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15/02/2014

"Naissance" de Yann Moix, Grasset, Prix Renaudot 2013

Yann Moix court les plateaux télé et les magazines people comme d’autres de bar en bar pour noyer un chagrin. La mine fripée, l’œil glauque, l’air exaspéré, les poings qu’on imagine toujours fermés dans les poches au cas où, et une enfilade de perles inégales qu’il brode sans souci qu’on l’écoute. « Naissance », son dernier livre, le premier que je lis de cet auteur, ce sont ses brèves de comptoir à lui. Mais « brèves » elles ne le sont  guère : le livre est gros de 1140 pages ! Reste le comptoir ….et la cause du chagrin qui nous est ici révélée.

« Naissance » est l’autobiographie fantasmagorique, cauchemardesque, épique, mais tout sauf triviale, d’un enfant non désiré, sans doute battu, que ses parents n’ont eu d’autre projet que de priver d’avenir. Et sous le sombre burlesque – la visite par les parents d’un salon de la maltraitance ou le suivi d’un stage de spécialisation en enfants battus- ce livre est le long cri, désespéré, d’un corps martyrisé, épuisé par l’enfance et qui tente de se refaire.

Le récit, d’abord échographique, nous livre les impressions du fœtus quand le père, universitaire, refuse toute abstinence sexuelle pendant la grossesse de son épouse, puis celles du presque nouveau-né qui, coincé entre les cuisses de la parturiente, fait déjà face à la haine, celles d’un enfant enfin que l’on tarde à nommer, tant on en veut si peu. C’est sûr cela ne commence pas très bien. Mais les choses ne cesseront d’empirer quand on s’aperçoit que ce nouveau-né perturbateur est né sans prépuce ! Les parents qui redoutent une judéité rétrospective présentent le gosse à l’évêque et font le tour des rabbins afin que l’on puisse envisager une greffe. Le philosémitisme de l’auteur, souvent ombrageux, est ici porté par le ressort comique.  Je n’ai rien lu de plus drôle et de plus étincelant depuis «  Trois hommes dans un bateau » ou Don Quichotte! Mais ces étincelles mettent ici le feu à la poudre, éclatent en un artifice de réflexions dans les registres les plus divers, philosophiques, théologiques, d’histoire des mentalités : le messianisme juif et le Messie des chrétiens, Jésus et le Christ, la Trinité, l’Esprit Saint, il y en a des pages et des pages toutes jubilatoires d’intelligence.

Où l’auteur nous dit que l’enfant n’est pas le fils (« L’enfant est enfanté, c’est sa définition n’est-ce pas ? Il est mis au monde par ses parents. Tandis que le fils, est le contraire de l’enfant, il met ses parents au monde, en les choisissant »), que le christianisme a inventé le Fils pour inventer le Père ( « Etre Fils c’est mettre son Père au monde » ; «  C’est là le génie de la religion catholique : de fabriquer du Fils » ) et qu’il ne faut pas confondre Jésus le Fils et l’enfant Jésus (p.264 à 267 et 487à 489). Et d’une pirouette, le narrateur fait de ses parents maltraitants les « orphelins » de leur enfant pour se choisir, lui, en qualité de fils, l’inénarrable Marc Adolphe Oh, ami de la famille, comme père spirituel dont on va suivre les aventures.

Alors, bien sûr il y a des pages entières de listes de mots, de synonymes, d’expressions parentes, mais la plupart réjouissantes, un poème en alexandrins de dix pages sur les maltraitances de l’enfance – prouesse un peu vaine de bachelier doué -, des incidentes nombreuses, des potacheries, beaucoup de prose journalistique, genre Voici, qui peuvent irriter au lasser. Mais il y a aussi des portraits d’André Gide- auprès duquel la grand-mère du narrateur était gouvernante-, de Marat (p. 766 à 7779), des récits de la mort d’Alain-Fournier et de Péguy au combat, ce dernier « homme de courage et de nuque », « très têtu du galon » (p. 392 à 397), la reconstitution des nuits du groupe ésotérique Acéphale de Georges Bataille (p.700 à 710) et cette phrase « J’appelle ici pornographie l’indevinable des hommes et des femmes lorsqu’on les croise dans la rue », des méchancetés polémiques sur Duras ou Yourcenar ( à propos de cette dernière : « prose pour khâgne des années 30 »et ce venimeux « littérature de lesbienne incollable »- l’incollable est merveilleux !).

