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23/07/2014

Le Clezio "Tempête", Deux novellas, Gallimard

Le Clezio nous revient avec sa prose lente pour lecteurs pas pressés. Mais nul besoin de courage, il s’agit de deux « novellas » comme il l’écrit quasiment en sous-titre pour ne pas décourager ses lecteurs, tout en en désespérant quelques autres qui auraient, sans doute comme moi, préféré un bon roman « normal ». « Novellas » c’est le nom américain, un peu chic, un peu branché et en même temps un peu hors d’âge, le nom « vintage » donc pour dire « nouvelle », mais nouvelle un peu longue. Plus Conrad que  Maupassant. Deux « novellas » donc de 120 pages chacune à peu près, qui se lisent lentement mais sont longues en bouche, surtout la première.

Nous sommes à la périphérie du monde : sur l’île d’Udo, en Corée, dans la mer du Japon, dans « Tempête », nom de la première nouvelle qui donne son titre au bref recueil, où des femmes, pour survivre, plongent tous les jours dans une mer hostile et inconstante à la recherche d’ormeaux ; au Ghana et dans des banlieues françaises dans la seconde, où une jeune fille apprend non sans violence qu’elle est enfant abandonnée et qu’elle a été adoptée par un couple, lequel se déchire, et n’a plus qu’une demi-sœur avec laquelle elle se fâche pour faire son chemin, à l’envers.

Deux nouvelles de grande solitude, la première plus dense, la seconde, assez curieusement moins triste, où Le Clezio nous dit que la solitude est une blessure. Non pas nécessairement une souffrance, mais une blessure, le fruit d’un crime ou d’un déshonneur. On n’est pas seul parce qu’on l’aurait choisi, on est seul parce que l’on nous a abandonnés.

Mais cette solitude peut être une volupté ou avoir le charme vénéneux de la sauvagerie.  Philip Kio est un ancien correspondant de guerre au Vietnam qui a été condamné pour avoir assisté sans réagir à un viol commis par des « Marines ». Il décide, sa peine purgée, de revenir sur l’île d’Udo où trente ans auparavant il a vécu une histoire d’amour avec une certaine Mary qui s’est suicidée en se noyant, comme Virginia Woolf. « Je devais aller au bout de l’amertume, au bout de la jouissance du malheur ». Il aime pêcher « parce que pêcher me permet de rester des heures à regarder la mer sans que personne se demande pourquoi, et voilà ». Une enfant de 13 ans, fille de femme-pêcheur d’ormeaux, fille sans père, vient bousculer cette solitude et va se nouer entre les deux personnages une histoire simple et trouble à la fois, l’enfant ayant décidé que cet inconnu mutique, ce pêcheur solitaire serait « l’homme de sa vie », et lui, allant régulièrement donner un billet à la mère de l’enfant. Il faut sans doute être Prix Nobel pour écrire des histoires pareilles de nos jours… C’est très beau, très pur, follement conradien, tout à fait innocent, lesté d’une culpabilité floue et de rédemptions inachevées.

Ce récit est une merveille de suggestions, de sensations, de pensées effleurées et jamais abouties ; on le lit comme on écoute le vent depuis un abri, les bourrasques dans les arbres, cette violence qui tourne à vide, puis soudain suspendue, comme en repos, avant de reprendre en de nouveaux tournoiements, en bruissements bousculés, en souffles secs comme le feu et jamais éteints, telle la braise.

Et puis il y a la mer, comme chez Conrad, une mer sans joliesse ni romantisme (« Les étoiles de mer sont les ennemies des coquillages »), une mer pas pour les enfants, la mer tel un gouffre, immense, sans début et sans fin, et la magie de Le Clezio c’est, sous des phrases courtes et sans histoire, de nous rendre les ressacs de la mer, le mystère froid de ses fonds et le bleu du corps des noyés.

