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03/04/2014

"On a sauvé le monde" Dominique Fernandez, Grasset

Pour notre plus grand bonheur Dominique Fernandez a deux passions : l’Italie et la Russie et le talent de nous les faire partager avec la patiente simplicité d’un conteur qui ne se lasse d’aucun auditoire. Ancien professeur d’Italien, son souci de pédagogie est quelquefois appuyé, mais si l’on aime l’art et les récits de voyage, son érudition servie par un exceptionnel souci d’accessibilité comme sa phrase ample et enveloppante nous offrent des plaisirs de lecture que l’on aurait tort de bouder.  Sa figure d’Académicien influent et à fort tirage, d’homme de lettres insubmersible, un peu hors d’âge, est certes éloignée des paillettes et de la branchitude. Mais je lisais avec passion il y a trente ans  « Dans la main de l’ange », et me souviens encore du débit bousculé, du timbre un peu haut, des fins de phrases  assourdies par l’indignation de ses interventions télévisées lorsqu’il était question d’homosexualité, quand la télé était encore en noir et blanc et que l’expression « coming out » n’existait pas.

L’’homosexualité  est son sujet et presque son obsession, en tout cas sa grille de lecture à quoi peu de choses échappent. Et il a tôt fait de débusquer des inclinations secrètes, des mœurs refoulées ou clandestines, des tendances inconscientes dans tous ses personnages et toutes les œuvres d’art. Cela peut quelquefois agacer, mais s’agace-t-on de voir une solitude se chercher obstinément et parfois contre toute raison un compagnonnage possible ? Il est vrai qu’à notre époque d’humanisme aboli, on nomme désormais « communautarisme » cet élan des réprouvés à lutter contre l’isolement.

Deux jeunes gens se rencontrent à Rome dans les années 30, l’un est sans doute Français, l’autre le fils de Russes blancs exilés. Disons-le tout net l’intrigue est ténue, plutôt mal ficelée et assez abracadabrantesque. Cela n’a aucune importance. Dominique Fernandez est davantage un portraitiste, un biographe, un conteur, un homme de récits de voyage qu’un véritable romancier. Et quand ses romans sont réussis, c’est que son personnage est historique (Pasolini, Tchaïkovski, Le Caravage). Ici, hélas, nos deux jeunes gens, personnages de fiction, manquent de densité.

Mais l’un étudie Poussin et alors le livre devient merveilleux. Drôle d’homme que ce peintre à l’œuvre si académique et dont la vie fut pourtant si rebelle aux honneurs, à la gloire, à la recherche de notoriété ou de protections. Fernandez nous raconte tout ceci, sa vie à Rome mais à une adresse dans les faubourgs, sa réticence à répondre à l’invitation que lui lance Richelieu pour réaliser des commandes royales : malgré un courrier olographe, il fera attendre Louis XIII deux ans, se résignera au retour à Paris mais n’y restera que quelques mois avant de repartir dans sa tanière sur les bords du Tibre. Quant à l’œuvre, deux, trois, dix de ses toiles nous sont racontées avec une jubilatoire pédagogie qui dépoussière et oriente (vous voyez ce que je veux dire) une iconographie qui transmute et devient soudain transparente.

La vie estudiantine sous la  Rome mussolinienne, les querelles idéologiques qui déchirent un groupe de camarades, une architecture et une sculpture d’Etat qui cultivent les vertus de puissance et de virilité jusqu’au risque de l’inversion (le stade de marbres), l’emprise du fascisme sur les cerveaux et les mœurs, jusqu’à ce restaurateur romain qui bannit pates et spaghettis de sa carte au motif qu’il s’agit d’aliments contre-révolutionnaires : les pages romaines sont réjouissantes.

Les pages russes sont plus exaltantes encore, tant Dominique Fernandez illustre ce trait que la familiarité avec un peuple ou le goût d’un pays peuvent porter à retenir son esprit critique à l’égard de son régime ou de ses dirigeants. Pas par absence de cœur, de courage ou d’intelligence mais par fidélité et délicatesse. Simplement comme aime sa famille, avec ses secrets et ses drames, en dépit de ses déchirures et des épreuves traversées. Parce que l’on se sent frère de sang d’un peuple qu’on aime et qu’on prend garde à ne pas blesser, en parlant trop haut ou de trop loin, sans égards aux douleurs muettes. Il y a de nos jours une certaine grandeur à s’exposer ainsi à l’accusation de compromission ou à l’anathème ! Alors rien n’est tu par l’auteur des efforts d’égalité et d’éducation populaire du régime stalinien, de sa volonté de construire des stades et des piscines, des opéras accessibles à tous et des musées gratuits où l’on expose des Poussin, en dépit du reste.