Au-delà de la prouesse d’abondance, il y a là un vrai livre, avec des fulgurances par dizaines sur les sujets les plus divers : l’appellation de  salle à manger   (« cela fait soue, poulailler, cela fait grain, cela fait mangeaille »), les crayons Caran d’Ache de notre enfance, ceux « dont les couleurs ne servaient pratiquement jamais. Rose très pâle, vert passé, jaune invisible, blanc complet, gris moyen. C’étaient les vilains petits canards de la gamme », Tarzan et Hobbes, le physique de Stendhal, les seins des filles, le jazz, Carole Laure, la gargouille de la cathédrale Sainte Croix d’Orléans qui se fourre ostensiblement le doigt dans le nez, la mort de Brian Jones dans une piscine ( « Ses cheveux font comme une fleur hérissée).

Moix n’évite pas les aigreurs contemporaines et quelques pages sur la France métissée, certes mises dans la bouche d’un personnage au nom prédestiné, M. Bras-de-Mort (p. 285 à 294), sont d’une si révoltante bêtise que l’on s’inquiète de les lire sous la plume de l'auteur, que l’on devine hélas amusé à nous les servir comme sous un masque qui grimace.

Mais il y a surtout un écrivain qui s’offre à nous entrain d’écrire, sachant que nous le lisons « en live », comme penchés au-dessus de son épaule pour mieux le voir à l’œuvre, qui s’interroge sur son projet d’écrire en direct, si long, un aussi gros livre, et qui nous donne quelques réponses (p.227 et p.482 à 483).

Alors, en route ! Et comme on le fait pour les gens pressés qui vont visiter trois jours une contrée qu’il en faudrait vingt pour explorer, voici quelques conseils de lecture rapide genre Guide du Routard (que Moix me pardonne !) 1- Sauter les pages de listes, sauf quelques unes à choisir au hasard, et les poèmes. 2- Lire en continu, sous la seule réserve précédente, les pages 1 à 795. 3- Le livre s’achève en réalité à la page 920 où le narrateur s’évapore, la parole étant désormais laissée aux histoires, pas très intéressantes, de son père choisi, le fameux Oh ; on peut sans dommage refermer le livre à la page 920 sans le dire à personne. Je vous en aurai ainsi économisé à peu près 300. Et aucun critique n’en aura autant lu que vous !

04/01/2014

" Le Bataillon créole", Raphaël Confiant, Mercure de France

Il y a en Martinique une statue du « soldat inconnu nègre » en hommage aux jeunes gens tombés au champ d’honneur durant la Guerre de 14. Les nécessités de la défense leur avaient ouvert l’enrôlement et des milliers d’entre eux ont accouru, fiers enfin d’être regardés comme des égaux ( « Tu vois manman, si les Blancs nous considéraient vraiment comme des zéros devant un chiffre, pourquoi feraient-ils appel à nous pour défendre la patrie ?»). Ou pour échapper un temps au sort de coupeur de cannes, à la grande fureur de leurs Békés de patrons. A la fin de la guerre, des femmes les pleurent près de cette statue.