On retrouve la mer dans la seconde nouvelle, mais comme un écho assourdi et un peu amniotique de « Tempête ». On y croise des exilés, des banlieues sales, un camp de réfugiés mais cette quête d’une « Femme sans identité », qui se cogne à l’actualité, est beaucoup moins convaincante. Il n’est pas sûr que Le Clezio  soit autre chose qu’un merveilleux poète de l’intemporel. Et les convois des Nations-Unis dans la Côte d’Ivoire en guerre ou les banlieues qui brûlent de désespoir ne sont guère son sujet. Les quelques pages où Rachel, adolescente, retrouve la mère qui l’avait abandonnée, comme celles de la fin du récit, sont d’une grande sensibilité et d’une grande justesse. Mais il y  manque le charme de l’inachevé, et cette petite musique de JMG Le Clézio qui nous obsède longtemps quand on a refermé ses meilleurs livres.

" La Croix et le croissant", François Taillandier, Stock

Chroniqueur des âges obscurs, François Taillandier poursuit son œuvre. Après « L’écriture du Monde » qui évoquait l’Antiquité tardive, voici  dans « La croix et le croissant » le Haut-Moyennage autour de quelques figures. 

Héraclius n’avait rien pour être Empereur. Fils d’un gouverneur d’Afrique, on le sollicite parce qu’il est bon stratège : il s’agit d’affamer Constantinople pour pousser le peuple à déposer l’Empereur d’Orient qui ne savait que faire d’un pouvoir dont il s’était lui-même emparé par la force et avait- ô crime suprême- tenté la paix avec l’ennemi perse. Héraclius accepte le marché mais ne songeait pas à monter sur le trône. Les événements l’y conduisirent ; il le regrette. Se jugeant, rare qualité,  insuffisant à l’exercice du pouvoir, il déteste la ville et méprise autant la pompe que les gens de cour. Il tombe amoureux de sa jeune nièce et, convaincu par l’amour de n’être pas tout à fait un imposteur, il finit par s’imposer, par « habiter le costume », comme on le dit désormais sur LCI. Le Perse est l’ennemi qui s’est emparé de Jérusalem ?  On le combattra en convoquant désormais tous les citoyens valides sous les armes, y compris les moines pour éviter la niche religieuse qui enfle comme niche fiscale, les hommes embrassant l’état religieux pour échapper à la conscription. Héraclius s’empare de Rhodes, de la Cappadoce, détruit les temples perses et accule l’ennemi à des offres de paix. On restitue à l’Empire romain d’Orient les territoires perdus et la Croix du Rédempteur, chipée 9 ans plus tôt lors de la prise de Jérusalem, croix qu’Héraclius, alors au faîte de la gloire, rapporte au Saint Sépulcre.  Nous sommes en 629. «  S’il était mort cette année-là, il eût été vénéré comme César ou Alexandre ».  Mais au moment où Héraclius affermit son Empire et souhaite régler les querelles religieuses de Jérusalem, un « ennemi impensable, inimaginable » se lève, « des cavaliers unis à leurs chevaux comme des centaures », « insensibles au soleil, à la soif, à l’aridité des terrains ». « Ces hommes-là vous pétrifiaient sur place. On se sentait vaincu rien qu’à les voir ». Ce sont les « Ismaéliens » comme on nomme alors les Musulmans, ces inconnus, qui en dix ans vont s’emparer du tiers de l’Empire.

« La croix et le croissant » n’est pas le livre de cette conquête, c’est une réflexion sur l’Histoire, la façon dont elle se construit, avec sa part d’aléa et d’impondérable, et va se transmettre par le livre. Cela n’est pas venu tout seul, surtout en ces temps guerriers, encore barbares, où les princes étaient peu familiers de l’écrit.