Où l’on revient à ce qui constitue le vrai thème du livre : le rapport de l’art au peuple, aux gens, aux humbles, aux masses comme on disait là-bas jusqu’à la chute du mur de Berlin. « Est-ce bon pour l’art de n’être qu’un domaine clos, une chasse gardée, inaccessible à la masse de ceux qui ne disposent pas du bagage nécessaire ? » s’interroge un personnage, en porte-parole de l’auteur qui nous livre de très salubres méditations sur le sujet tout au long de ce roman pas très réussi mais de ce livre passionnant. En outre intelligemment illustré par les représentations en noir et blanc de quatorze toiles de Poussin, quelques autres de Simon Vouet, un Sebastiono del Piombo et un Caravage.

Une fois le livre refermé, se précipiter au Louvre, quelques photocopies en main, pour revoir les Poussin sous le parrainage auguste, tutélaire mais bigrement affranchi de DF.

 

 

 

15/02/2014

"Naissance" de Yann Moix, Grasset, Prix Renaudot 2013

Yann Moix court les plateaux télé et les magazines people comme d’autres de bar en bar pour noyer un chagrin. La mine fripée, l’œil glauque, l’air exaspéré, les poings qu’on imagine toujours fermés dans les poches au cas où, et une enfilade de perles inégales qu’il brode sans souci qu’on l’écoute. « Naissance », son dernier livre, le premier que je lis de cet auteur, ce sont ses brèves de comptoir à lui. Mais « brèves » elles ne le sont  guère : le livre est gros de 1140 pages ! Reste le comptoir ….et la cause du chagrin qui nous est ici révélée.

« Naissance » est l’autobiographie fantasmagorique, cauchemardesque, épique, mais tout sauf triviale, d’un enfant non désiré, sans doute battu, que ses parents n’ont eu d’autre projet que de priver d’avenir. Et sous le sombre burlesque – la visite par les parents d’un salon de la maltraitance ou le suivi d’un stage de spécialisation en enfants battus- ce livre est le long cri, désespéré, d’un corps martyrisé, épuisé par l’enfance et qui tente de se refaire.

Le récit, d’abord échographique, nous livre les impressions du fœtus quand le père, universitaire, refuse toute abstinence sexuelle pendant la grossesse de son épouse, puis celles du presque nouveau-né qui, coincé entre les cuisses de la parturiente, fait déjà face à la haine, celles d’un enfant enfin que l’on tarde à nommer, tant on en veut si peu. C’est sûr cela ne commence pas très bien. Mais les choses ne cesseront d’empirer quand on s’aperçoit que ce nouveau-né perturbateur est né sans prépuce ! Les parents qui redoutent une judéité rétrospective présentent le gosse à l’évêque et font le tour des rabbins afin que l’on puisse envisager une greffe. Le philosémitisme de l’auteur, souvent ombrageux, est ici porté par le ressort comique.  Je n’ai rien lu de plus drôle et de plus étincelant depuis «  Trois hommes dans un bateau » ou Don Quichotte! Mais ces étincelles mettent ici le feu à la poudre, éclatent en un artifice de réflexions dans les registres les plus divers, philosophiques, théologiques, d’histoire des mentalités : le messianisme juif et le Messie des chrétiens, Jésus et le Christ, la Trinité, l’Esprit Saint, il y en a des pages et des pages toutes jubilatoires d’intelligence.

Où l’auteur nous dit que l’enfant n’est pas le fils (« L’enfant est enfanté, c’est sa définition n’est-ce pas ? Il est mis au monde par ses parents. Tandis que le fils, est le contraire de l’enfant, il met ses parents au monde, en les choisissant »), que le christianisme a inventé le Fils pour inventer le Père ( « Etre Fils c’est mettre son Père au monde » ; «  C’est là le génie de la religion catholique : de fabriquer du Fils » ) et qu’il ne faut pas confondre Jésus le Fils et l’enfant Jésus (p.264 à 267 et 487à 489). Et d’une pirouette, le narrateur fait de ses parents maltraitants les « orphelins » de leur enfant pour se choisir, lui, en qualité de fils, l’inénarrable Marc Adolphe Oh, ami de la famille, comme père spirituel dont on va suivre les aventures.

