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08/07/2014

"Une imposture" Juan Manuel de Prada, Seuil

Un livre peut en cacher un autre, surtout lorsqu’il a pour titre « Une imposture » et pour auteur Juan Manuel de Prada.

De Prada est un romancier de grande virtuosité (« L’étoffe des héros », « La tempête ») , un conteur de premier ordre, un illusionniste de talent.  Un écrivain à sève romanesque, grandiose et profus, impétueux comme ces bavards qui s’enivrent de paroles et qui préfèrent, plutôt que de faire relâche, prendre un mot pour un autre quand le bon se dérobe. D’un culot d’acier, il doit songer que l’inattendu fera image. Il sait que sa prose risque de donner le tournis, mais il est suffisamment sûr de son art -du récit, de la composition, de la structure romanesque- pour se persuader que ses lecteurs ne se perdront pas en route. Ravi peut-être qu’ils n’y aient vu que du feu. Et sous cette « Imposture », c’est du feu fasciste qu’il est question.  Des phalanges franquistes, et pire encore, de la Division Azul qui est allée combattre sur le front de l’Est sous uniforme allemand.

Antonio Esposito est une crapule, un demi-maquereau madrilène de la fin des années 30, plutôt sympathique, qui se trouve compromis dans un crime et s’engage dans La Division Azul pour échapper aux poursuites. Front de l’Est donc, où il retrouve les divisionnaires, traversée de la Pologne dans un train de marchandises, combats en Russie, siège de Léningrad, fait prisonnier par les Russes, 12 ans de combats ou de captivité. Il trouve là-bas un phalangiste qui lui ressemble, Gabriel Mendoza, dont la mort lui offre une nouvelle identité. Libéré il revient en Espagne au début des années 50 et se fait passer pour Mendoza. Il retrouve la fiancée de l’autre, le boulot de l’autre, la jeune nièce de l’autre, la fortune de l’autre et manœuvre dans le mensonge avec plus ou moins de réussite moyennant pas mal de crimes.

Cette imposture qui ne se noue qu’au milieu du livre est parfaitement menée, un vrai thriller psychologique qui, comme souvent les récits d’imposture, laisse le lecteur intranquille. Le venin d’empathie pour l’imposture est toujours puissant quand le talent de l’écrivain ou du scénariste parvient à faire de nous des témoins complices ou des confidents complaisants  (« Le retour de Martin Guerre » ; « L’adversaire » d’Emmanuel Carrère). Ici, on s’y enivre et De Prada se régale : plus Antonio/Gabriel est abject plus nous retenons notre souffle de crainte que son jeu ne soit découvert. Tout ceci, qui n’est que la moitié du livre, est délicieusement amoral, d’une précision de montre suisse, anodin.

Car le propos de l’auteur n’est pas là. Il est dans la réhabilitation de la Phalange ! Du fascisme à l’espagnole, de Jose Antonio Primo de Rivera,  du franquisme des premiers temps dont De Prada regrette qu’il ait été à ce point rapidement abâtardi, anémié, édulcoré «  pour faire place à toute cette racaille de monarchistes,  de démocrates chrétiens, de bigots, de technocrates ». Franco ? un traître au « phalangisme originel ». L’Espagne des années 50 ? « Devenue le paradis des bureaucrates, des syndicalistes serviles et des professionnels de la rapine ». Plus loin on trouve même dénoncés comme étant au service du franquisme « des fils à papa de la République » ! « Faut voir tout ce dont Franco est capable pour que les démocraties le laissent vivre ». 

L’ultime bassesse des fachos c’est de se faire passer pour les cocus de l’Histoire comme si le rapport de force était la seule jauge de la moralité personnelle. Le seul coupable ? Le battement d’aile du papillon qui, d’un équilibre précaire, les a fait tomber du mauvais côté !

Et l’imposture de De Prada, la vraie, la sous-jacente, la seule qui tienne son livre de bout en bout, est bien celle-ci : tenter de susciter la compassion pour des phalangistes espagnols ayant combattu sous uniforme allemand !