Regardez Dagobert. Le roi franc de la comptine «  Le Bon Roi Dagobert/ Qui a mis sa culotte à l’envers ».  Eh bien, ce n’est pas cela du tout !    « Lui, il régnait, il combattait, il festoyait, il aimait. Il avait tué souvent, forniqué plus encore. Il avait été coléreux, gourmand des biens de ce monde. Il se demandait s’il existait bien un  péché qu’il n’avait pas commis ». Son rapport à la religion chrétienne, et celui de ses hommes, plus que relâché, relevait d’un réflexe archaïque et superstitieux : « Ces chiens de guerre, devant le bras levé d’un évêque sans armes, se faisaient chiens battus. Ils regardaient la croix avec la même terreur animale que jadis la lune ou la foudre. Alors, ils prodiguaient les bienfaits, à tout hasard, comme en d’autres moments le meurtre, et par le même caprice de leur âme affolée ». Quant à combattre l’infidèle, le Perse ou le Musulman, il n’y a pas même songé, trop heureux que l’Empereur d’Orient y épuise ses forces. Et Dagobert de   s’interroger sur son lit de mort avec plus de mélancolie que de remords sur sa trace dans l’histoire, sur ce qu’il restera. Pepin, non pas le Bref, mais de Landen, son maire du Palais, est plus lucide « Il pressentait que l’hégémonie de sa race avait ramené ces contrées à un état inférieur et n’égalait pas, loin de là, les temps romains » et que « la vaine gloire de Dagobert entrera dans la nuit ». Peut-être les livres, qu’il voyait la chancellerie et les abbayes conserver et entretenir avec un soin jaloux, auraient-ils pu changer le cours de l’histoire qui devait rester de ce roi ?

Omar, le second calife après le prophète Muhammad, celui qui entre dans Jérusalem en 638 est sans doute plus avisé et plus sage. Et déjà un très bon communicant. Dès son entrée dans la Ville sainte, il va s’incliner sur le Saint-Sépulcre, mettant en scène son humilité en laissant un de ses serviteurs monter à sa place sur son chameau, que lui-même guidait par le licol, il tente de rassurer juifs et chrétiens qui s’accusent mutuellement à propos du Saint-Suaire, il baisse les impôts pour faire la différence avec Constantinople et ne cherche à convertir quiconque, «  la soumission lui suffisait, et la paix civile ». Les pages consacrées au calife Omar, à sa jeunesse dorée, à sa conversion, à l’image alors assez piètre de Muhammad chez les édiles locales, à la conquête éclair des pays sous le califat d’Abou Bakr (« Les victoires renforçaient la foi, la foi permettait de nouvelles victoires ») sont passionnantes. Mais à la différence d’un Dagobert qui avait conquis ou vassalisé de nombreux territoires sans penser l’au-delà de ses victoires, le calife Omar, lui, s’interroge : tout cela ne va-t-il pas un peu trop vite ? Alors, il médite et voit les livres, « il se fit expliquer ce qui s’y trouvait, à quoi ils servaient […] et cet objet singulier qui n’existait pas dans son pays, lui parût soudain comme un talisman donnant accès à la fois à la vie présente et aux siècles futurs ». «  Ce dont disposaient les religions périmées, il fallait que la vraie religion en disposât à son tour » et « il conçut le dessein de faire rassembler de façon analogue en un livre unique l’enseignement du prophète ». On s’en doute, le Coran fut un combat. Faire ce que Muhammad lui-même n’avait pas fait, n’était-ce pas blasphème ?  Omar découvrait, écrit joliment Taillandier, «  combien ce qui est une évidence  pour l’homme sage et qui a réfléchi peut paraître incompréhensible ou incongru pour la plupart, qui ne réfléchissent à rien », mais aussi que «  s’approprier le livre, c’était d’abord fixer la parole ; c’était ensuite s’approprier le temps pour entrer dans la permanence. Car les hommes mouraient et le livre resterait ».

Il y a aussi, Frédégaire, prieur de l’abbaye de Saint-Martin auquel Pepin de Herstal, petit-fils du Pépin de Dagobert, demande d’entreprendre la chronique des royaumes francs. Autre combat ! Nous sommes alors en 695. En ce temps, le peuple s’exprimait dans un latin abâtardi et les nobles francs « qui vivaient dans leur vieux parler germanique » en étaient secrètement offusqués, «  cette langue des livres, si nécessaire pour instruire et gouverner, leur inspirait de puissants soupçons parce qu’elle représentait un pouvoir dont ils étaient exclus ». En outre- telle était la commande- il convenait que l’écrit fût à la gloire de la lignée des Pépin afin d’entretenir l’idée qu’ils avaient vocation à supplanter les Mérovée, nos vieux rois ! Les affres du prieur, nègre d’une histoire arrangée, sont contées avec grand bonheur.