Alors, bien sûr il y a des pages entières de listes de mots, de synonymes, d’expressions parentes, mais la plupart réjouissantes, un poème en alexandrins de dix pages sur les maltraitances de l’enfance – prouesse un peu vaine de bachelier doué -, des incidentes nombreuses, des potacheries, beaucoup de prose journalistique, genre Voici, qui peuvent irriter au lasser. Mais il y a aussi des portraits d’André Gide- auprès duquel la grand-mère du narrateur était gouvernante-, de Marat (p. 766 à 7779), des récits de la mort d’Alain-Fournier et de Péguy au combat, ce dernier « homme de courage et de nuque », « très têtu du galon » (p. 392 à 397), la reconstitution des nuits du groupe ésotérique Acéphale de Georges Bataille (p.700 à 710) et cette phrase « J’appelle ici pornographie l’indevinable des hommes et des femmes lorsqu’on les croise dans la rue », des méchancetés polémiques sur Duras ou Yourcenar ( à propos de cette dernière : « prose pour khâgne des années 30 »et ce venimeux « littérature de lesbienne incollable »- l’incollable est merveilleux !).

Au-delà de la prouesse d’abondance, il y a là un vrai livre, avec des fulgurances par dizaines sur les sujets les plus divers : l’appellation de  salle à manger   (« cela fait soue, poulailler, cela fait grain, cela fait mangeaille »), les crayons Caran d’Ache de notre enfance, ceux « dont les couleurs ne servaient pratiquement jamais. Rose très pâle, vert passé, jaune invisible, blanc complet, gris moyen. C’étaient les vilains petits canards de la gamme », Tarzan et Hobbes, le physique de Stendhal, les seins des filles, le jazz, Carole Laure, la gargouille de la cathédrale Sainte Croix d’Orléans qui se fourre ostensiblement le doigt dans le nez, la mort de Brian Jones dans une piscine ( « Ses cheveux font comme une fleur hérissée).

Moix n’évite pas les aigreurs contemporaines et quelques pages sur la France métissée, certes mises dans la bouche d’un personnage au nom prédestiné, M. Bras-de-Mort (p. 285 à 294), sont d’une si révoltante bêtise que l’on s’inquiète de les lire sous la plume de l'auteur, que l’on devine hélas amusé à nous les servir comme sous un masque qui grimace.

Mais il y a surtout un écrivain qui s’offre à nous entrain d’écrire, sachant que nous le lisons « en live », comme penchés au-dessus de son épaule pour mieux le voir à l’œuvre, qui s’interroge sur son projet d’écrire en direct, si long, un aussi gros livre, et qui nous donne quelques réponses (p.227 et p.482 à 483).

Alors, en route ! Et comme on le fait pour les gens pressés qui vont visiter trois jours une contrée qu’il en faudrait vingt pour explorer, voici quelques conseils de lecture rapide genre Guide du Routard (que Moix me pardonne !) 1- Sauter les pages de listes, sauf quelques unes à choisir au hasard, et les poèmes. 2- Lire en continu, sous la seule réserve précédente, les pages 1 à 795. 3- Le livre s’achève en réalité à la page 920 où le narrateur s’évapore, la parole étant désormais laissée aux histoires, pas très intéressantes, de son père choisi, le fameux Oh ; on peut sans dommage refermer le livre à la page 920 sans le dire à personne. Je vous en aurai ainsi économisé à peu près 300. Et aucun critique n’en aura autant lu que vous !

04/01/2014

" Le Bataillon créole", Raphaël Confiant, Mercure de France

Il y a en Martinique une statue du « soldat inconnu nègre » en hommage aux jeunes gens tombés au champ d’honneur durant la Guerre de 14. Les nécessités de la défense leur avaient ouvert l’enrôlement et des milliers d’entre eux ont accouru, fiers enfin d’être regardés comme des égaux ( « Tu vois manman, si les Blancs nous considéraient vraiment comme des zéros devant un chiffre, pourquoi feraient-ils appel à nous pour défendre la patrie ?»). Ou pour échapper un temps au sort de coupeur de cannes, à la grande fureur de leurs Békés de patrons. A la fin de la guerre, des femmes les pleurent près de cette statue.

