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19/11/2014

"L'Oranais" de Lyes Salem

Film politique sur l’Algérie pré-contemporaine de la guerre de libération jusqu’aux années 80, « L’Oranais » est l’histoire de trois amis déchirés par la désillusion. Non celle de l’Indépendance mais des promesses de la révolution nationale. Sans doute démonstratif comme tous les films engagés, le propos est néanmoins d’une liberté et d’une âpreté de ton étonnantes, surtout pour un film financé par l’Algérie.

On y voit la liesse et la grandiloquence des premiers discours, l’installation de la nomenklatura combattante dans les biens laissés vacants par les Français, l’ambition politique de l’un, la fidélité de l’autre à sa vie d’antan, le culte des héros comme seul projet et seule idéologie, les débats internes sur l’identité nationale si singulière de la nouvelle Algérie (« Après avoir été pas tout-à-fait Français, nous voilà pas complètement Arabes » dit un personnage), les ridicules ou les impasses de l’arabisation, l’apparition de la corruption,  les robinets des hôpitaux qui ne donnent plus d’eau et la police politique qui règle ses comptes.

Cette histoire est portée par des personnages d’une grande vérité, Hamid, charismatique, ambitieux, qui sait où il va (Khaled Benaissa épatant), le mystérieux Saïd (Djamel Barek, une gueule et un regard d’une profondeur bouleversante), le jeune Farid, pur cheval fougueux, sincère, libre et exigeant (Najib Oudghiri) et Djeff, le commandant Djaffar, devenu combattant par hasard et - on l’imagine- héros de la libération nationale par souci de bien faire et malgré lui. Djaffar qui a pris le maquis cinq ans auparavant apprend, le jour de l’Indépendance, qu’il est veuf  et père d’un enfant blond comme les blés et les yeux bleu Méditerranée.

Et ce fils, Bachir, à l’hérédité équivoque – petit il ressemble vaguement au matador El Juli- est une merveilleuse métaphore du propos du réalisateur, Lyes Salem, lui-même né de mère française et de père algérien. Le silence entretenu sur ses origines, les moqueries de ses camarades ou les médisances des adultes, ce qui affleure et ce qui reste tabou, ses interrogations inapaisées et longtemps sans réponse, ce père combattant qui s’affiche contre l’évidence comme son seul géniteur, sont toute l’histoire de l’Algérie et une belle réflexion sur la vérité des racines. Ce que nous dit Lyes Salem, c’est que cet enfant né d’un crime, comme l’Algérie nouvelle de la colonisation, a aussi un parent qui est la France et que tout va mieux quand on le sait et qu’on l’assume.

La mise en image, superbe de précision et de détails, est d’ailleurs un hommage rendu à l’Algérie qu’on aime, l’Algérie des cabarets oranais, des guitares espagnoles, de l’anisette qui coule à flots, de la mer et du soleil,  des beaux intérieurs toujours meublés années 30, des pique-niques à la campagne entre filles et garçons où on refait le monde, les femmes belles et en cheveux !

Mais le plus saisissant, dans ce film, reste les hommes et la manière avec laquelle la camera saisit leurs visages, comme si elle en était amoureuse. Des visages magnifiques, terriblement algériens (si on osait…), masques virils aux yeux de biche, quelquefois troublants d’androgynie, netteté des traits et volupté expressive, d’où la féminité sourd soudain, pure et fulgurante comme une violence trop longtemps contenue.

A tous égards « L’Oranais » est un petit régal, politiquement très vif, esthétiquement très Algérie française, et vaguement « gaouri » de propos ! Vu dans la grande salle du Louxor, à deux pas de Barbès, c’est top ! Et cette rêche introspection algérienne nous change des infos en continu sur les djihadistes qui décapitent à tour de sabre…

 

 