Toute la panoplie de l’argumentaire-scélérat-type est déployée ici, non sans astuce, mais avec un culot d’acier qui horripile et quelquefois effraye.

1. « La Division Azul  n’est pas ce que vous croyez ».  Moins un repère de fascistes qu’un rassemblement hétéroclite,  « un chaos inextricable », «  « anciens combattants de l’armée républicaine souhaitant échapper aux camps franquistes », « rejetons de familles gauchistes, pour la plupart sans profession, qui comptaient faire ainsi oublier la procédure disciplinaire à leur encontre », «  soldats qui avaient été poussés à s’engager après avoir commis une faute grave », « campagnards ou analphabètes » fuyant la misère…

2. « Ces combattants ont été héroïques », sur le front de l’Est, dans la neige et dans la boue. Ce sont, il est vrai, les pages les plus réussies. « Il comprenait maintenant que la guerre pût être considérée comme le plus beau des sports, parce que d’elle surgit l’homme dépouillé des mollesses et des duplicités de la civilisation, l’homme nu et sincère qui tue sans haine et meurt sans peine, dans une joie de tuer et de mourir semblable à celle des jeux de l’enfance ».

3. « Ils se sont toujours comportés en bons chrétiens » Un capitaine de la Division Azul à Antonio «  Ces fumiers de nazis infligent aux gens des abominations, soldat. Ce sont des foutus chacals assoiffés de sang. Conduisez-vous en digne chrétien avec les civils russes, qui ne sont pas nos ennemis ». Pendant la traversée de la Pologne pour rejoindre le front, Antonio tend « un morceau de pain noir à une enfant qui lui montrait un scapulaire avec l’image de la Vierge ». Sur le front, Antonio, de garde, s’abstient de tirer sur un soldat russe : «  ce n’était pas un soldat ennemi qu’il voyait devant lui, mais un homme frigorifié sorti chercher du bois pour entretenir le feu ».

4. Faits prisonniers par les Russes – certains le resteront plus de dix ans- leur force de caractère et le refus de trahir leurs idéaux faisaient l’admiration de leurs geôliers (« la colonie espagnole restait la plus rebelle et la plus réfractaire au catéchisme communiste » ; «  Mendoza s’était gagné le respect des soldats russes) tandis que la française Nina, engagée volontaire auprès des soviétiques, avait un « désir de rédimer le monde par un allègre bain de sang » «  Nina avait senti s’éveiller en elle une mauvaise bête toute disposée, sous prétexte de combattre le fascisme, à se délecter dans le crime » ….

5. Enfin l’essentiel qui suscite toujours la compassion quand on abolit les mémoires. « Dans la déroute, ces hommes ont été abandonnés par ceux qui les avaient envoyés au front ». Ainsi, Cifuentes, le personnage le plus « positif » du roman, avec Mendoza, deux phalangistes originels, hommes de droiture  et d’idéal, de s’exclamer « Maintenant on me traite de nazi ! Mais merde, à la fin ! Quand je suis parti, être nazi c’était être un soldat de Dieu, et maintenant, on te traite de nazi pour t’insulter. Comment je vais bien pouvoir faire pour vivre, moi ?

CQFD.  Il y a dans le propos et le récit, entre admiration exaltée et vertige des mondes qui s’effondrent, du Céline de « D’un château l’autre » et du Brasillach et Massis des « Cadets de l’Alcazar ».

Et J.M. de Prada tout à son monument à la gloire de la pureté fasciste, hélas selon lui, trop tôt compromise et désormais déchue, parsème son récit de quelques « perles »,  certaines au goût doux-amer « des putes aussi bruyantes qu’un sérail pendant le ramadam », ou ce «  regard d’hypnotiseur ou de rabin » ou encore  ce  « La nuit turque apportait des senteurs de sérail et de traquenard », d’autres tout à fait abjectes telle ce  «  la maïsena ou la colle de farine qu’avaient avalées les Allemands [métaphore du Plan Marshall] pour être absous de leurs péchés véniels ». Oui « véniels », nous dit De Prada….