Il y a là Lucianise, pleine d’amertume et de ressentiment à l’égard des « Embarqués » et de « Ceux d’En-France », qui a perdu son jumeau Lucien à Verdun ; Man Hortense qui songe à son fils Théodore, infatigable coupeur de canne, qui tombera pendant la bataille de la Marne ; Euphrasie la couturière en attente de nouvelles de son mari Rémilien, l’instit du village, prisonnier en Allemagne. Mais aussi ceux qui sont revenus du front : Ti Mano, le tambour de Grand-Anse, démineur dans les Dardanelles, miraculé ; Ferjule qui avait préféré l’aventure à la compagnie de son oncle Théramède, revenu borgne et estropié.

Autour de ces destins singuliers, Raphaël Confiant qui nous fait vivre la guerre de loin, d’un peu trop loin peut-être, nous présente le point de vue des proches restés « au pays ». Une vraie leçon d’anatomie de la Martinique : il en ouvre le cœur, en explore les humeurs, en tâte les plaies, en dissèque la peau. Les peaux plutôt, les peaux non pareilles. « Les Blancs créoles se contentent depuis des lustres d’hériter des terres et des usines de leurs ancêtres. Quand aux Nègres et aux Indiens, ils sont voués à leur servir de main d’œuvre » dit l’épouse du maire de Grand-Anse, une Mulâtresse, dans l’entre-deux.

Car c’est d’abord, si ce n’est exclusivement, d’inégalité des peaux qu’il est question. C’est vrai des soldats bien sûr une fois en Métropole, que l’on brocarde sans cesse : « Blanchette », «  Bamboula », « Blanche Neige », « Chocolat », « Face de Pygmée ». Un vrai florilège de « La Manif pour tous » ! Au front, les Blancs ne se mêlent pas aux Noirs et n’échangent pas avec eux  et lors des permissions à Pigalle ou ailleurs, on sort entre Antillais et Guyanais. La gamelle ? «  D’abord les Blancs, puis les Antillais, ensuite les Arabes et enfin les Africains. Ainsi en avait décidé notre capitaine ! » et, s’agissant de ces derniers : « Peu d’entre eux savaient parler français et ils nous observaient ils nous regardaient, nous les Créoles, comme des bêtes curieuses, tenant dans leur langue, des propos manifestement peu amènes à notre endroit ».

Mais la couleur de la peau vaut également hiérarchie en Martinique, même en temps de guerre. L’auteur fait dire à Euphrasie, l’épouse de l’instituteur Rémilien qui « est noir comme hier soir » : « Je ne veux en démorde pour personne : très peu de fils de Mulâtres et aucun fils de Békés n’est parti se faire tuer ni sur le front européen ni sur celui de l’Orient. Cette guerre-là,  c’est pour les seuls rejetons de ceux qui ont toujours marché une-main- devant- une- main- derrière, ceux qui quémandent un quignon de pain aux chiens».  Et même entre noirs, on distingue encore les « Nègres-campagne », le noir social des «  Nègres Guinée », des « Nègres Congo », arrivés après l’abolition et qui s’honorent de n’avoir connu ni chaîne aux pieds, ni carcan au cou, ni coups de fouet : «  Les Blancs n’ont pas dérespecté nos femmes, et notre engeance est plus pure qu’une eau de source»

Car si la peau a fait l’Histoire, l’Histoire désormais, la Martinique l’a dans la peau. Pour le pire et le meilleur. Le pire, on ne le nomme pas même pour en évoquer la fin. Seuls les « Nègres grands grecs », les éduqués, évoquent l’abolition. La France ? On dit « Là-Bas » ! « Il n’y avait que les gens pécunieux, les riches, les Mulâtres, bref les gens de cet acabit pour dire « La France », toutes personnes qui se gaussaient de nous autres, la gueusaille, lorsque nous butions sur le mot  « la Fouance ».