11/09/2014

"Winter Sleep", Palme d'Or, de Nuri Bilge Ceylan

Aydin est physiquement bel homme, socialement aisé, politiquement libéral, moralement honnête et bienveillant. C’est un comédien qui s’est retiré sur ses terres d’Anatolie centrale, dans les paysages de pierre de la Cappadoce. Il y tient un hôtel troglodyte, reçoit quelques touristes, vit avec une femme beaucoup plus jeune que lui, belle, fragile et effacée et héberge sa sœur, stambouliote récemment divorcée  revenue vivre au pays. Son factotum, un peu maître d’hôtel, un peu fermier, un peu serviteur s’occupe de tout et d’encaisser les loyers des nombreuses maisons qu’il possède. Lui, se consacre à l’écriture, quelques éditoriaux dans le journal local en attendant d’entreprendre son grand œuvre : un livre sur le théâtre. Un jour, un gosse jette une pierre sur la vitre de sa voiture, le factotum s’arrête, récupère l’enfant que les deux hommes vont ramener chez ses parents. Sur le pas de porte, cela ne se passe bien. Lui, resté dans son véhicule, contemple la scène au travers de la vitre brisée. Il ignore que le père de l’enfant est un de ses locataires qui vient d’être saisi à la suite d’une instance en paiement de loyers. Cette distance et les bris de la scène sont le film.

« Winter Sleep » est le récit des tourments d’un honnête homme qui se trouve soudain contesté par plus imparfait, plus fragile, plus faible que lui.  Sa quiétude le rend oppressant, sa prévenance condescendant. Alors les femmes, son épouse et sa sœur, se révoltent. Il y a du Bergman dans ce film, de longs dialogues en huis-clos, où les mots même injustes peuvent faire mouche, où les modestes, les incomplets, les pas mieux peuvent dire sa vérité, instable et cruelle, peut-être même injuste, à l’homme de bien, soucieux de tout mais que sa perfection même paraît tenir à distance d’autrui.

C’est aussi le film des humiliations, sociales et psychologiques, de l’humiliation comme un sentiment qui tournoie autour des personnages et se pose sur chacun d’eux comme un oiseau de branche en branche. D’un sentiment qu’on croit apaiser d’un geste et ce geste est plus insupportable encore. Nihaf, l’épouse, souhaite échapper à l’emprise d’Aydin en se consacrant aux bonnes œuvres. Il  lui fait don d’une importante somme d’argent sans s’aviser qu’il piétine ainsi sa liberté. Elle se libère du fardeau en offrant l’argent à ses locataires impécunieux sans s’apercevoir qu’elle fait pire encore.

Ce film d’une densité dostoïevskienne dure un peu plus de trois heures, il pourrait durer trois jours tant il est beau. Des chevaux sauvages, des intérieurs troglodytes aux reflets d’or, une beuverie chez un voisin, quelques verres de thé brûlant, de vieux fours à bois, des paysages arides, la neige qui tombe, des moineaux dans des arbres dénudés, des larmes sur un visage, l’œil cruel du chasseur et le lapin touché qui respire encore dans la neige, tout est superbe. Les acteurs- tous sans exception- sont saisissants de vérité, de sensibilité et de justesse. Il est vrai que le réalisateur aime tous ses personnages, c’est ce qui est le plus bouleversant.

On sort de ce film non pas tristes ni mélancoliques mais tourneboulés.Vraiment. Surtout si on y est entré en pensant de nous-mêmes que nous n’étions pas si mal. Je ne sais plus où j’ai lu ceci récemment – peut-être dans le Carrère, vous savez « Le Royaume » : «  Le contraire de la vérité n’est pas le mensonge, c’est la certitude ». C’est la morale du film.

03/03/2014

"Abus de Faiblesse" de Catherine Breillat

Dans ce film tout est juste et le récit d’une grande intégrité, sauf le titre. On connait l’histoire : Catherine Breillat, sortie quasiment hémiplégique d’une attaque cérébrale, noue une relation avec un escroc international qui dure de longs mois durant lesquels il s’occupe d’elle en lui faisant signer chèque sur chèque en guise de prêts, évidemment jamais remboursés, jusqu’à ce que la lucidité l’emporte, 800 000 euros perdus plus tard. La cinéaste en a fait un livre que je n’ai pas lu. Elle en tire aujourd’hui un film que je viens de voir.