Alors, pourquoi lire ce livre ? Parce qu’il est important. Un vrai livre fasciste, intelligent, bien mené, ultra-réactionnaire – une scène d’interruption de grossesse est à peine  supportable- dont la lecture est plus que salubre, tant elle nous porte à la vigilance et nous appelle à ne rien oublier de l’histoire.

Et parce que, bien sûr, De Prada est tout sauf un écrivain médiocre, qu’il est la plume éblouissante d’une certaine Espagne, amère mais tout sauf vaincue, qu’il brosse un portrait du Madrid des années 50 saisissant, que ses personnages de femmes sont d’une extraordinaire sensibilité, qu’il évoque des toreros et ….qu’il déteste Ava Gardner  qui «  organisait des bringues colossales qui ne se terminaient qu’au matin, une fois taris les flots de champagne et les flux vaginaux », « traînant à sa suite une ribambelle de Gitans d’opérette aux coups de glotte automatiques, de crapuleuses marquises, de toreros d’outre gloire ou encanaillés, de casseurs et de larbins satyriasiques, tâte-culs et cunnilinguseux qui formaient sa cohorte madrilène ». On trouve ailleurs, toujours à propos de son entourage, « des toreros au gland fluet » et ce très réussi « des cireurs de chaussures noirs jusqu’aux sourcils » ! « Sa poitrine se penchait à son décolleté comme un suicidé au garde-fou d’un pont, dans son désir de s’offrir ». Et ce merveilleux : « La balourde Ava, après avoir perdu plusieurs fois l’équilibre, avait renoncé à frapper le guéridon du talon et s’était accroupie pour pouvoir pisser plus commodément"...

Traduction d'une grande virtuosité de Gabriel Iaculli 

 

02/05/2014

"Comme les amours" Javier Marias, Gallimard, trad. A-M. Geninet

A Madrid, la capitale la plus dépaysante d’Europe, on a encore des habitudes sociales hors de chez soi. Ainsi Maria Dolz, la narratrice, directrice de collection dans une maison d’édition, prend tous les jours son petit déjeuner à la terrasse d’un café de quartier. Il y a là des habitués que l’on croise du regard sans pour autant les aborder, tous les jours là eux aussi. Parmi ceux-là, un couple, ou plus exactement une femme qu’un homme, sans doute son mari, vient rejoindre, peut-être après avoir accompagné les enfants à l’école. Maria est fascinée par l’allure de ce couple qui irradie de bonheur, fascinée à tel point qu’elle s’impatiente certains matins de ne pas les trouver à l'heure au rendez-vous. Elle les observe, s’abîme dans les regards ou les sourires qu’ils s’échangent et cette scène d’harmonie conjugale au petit matin devient sa dose énergisante et voluptueuse pour la journée. Elle s’y projette et s’y nourrit. Elle les appelle « le couple parfait ».

Mais un beau jour le couple ne paraît plus en terrasse. Maria apprend par la presse qu’un malheur est arrivé au mari, Miguel Desverne, producteur de cinéma qui a été assassiné par un déséquilibré en pleine rue. Six mois plus tard quand la veuve réapparaît, Maria  présente ses condoléances à celle qui n’est plus tout à fait une inconnue. Luisa, broyée par la tragédie mais sensible au geste, lui confie qu’elle non plus ne leur est était pas étrangère, qu’elle était une silhouette familière au couple qui l’avait baptisée « La Prudente ». Et d’inviter Maria à lui rendre visite à son domicile où elle fera la connaissance de l’ami le plus proche de Miguel, l’équivoque Javier Diaz-Ravela qui s’occupe avec empressement et une attention singulière de la veuve et de ses enfants. Cet homme, très beau, grande allure, est manifestement amoureux de Luisa. La situation paraît étrange à Maria qui n’est pas insensible à son charme mais nourrit les pires doutes sur son compte. Ce crime de rue serait-il bien le fait d’un déséquilibré comme lu dans le journal ? Et Javier y serait-il aussi étranger qu’il le paraît d’évidence ?