Charles Martel apparaît (715). Le lecteur, désormais instruit du mobile hagiographique des écrits et des contrefaçons historiques, est tout disposé à goûter le vrai portait du vainqueur des Arabes à Poitiers, et là notre auteur Taillandier s’en donne à cœur joie !  Karl, le bâtard du Pépin de Dagobert, a fait le ménage  ou sa mère, la perfide Alpaïde, pour son compte : on a assassiné l’évêque qui avait dénoncé cette union illégitime et les deux fils du vrai sang, ne restait plus que lui. Chacun s’y rallie. « Il était une jeune brute aux cheveux drus et longs, au torse épais, aux jambes puissantes ». Reste à convaincre encore le roi de Soissons ou de Paris. On combat, on trahit, on vainc et on s’accommode en définitive du roi vaincu Chilpéric, car désormais ce sont les maires du palais qui choisissent leur roi. Après avoir vaincu les Aquitains et les Neustriens, il s’attaque aux Alamans et aux Suèves, s’avance jusqu’au Danube, ne cesse de punir, saccager, rançonner les peuples conquis. Et les Arabes, s’interroge-t-on ? Il y est absolument indifférent, constate que les Musulmans ne l’ont jamais inquiété, qu’en Provence, on commerce avec eux, qu’ils tracassent en revanche Eudes d’Aquitaine, ce qui fait ses affaires, et qu’il pourrait même aller les aider et s’entendre avec eux, infidèles ou pas ! «  Toute la question de sa vie, poursuit Taillandier, a été d’incarner son peuple et sa race, non pas les Romains ou les chrétiens ». Et si quinze ans plus tard, Charles se laisse convaincre, ce n’est pas nécessairement pour les raisons, reconstruites et hélas à ce jour toujours entretenues, c’est que duc d’Eudes d’Aquitaine vient d’annoncer le mariage de sa fille avec le gouverneur Maure de Narbonne. « Infidèles, qu’ils le fussent, il y était indifférent ; mais pas à une alliance qui se tournerait contre lui » ! Mais Charles Martel tergiverse encore. Munuza, le gouverneur arabe de Narbonne est un pacifique ; « soucieux de gouverner en paix, il protégeait même les juifs de Narbonne ; dans ce but, il avait interdit la pratique de la gifle pascale, qui consistait pour tout bon chrétien, le jour de Pâques, à frapper le premier juif qu’il rencontrerait ».

 

La suite vous la connaissez. Mais je vous assure que ces chroniques de la Croix et du Croissant, très bellement écrites, se lisent avec un grand agrément et un étonnement à toutes les pages. Taillandier l’écrit dans sa post-face « lorsque les faits sont passés, il ne reste que le récit, qui prend alors la place de la réalité ».  La réalité, ce roman historique nous la restitue, comme on offre un présent qui gratifie et en impose.

08/07/2014

"Une imposture" Juan Manuel de Prada, Seuil

Un livre peut en cacher un autre, surtout lorsqu’il a pour titre « Une imposture » et pour auteur Juan Manuel de Prada.

De Prada est un romancier de grande virtuosité (« L’étoffe des héros », « La tempête ») , un conteur de premier ordre, un illusionniste de talent.  Un écrivain à sève romanesque, grandiose et profus, impétueux comme ces bavards qui s’enivrent de paroles et qui préfèrent, plutôt que de faire relâche, prendre un mot pour un autre quand le bon se dérobe. D’un culot d’acier, il doit songer que l’inattendu fera image. Il sait que sa prose risque de donner le tournis, mais il est suffisamment sûr de son art -du récit, de la composition, de la structure romanesque- pour se persuader que ses lecteurs ne se perdront pas en route. Ravi peut-être qu’ils n’y aient vu que du feu. Et sous cette « Imposture », c’est du feu fasciste qu’il est question.  Des phalanges franquistes, et pire encore, de la Division Azul qui est allée combattre sur le front de l’Est sous uniforme allemand.