Catherine Breillat, Maud dans le film, est Isabelle Huppert et son escroc le rappeur de NTM reconverti dans le poker, Kool Shen.

Et ce film est tout sauf le récit d’une escroquerie ; c’est le portrait d’une femme, d’une femme seule quand elle tombe foudroyée par un AVC, une chaise cannelée renversée sur son corps nu ; une femme seule à l’hôpital que sa famille n’approche qu’à peine, qui se bat seule avec cette main gauche au poing toujours fermé ; une femme orgueilleuse à la volonté d’acier et qui parvient à triompher des séances de rééducation, qui a le goût des chaussures orthopédiques à la condition qu’elles ressemblent à des bottines chic un peu sado maso ;  et qui, après s’être jouée de la mort, se joue par vanité, ivresse de soi ou goût des hommes, d’un escroc qui la fascine quand elle le voit à la télé raconter ses prouesses à l’occasion de la présentation de son livre, brut de coffre, sans charité ni remords, étranger à la repentance. Elle le fait quérir et s’en amuse, s’en fait un jouet comme d’autres s’en feraient peur. Lui n’en demandait pas tant ! Les amis de Maud la mettent en garde, elle s’enorgueillit d’être la plus forte. Lui entretient le feu, l’appelle la nuit, lui dit qu’il a besoin d’elle,  qu’il aime entendre sa voix ; il la chausse, l’aide à marcher, la fait manger. Et elle lui signe des chèques à quatre ou cinq zéros.

Quand sa famille tente de comprendre et lui demande le comment elle dit seulement «  Il me le demandait et je le faisais ». Quant au pourquoi ? Elle répond «  Il était là, c’est tout ! ».

Cette vérité si sobre, si peu manichéenne – la vérité n’est jamais manichéenne, elle n’est ni le bien ni le mal, elle est-, cette vérité nue est d’une puissance de feu.

Vilko, le voyou, est certes sans charité. Mais les proches de Maud n’en ont pas davantage, qui avaient envisagé, partant en vacances, de la placer une semaine en maison de retraite. Vilko, le voyou, est certes sans amour. Mais Maud ne l’aime pas davantage, il n’y a rien de sexuel entre eux et elle lui refuse son lit et même un oreiller quand elle lui offre le gîte sur un mauvais matelas au milieu des cartons. Vilko, le voyou, triche, mais il triche à peine et elle savait TOUT sur lui avant de vouloir en faire un obligé ou son jouet.

Le film est un huis clos au style chirurgical. Sans pathos ni putasserie. On n’est pas dans «  Faites entrer l’accusé » et les amateurs de faits divers touchant aux  « people » devront passer leur chemin.

C’est le récit d’un corps diminué en quête de présence, fût-ce à l’aveugle ;  de l’ivresse lente de la perdition pourvu qu’on la partage, fût-ce de loin – scènes où Vilko et son chauffeur dégustent de grands vins face à Maud à qui l’alcool est interdit. Une leçon sur le plaisir des abîmes qui est, contrairement à l’idée commune, plus narcissique ou égotiste que masochiste, sur l’exploration des fonds abyssaux de l’âme et les orgueilleuses mésalliances. Le personnage s’appelle Maud comme l’autre, et on aperçoit dans une scène  une affiche du film « Pier Paolo Pasolini, la mort d’un poète » comme deux fins possibles d’un même désir et  dont aucune n’est inéluctable.

Le choix de Kool Shen dans le rôle de l’escroc, un bloc de virilité pure, l’œil vide, d’une présence nucléaire à l’écran, plouc, lâche, érotique et dépourvu de sentiment est énorme.

Quand à Isabelle Huppert, elle est plus phénoménale que jamais. Les scènes d’hôpital, peau diaphane, mains ridées sur draps blanc Zurbaran sont d’une force à couper le souffle et la scène finale en plan serré sur son visage quand Maud tente d’expliquer à sa famille ce qui est advenu (« Il était là. C’est tout ») un monument d’interprétation mystérieuse, sensible et retenue, qui devrait lui valoir tous les César du monde –si la Cérémonie 2015 voulait bien enfin se souvenir de ce qu’est le cinéma !

 

 

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