« Il est très risqué de se mettre dans la tête d’autrui par l’imagination »  nous dit l’auteur, qui nous sert là sous des apparences de thriller psychologique une fable morale sur le couple, l’amour, la mort, le deuil, en sondant les profondeurs de l’âme et ses tensions, ses tourments et ses vertiges dans une prose soignée, lente, quelque fois un peu solennelle, mais enveloppante et ensorcelante, ne laissant au lecteur ni répit ni repos, nous prenant par la main pour nous amener au plus près du gouffre et nous y laisser sur les bords, en se jouant de nos frayeurs.

Et on aime ça, à la folie ! On s’y sent balloté, égaré, inquiet, plein d’appréhension sur ce qui va suivre, apeuré, affolé de se laisser ainsi maltraiter par un auteur au talent criminel, qui suspend la progression de l’intrigue par des digressions irritantes, à la limite du supportable, comme Javier tente de distraire Maria de ses obsessions accusatrices en lui faisant l’amour. Et ces scènes, sa manière de lui faire l’amour, cette façon de se rhabiller aussitôt après en l’invitant à rentrer chez elle, disent assez qu’il ne s’agissait que d’apaisements provisoires.

Car comme ces scènes d’innocence retrouvée, les digressions de Javier Marias n’en sont pas ! Avez-vous remarqué que l’auteur porte le même prénom que le criminel en puissance, l’innocent d’hypothèse, le présumé de tout ? Et un patronyme identique à une consonne près  au prénom de sa narratrice, investigatrice en ressorts psychologiques, toujours en alerte, jamais à court de supputations, même les plus effroyables. Ces réflexions sur la mort, le hasard et l’intendance du crime, les affres et l’éphémère du deuil, les tourments du souvenir et la crainte des revenants, le marché de l’amour (« Nous ne devons pas nous formaliser que l’on se contente de nous faute de mieux »), la vie de couple, les équivoques du sentiment amoureux, « l’indolence fatiguée ou contente des amants après une rencontre », loin de ralentir l’intrigue, la nourrissent, lui font prendre corps, l’enveniment, tel l’esprit de Maria qui prend feu, à force de trop réfléchir, de trop observer, de se mêler de trop près à la vie des autres. Cette mise en abîme de la narration est d’une grande efficacité. Et on se trouve honteux de redouter, hypnotisés que nous sommes par l’infini des échanges chat-et-souris entre nos deux personnages, le retour du mort parmi les vivants, le retour de Miguel l’assassiné, si sa présence devait, en nous offrant la vérité, mettre un terme à ce qui se noue d’indécis et de tâtonnant entre Javier et Maria. L’auteur s’amuse tant de nous qu’il consacre des pages, éblouissantes, au « Colonel Chabert » de Balzac, ce grognard de Napoléon donné pour mort lors de la bataille d’Eylau dont la veuve hérite avant de se remarier et qui réapparaît des années plus tard, accusé d’imposture par les siens qui ne sont plus disposés à exhumer un inattendu vivant du monde ordonné des morts. Et à lire ces pages, on frémit, loin de tout esprit de justice et de compassion, à l’idée que cela pourrait arriver à nos héros de « Comme les amours ».

Livre pessimiste comme d’un moraliste, qui éblouit par la langue et la traduction extraordinaire qui en est faite, sa construction étourdissante et la profondeur, quelquefois proustienne, de l’introspection des âmes, ici les âmes ordinaires.