Antonio Esposito est une crapule, un demi-maquereau madrilène de la fin des années 30, plutôt sympathique, qui se trouve compromis dans un crime et s’engage dans La Division Azul pour échapper aux poursuites. Front de l’Est donc, où il retrouve les divisionnaires, traversée de la Pologne dans un train de marchandises, combats en Russie, siège de Léningrad, fait prisonnier par les Russes, 12 ans de combats ou de captivité. Il trouve là-bas un phalangiste qui lui ressemble, Gabriel Mendoza, dont la mort lui offre une nouvelle identité. Libéré il revient en Espagne au début des années 50 et se fait passer pour Mendoza. Il retrouve la fiancée de l’autre, le boulot de l’autre, la jeune nièce de l’autre, la fortune de l’autre et manœuvre dans le mensonge avec plus ou moins de réussite moyennant pas mal de crimes.

Cette imposture qui ne se noue qu’au milieu du livre est parfaitement menée, un vrai thriller psychologique qui, comme souvent les récits d’imposture, laisse le lecteur intranquille. Le venin d’empathie pour l’imposture est toujours puissant quand le talent de l’écrivain ou du scénariste parvient à faire de nous des témoins complices ou des confidents complaisants  (« Le retour de Martin Guerre » ; « L’adversaire » d’Emmanuel Carrère). Ici, on s’y enivre et De Prada se régale : plus Antonio/Gabriel est abject plus nous retenons notre souffle de crainte que son jeu ne soit découvert. Tout ceci, qui n’est que la moitié du livre, est délicieusement amoral, d’une précision de montre suisse, anodin.

Car le propos de l’auteur n’est pas là. Il est dans la réhabilitation de la Phalange ! Du fascisme à l’espagnole, de Jose Antonio Primo de Rivera,  du franquisme des premiers temps dont De Prada regrette qu’il ait été à ce point rapidement abâtardi, anémié, édulcoré «  pour faire place à toute cette racaille de monarchistes,  de démocrates chrétiens, de bigots, de technocrates ». Franco ? un traître au « phalangisme originel ». L’Espagne des années 50 ? « Devenue le paradis des bureaucrates, des syndicalistes serviles et des professionnels de la rapine ». Plus loin on trouve même dénoncés comme étant au service du franquisme « des fils à papa de la République » ! « Faut voir tout ce dont Franco est capable pour que les démocraties le laissent vivre ». 

L’ultime bassesse des fachos c’est de se faire passer pour les cocus de l’Histoire comme si le rapport de force était la seule jauge de la moralité personnelle. Le seul coupable ? Le battement d’aile du papillon qui, d’un équilibre précaire, les a fait tomber du mauvais côté !

Et l’imposture de De Prada, la vraie, la sous-jacente, la seule qui tienne son livre de bout en bout, est bien celle-ci : tenter de susciter la compassion pour des phalangistes espagnols ayant combattu sous uniforme allemand !

Toute la panoplie de l’argumentaire-scélérat-type est déployée ici, non sans astuce, mais avec un culot d’acier qui horripile et quelquefois effraye.

1. « La Division Azul  n’est pas ce que vous croyez ».  Moins un repère de fascistes qu’un rassemblement hétéroclite,  « un chaos inextricable », «  « anciens combattants de l’armée républicaine souhaitant échapper aux camps franquistes », « rejetons de familles gauchistes, pour la plupart sans profession, qui comptaient faire ainsi oublier la procédure disciplinaire à leur encontre », «  soldats qui avaient été poussés à s’engager après avoir commis une faute grave », « campagnards ou analphabètes » fuyant la misère…

2. « Ces combattants ont été héroïques », sur le front de l’Est, dans la neige et dans la boue. Ce sont, il est vrai, les pages les plus réussies. « Il comprenait maintenant que la guerre pût être considérée comme le plus beau des sports, parce que d’elle surgit l’homme dépouillé des mollesses et des duplicités de la civilisation, l’homme nu et sincère qui tue sans haine et meurt sans peine, dans une joie de tuer et de mourir semblable à celle des jeux de l’enfance ».

3. « Ils se sont toujours comportés en bons chrétiens » Un capitaine de la Division Azul à Antonio «  Ces fumiers de nazis infligent aux gens des abominations, soldat. Ce sont des foutus chacals assoiffés de sang. Conduisez-vous en digne chrétien avec les civils russes, qui ne sont pas nos ennemis ». Pendant la traversée de la Pologne pour rejoindre le front, Antonio tend « un morceau de pain noir à une enfant qui lui montrait un scapulaire avec l’image de la Vierge ». Sur le front, Antonio, de garde, s’abstient de tirer sur un soldat russe : «  ce n’était pas un soldat ennemi qu’il voyait devant lui, mais un homme frigorifié sorti chercher du bois pour entretenir le feu ».

