquero et de rejon. De Cagancho qu’elle  a connu de près, pas farouche le Cagancho qui lui posait la tête entre les seins.

On évoque les toreros de naguère, Julio Robles, Roberto Dominguez, en se demandant s’ils auraient toujours leur place dans les ruedos d’aujourd’hui, si faussement exigeants, si étriqués.

On cite aussi ceux dont a perdu la trace ou à peu près.

- Damaso Gomez ?

- Damazo Gonzales ! bien sûr que je l’ai vu!

- Mais non pas Le Damaso ; Damaso Gomez ! ».

- Et El Calatraveno ?

- …..

- Oui Môssieu :  El Calatraveno » !

- Et Cordobés à Saint-Jean de Tyrosse…. Après la course, il nous a tous invités à dîner  au Grand Palais à Biarritz, enfin tous ceux qui étaient là encore ! au grand désarroi d’El Pipo qui, sachant que la femme d’El Cordobes fêtait ce soir-là son anniversaire, a fait mine d’un malaise pour précipiter le départ du maestro et l’inciter à la rejoindre.

 La pluie a cessé mais pas le Jet aux glaçons…. On se refait des faenas, on enchaîne les passes, on était beaux et jeunes, on s’épate de faroles de souvenirs, de largas cambiadas de rodillas d’émotions, de trincheras de bodegon, du loup grillé de l'année passée à Malaga après avoir vu José Tomas. On revient au temps présent, on s’organise pour Bilbao : c’est Rudy  qui fera la tournée et ira chercher les compagnons à 6 heures du matin.

- C’est pas un peu tôt 6 heures ?

On trinque en l’honneur des Pedraza de Yeltes du 15 août à Dax, chagrins que Nîmes soit aussi parcimonieuse en toros-toros.

Ca tourne, ça s’écoute plein d’admiration dans les yeux, les souvenirs des uns deviennent ceux des autres, on se connaît depuis mille ans et toujours on en apprend ! Rudy qui doit trouver la faena bien belle mais qui a laissé ses instruments aux arènes enchaîne soudain trois chansonnettes ; Philippe, son tuba, et Vincent, son trompette, se marrent, ainsi que les clients qui arrivent pour le service du soir.

Car le temps a passé. Tout à l’heure nous avons secoué les mouchoirs blancs quand Lopez Simon est parti au volant de sa belle voiture neuve avec la fierté de qui vient de gagner au loto. Il se fait tard, Alexandra et Bruno nous ont quittés et nos trois amis de Comps, des nouveaux, des amis d’amis, très charmants et assez amusés, s’en vont. On leur donne rendez-vous comme à des frères en aficion à la Petite Bourse à Nîmes pour les Vendanges. Il n’est pas question de ne plus se revoir. La course était trop belle.

Voilà plus de sept heures qu’on est là, dans ce chaudron d’aficion, toréant la pluie et le temps qui passe.  Nous lèverons le camp à 20h 30. Sans nous aviser que c’est l’heure à laquelle, si elle avait eu lieu, la corrida du jour se  serait terminée. Pour sûr, ce fut un sacré cartelazo !

PS : Lopez Simon, le torero du jour, a posté un tweet dans la nuit : «  Hoy una pena que se suspendiera el mano a mano con el maestro Castella en Francia por las lluvias », suivi d’un autre : « Pero pude sentir la felicitad de expresarme con libertad y sentir el carino  y comprension de su aficion ». Et, ça, on l’a vraiment pris pour nous…..