Quelques extraits en avant, ou arrière- goût :

« Quand on désire longtemps une chose, cesser de la désirer s’avère très difficile, je veux dire admettre ou s’apercevoir qu’on ne la désire plus ou qu’on lui en préfère une autre »

« Tout le monde réagit ainsi, personne n’accepte plus que les choses se passent parfois sans qu’il y ait un coupable, ou que la malchance existe, ou que certaines personnes tournent mal, aillent à leur perte et fassent toutes seules leur malheur et leur ruine ».

« Il y a des gens comme ça, des gens qui s’impatientent et qui s’ennuient dans le malheur. Non qu’ils soient frivoles ou qu’ils aient la tête vide. Ils l’endurent lorsqu’il leur arrive, à l’évidence, probablement comme tout le monde. Mais ils sont destinés à s’en débarrasser rapidement et sans y mettre une grande détermination, par une sorte d’incompatibilité. C’est dans leur nature que d’être légers et joyeux et ils ne voient aucun prestige à souffrir, contrairement à la majeure partie de notre pénible humanité »

« Pour autrui n’importe quel malheur a sa date de péremption sociale, personne  n’est fait pour contempler la peine, ce spectacle n’est tolérable que pendant un bref laps de temps »

Et cette dernière, la plus représentative du livre : « La vérité n’est jamais nette, c’est toujours un embrouillement. Même la plus élucidée. Mais dans la vie réelle presque personne n’a besoin de la découvrir ou de se consacrer à enquêter sur quoi que ce soit, on ne le voit que dans les romans puérils ».

Pour sûr, ce roman-là n’est guère pour les enfants. 

01/05/2014

"L'écriture du monde", François Taillandier, Stock

Sur le tableau noir des classes de notre enfance, c’était la première date : 476 fin de l’Empire romain d’Occident, déposition du dernier empereur romain Romulus Augustule par Odoacre, roi des Hérules. Cela nous parlait assez peu, mais sonnait bien à nos oreilles. Il est vrai qu’à l’école primaire et à celle qui suit, l’Antiquité tardive sombre vite dans un trou noir ; nous ignorons Constantinople sauf quand l’Islam est sous les remparts, et à peu près tout des 1 000 ans de l’empire byzantin pour ne raccrocher vraiment les wagons qu’en l’an 800 avec Charlemagne, après une courte pause au baptême de Clovis.

François Taillandier nous présente avec « L’écriture du monde » une belle méditation sur ces temps lointains où quelques figures du VIème siècle vont s’attacher à préserver la culture de la haute époque romaine, pendant que les mercenaires barbares s’installent à demeure sur les terres méridionales et que la chrétienté, cependant très déchirée, se déploie : tout le monde se convertit ou à peu près, Justinien fait construire Sainte Sophie, Benoist de Nurcie organise la vie monastique et Denys le Petit invente le calendrier de notre ère.

Il s’agit d’un roman historique, et l’auteur qui a été récompensé il y a quelques années par le Grand Prix de l’Académie française nous offre des voluptés de lecture dignes des « Mémoires d’Hadrien » de Marguerite Yourcenar : grand style et érudition, ici mélangés de méditations mélancoliques sur la fin d’un monde, le brassage des cultures et les tâtonnements des époques de transition.

Car son personnage principal – qui a réellement existé- est un romain de vieille souche et de haute culture que la nécessité et l’opportunisme (il faut bien que les patriciens servent à ce à quoi les siècles les ont formés) conduiront à servir le roi ostrogoth Théodoric auquel l’empereur d’Orient Zénon  (« un soudard parvenu ») avait abandonné l’Italie pour préserver Constantinople. Ce Théodoric avait, lors d’un banquet de pourparlers, égorgé le fameux Odoacre, le putchiste, celui-là même qui avait déposé Romulus Augustule.  Et c’est le petit peuple de Ravenne qui par moquerie gratifia celui qu’on avait affublé du nom du légendaire fondateur de l’Empire du sobriquet «  Augustule ». En fait il s’appelait Augustus et nous ne le connaissions que par son surnom ! Odocare, lui, tout mercenaire de l’Empire qu’il fût et fils d’un ministre d’Attila, avait, magnanime, épargné la vie du dernier empereur qu’il avait seulement exilé sur une île de la baie de Naples. Il faut dire que celui-là était un tout jeune homme de 16 ans, « un innocent fantoche », à ce point insignifiant que l’histoire ne s’est préoccupée ni de la date ni de la cause de sa mort. François Tallandier écrit joliment « L’ultime lien qui amarrait encore le présent au môle des siècles s’était rompu ».