4. Faits prisonniers par les Russes – certains le resteront plus de dix ans- leur force de caractère et le refus de trahir leurs idéaux faisaient l’admiration de leurs geôliers (« la colonie espagnole restait la plus rebelle et la plus réfractaire au catéchisme communiste » ; «  Mendoza s’était gagné le respect des soldats russes) tandis que la française Nina, engagée volontaire auprès des soviétiques, avait un « désir de rédimer le monde par un allègre bain de sang » «  Nina avait senti s’éveiller en elle une mauvaise bête toute disposée, sous prétexte de combattre le fascisme, à se délecter dans le crime » ….

5. Enfin l’essentiel qui suscite toujours la compassion quand on abolit les mémoires. « Dans la déroute, ces hommes ont été abandonnés par ceux qui les avaient envoyés au front ». Ainsi, Cifuentes, le personnage le plus « positif » du roman, avec Mendoza, deux phalangistes originels, hommes de droiture  et d’idéal, de s’exclamer « Maintenant on me traite de nazi ! Mais merde, à la fin ! Quand je suis parti, être nazi c’était être un soldat de Dieu, et maintenant, on te traite de nazi pour t’insulter. Comment je vais bien pouvoir faire pour vivre, moi ?

CQFD.  Il y a dans le propos et le récit, entre admiration exaltée et vertige des mondes qui s’effondrent, du Céline de « D’un château l’autre » et du Brasillach et Massis des « Cadets de l’Alcazar ».

Et J.M. de Prada tout à son monument à la gloire de la pureté fasciste, hélas selon lui, trop tôt compromise et désormais déchue, parsème son récit de quelques « perles »,  certaines au goût doux-amer « des putes aussi bruyantes qu’un sérail pendant le ramadam », ou ce «  regard d’hypnotiseur ou de rabin » ou encore  ce  « La nuit turque apportait des senteurs de sérail et de traquenard », d’autres tout à fait abjectes telle ce  «  la maïsena ou la colle de farine qu’avaient avalées les Allemands [métaphore du Plan Marshall] pour être absous de leurs péchés véniels ». Oui « véniels », nous dit De Prada….

Alors, pourquoi lire ce livre ? Parce qu’il est important. Un vrai livre fasciste, intelligent, bien mené, ultra-réactionnaire – une scène d’interruption de grossesse est à peine  supportable- dont la lecture est plus que salubre, tant elle nous porte à la vigilance et nous appelle à ne rien oublier de l’histoire.

Et parce que, bien sûr, De Prada est tout sauf un écrivain médiocre, qu’il est la plume éblouissante d’une certaine Espagne, amère mais tout sauf vaincue, qu’il brosse un portrait du Madrid des années 50 saisissant, que ses personnages de femmes sont d’une extraordinaire sensibilité, qu’il évoque des toreros et ….qu’il déteste Ava Gardner  qui «  organisait des bringues colossales qui ne se terminaient qu’au matin, une fois taris les flots de champagne et les flux vaginaux », « traînant à sa suite une ribambelle de Gitans d’opérette aux coups de glotte automatiques, de crapuleuses marquises, de toreros d’outre gloire ou encanaillés, de casseurs et de larbins satyriasiques, tâte-culs et cunnilinguseux qui formaient sa cohorte madrilène ». On trouve ailleurs, toujours à propos de son entourage, « des toreros au gland fluet » et ce très réussi « des cireurs de chaussures noirs jusqu’aux sourcils » ! « Sa poitrine se penchait à son décolleté comme un suicidé au garde-fou d’un pont, dans son désir de s’offrir ». Et ce merveilleux : « La balourde Ava, après avoir perdu plusieurs fois l’équilibre, avait renoncé à frapper le guéridon du talon et s’était accroupie pour pouvoir pisser plus commodément"...

Traduction d'une grande virtuosité de Gabriel Iaculli