Mais Confiant nous explique que les choses sont toujours plus compliquées, plus ambiguës. La France c’est non seulement l’abolition mais aussi une devise qui fait rêver. Et c’est surtout l’école, l’instruction, comme l’illustre ce jeune officier qui donne des cours d’alphabétisation aux soldats coloniaux en convalescence à l’hôpital de Marseille. Alors, la Martinique ne manque pas à l’appel patriotique. Quand la guerre est déclarée, elle se révolte contre les médecins militaires qui réforment trop de volontaires et s’apprête à  lyncher un pauvre  épicier installé là depuis des lustres au motif qu’il est allemand. Elle pavoise ses façades ; le vieil instituteur M. Sannier rend compte des événements de semaine en semaine à ses compatriotes, très à l’écoute ; le maire Jean-Presval est partout pour rassurer et maintenir la flamme pendant que son épouse s’adonne aux bonnes œuvres. Au final, seuls les propriétaires terriens, les Békés, les Grands-Blancs, demeurent étrangers à l’Histoire. Leur intérêt commande, et s’ils fêtent l’armistice, c’est que les affaires vont reprendre….

L’armistice ? « Encore un grand mot obscur que les Nègres de Grand-Anse apprirent tout soudain ».  «C’était un méli-mélange, je vous jure, mesdames-messieurs, Nègres, Chabins, Mulâtres, Békés, Indiens-Koulis, Chinois, Syriens ont défilé ensemble-ensemble, main dans la main, il n’y avait plus  ni riches comme Crésus, ni pauvres comme Job, ni parleurs de beau-français, ni jargonneurs de créole- soubarou. On chantait « Vives les alliés ! Vive la mère patrie ! ».

Ce livre important est une ode à la langue, en signe de reconnaissance singulière des Antilles à la France pour le seul cadeau dont la France est créditée sans réserve. Une langue gourmande, inventive, gorgée d’énergie et de sève, réflexive et pourtant mutante. On y évoque des  « enrageaisons, des belles paroles sirop-miel, des choses sorcières, le finissement du jour, des pluies qui fifinent sans arrêt, des etcetera d’années», on y croise  « des personnes pleines de savantise , des dénantis, des galoches-chopines, des grandiseurs,  des dames de-ce-que-de » ; on y « réciproque » , on « s’y répand à grand ballant », on « brocante deux-mots-quatre-paroles » ou on « voltige des injuriées ».  On y rencontre même «  un général au nom comique : Pétain ».

Cette dernière saillie, un peu dissonante pour le lecteur contemporain, annonce la distance et l’âpreté du ressentiment, lequel se révèle dans le corps à corps des tranchées dans un court texte qui s’intitule « Chair blanche, corps nègre », fiché dans le livre comme une écharde. Soulignant « le plaisir intense que l’on ressent en enfonçant la baïonnette dans le génitoire de l’ennemi», le personnage Théodore  confesse à cet instant avoir pour ennemi « non le Teuton mais le Blanc » : « La baïonnette qui s’enfonce efface d’un seul trait des siècles d’agenouillement, d’humiliation », sa gêne ensuite d’être cité à l’Ordre du Mérite alors qu’il «  n’a jamais été question de courage mais de soif », ce « plaisir qui laisse intranquille » et la leçon qu’il en tire : « Cette guerre barbare a comme rétabli votre humanité en vous plaçant désormais à l’exacte hauteur de l’homme blanc. Voici ce qui ne saurait se  proclamer en place publique ! ».

Voilà la force de ce livre. Tout sauf pleurnichard. Acre sous le fleuri du style. Qui peut gêner aux entournures.

Mais on aurait tort de détourner le regard. On y parle moins de la guerre que de la France. La France ? Une marâtre fille d’esclavagistes. Au fond assez peu affectionnée, à l’exception de sa langue, de ses instit et de ses pensions militaires. Dont l’histoire en impose certes mais dont le rapport à soi, « nous autres les Créoles » écrit Confiant, paraît à suivre l’auteur irréversiblement altéré. Comme une flétrissure sur l’épaule du forçat à tort condamné, que l’on peut faire semblant d’ignorer mais qui est là, preuve obsédante et disgracieuse d’une injustice. Un viol enfoui que l’on n’évoque plus mais qui aurait à ce point compromis l’avenir que l’on préfère désormais demeurer en famille.

Des esprits étroits appellent volontiers « communautarisme » cette souffrance tue, cette mélancolie de paradis perdu où il n’y eût jamais d’autre paradis que l’entre soi. Par défaut des autres. Par manquement, crime ou seulement défiance de la part des autres. C’est cette erreur d’optique, si terriblement contemporaine, que Confiant nous fait explorer, sans complaisance excessive, dans ce beau roman salubre et dérangeant.

 

 

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