L’empereur Justin lointain successeur en Orient de Zénon n’est guère plus glorieux (« Constantinople héritait donc elle aussi  d’un empereur illettré, mais que son intelligence élémentaire  munissait de quelques vertus : la conscience de ses manques, le respect de l’instruction et le sens de la famille »). Son neveu Justinien qui devint empereur en 527 et épousa l’influente Théodora compensera les faiblesses de l’oncle : il réformera le droit et la fiscalité, luttera contre les Vandales d’Afrique du Nord dont finalement il s’assurera, avant de reconquérir l’Italie grâce à son général Bélisaire (« Là commença, méthodique, un massacre qui dura toute la nuit. On sut que désormais Constantinople avait un maître »). Le Benoît du Mont Cassin, celui de la Règle (« Il faisait penser à un sarment sec, à un cuir trop corroyé »), Grégoire, le futur père de l’Eglise Grégoire-le-Grand qui pensait que la fin du monde était proche et devint pape contre son gré (« Il en vint à tenter de fuir de Rome, caché dans un tonneau. Mais on le retrouva, et il ne put se dérober davantage », huit ou neuf personnages historiques négligés ou oubliés nous sont ainsi restitués dans le cours du récit en de très belles pages, pleines de trouvailles, d’enseignements et de sagesse.    

Au-delà d’anecdotes souvent réjouissantes, ce livre est le testament philosophique de notre personnage Cassiodore qui, la disgrâce venue, traverse l’Italie pour fonder un monastère voué à la préservation de la culture ancienne (« On se partagerait entre la prière, l’étude et l’accroissement de la bibliothèque »), car, en dépit ou à cause de l’air du temps qui est alors au christianisme, il est habité par la crainte que « la vieille culture païenne soit balayée par les Ecritures » et que « toute jouissance trouvée dans sa fréquentation soit un péché. N’était-il pas sacrilège de se soucier de Cicéron ou de Sénèque quand Jésus avait parlé ? »). C’est aussi l’évocation passionnante du temps des déchirures et des reprises hardies, des basculements d’un monde et des esquisses inattendues ou hasardeuses des mondes nouveaux possibles.

Déchirures des vêtements du vieux monde,illustre mais usé, avec sa part de crainte et de mélancolie, et temps des reprises par des doigts d’or, du rapiéçage et du patchwork, parfois à tâtons, telle Théolinda de Bavière qui traverse les Alpes pour épouser le roi des Lombards, ennemis des Francs dont elle souhaitait se revancher par fidélité à sa mère qui avait été gagnée aux dés par Clotaire, fils de Clovis, et qui comprend contre son époux l’intérêt de s’associer au projet d’unité du Pape Grégoire et l’utilité pour les Lombards de se convertir à la foi romaine en abandonnant l’arianisme.

 « Ainsi quand ils moururent, le brouillon du monde demeurait inachevé, plein de ratures, de repentirs, de grattages et d’interpolations […] Quand ils moururent, ils laissaient quelques efforts, quelques larmes, quelques traces […]. Quand ils moururent, laissant tout en l’état, ils étaient sûrs peut-être d’avoir réussi où ils s’étaient trompé, échoué où ils avaient semé les graines les plus fécondes » .

 C’est très beau et tout à fait passionnant. Et la fin qui évoque l’entrée de Mahomet à La Mecque annonce, je l’espère, la suite sensible d’autres fracas de l’histoire.