Il y a là Lucianise, pleine d’amertume et de ressentiment à l’égard des « Embarqués » et de « Ceux d’En-France », qui a perdu son jumeau Lucien à Verdun ; Man Hortense qui songe à son fils Théodore, infatigable coupeur de canne, qui tombera pendant la bataille de la Marne ; Euphrasie la couturière en attente de nouvelles de son mari Rémilien, l’instit du village, prisonnier en Allemagne. Mais aussi ceux qui sont revenus du front : Ti Mano, le tambour de Grand-Anse, démineur dans les Dardanelles, miraculé ; Ferjule qui avait préféré l’aventure à la compagnie de son oncle Théramède, revenu borgne et estropié.

Autour de ces destins singuliers, Raphaël Confiant qui nous fait vivre la guerre de loin, d’un peu trop loin peut-être, nous présente le point de vue des proches restés « au pays ». Une vraie leçon d’anatomie de la Martinique : il en ouvre le cœur, en explore les humeurs, en tâte les plaies, en dissèque la peau. Les peaux plutôt, les peaux non pareilles. « Les Blancs créoles se contentent depuis des lustres d’hériter des terres et des usines de leurs ancêtres. Quand aux Nègres et aux Indiens, ils sont voués à leur servir de main d’œuvre » dit l’épouse du maire de Grand-Anse, une Mulâtresse, dans l’entre-deux.

Car c’est d’abord, si ce n’est exclusivement, d’inégalité des peaux qu’il est question. C’est vrai des soldats bien sûr une fois en Métropole, que l’on brocarde sans cesse : « Blanchette », «  Bamboula », « Blanche Neige », « Chocolat », « Face de Pygmée ». Un vrai florilège de « La Manif pour tous » ! Au front, les Blancs ne se mêlent pas aux Noirs et n’échangent pas avec eux  et lors des permissions à Pigalle ou ailleurs, on sort entre Antillais et Guyanais. La gamelle ? «  D’abord les Blancs, puis les Antillais, ensuite les Arabes et enfin les Africains. Ainsi en avait décidé notre capitaine ! » et, s’agissant de ces derniers : « Peu d’entre eux savaient parler français et ils nous observaient ils nous regardaient, nous les Créoles, comme des bêtes curieuses, tenant dans leur langue, des propos manifestement peu amènes à notre endroit ».

Mais la couleur de la peau vaut également hiérarchie en Martinique, même en temps de guerre. L’auteur fait dire à Euphrasie, l’épouse de l’instituteur Rémilien qui « est noir comme hier soir » : « Je ne veux en démorde pour personne : très peu de fils de Mulâtres et aucun fils de Békés n’est parti se faire tuer ni sur le front européen ni sur celui de l’Orient. Cette guerre-là,  c’est pour les seuls rejetons de ceux qui ont toujours marché une-main- devant- une- main- derrière, ceux qui quémandent un quignon de pain aux chiens».  Et même entre noirs, on distingue encore les « Nègres-campagne », le noir social des «  Nègres Guinée », des « Nègres Congo », arrivés après l’abolition et qui s’honorent de n’avoir connu ni chaîne aux pieds, ni carcan au cou, ni coups de fouet : «  Les Blancs n’ont pas dérespecté nos femmes, et notre engeance est plus pure qu’une eau de source»

Car si la peau a fait l’Histoire, l’Histoire désormais, la Martinique l’a dans la peau. Pour le pire et le meilleur. Le pire, on ne le nomme pas même pour en évoquer la fin. Seuls les « Nègres grands grecs », les éduqués, évoquent l’abolition. La France ? On dit « Là-Bas » ! « Il n’y avait que les gens pécunieux, les riches, les Mulâtres, bref les gens de cet acabit pour dire « La France », toutes personnes qui se gaussaient de nous autres, la gueusaille, lorsque nous butions sur le mot  « la Fouance ».

Mais Confiant nous explique que les choses sont toujours plus compliquées, plus ambiguës. La France c’est non seulement l’abolition mais aussi une devise qui fait rêver. Et c’est surtout l’école, l’instruction, comme l’illustre ce jeune officier qui donne des cours d’alphabétisation aux soldats coloniaux en convalescence à l’hôpital de Marseille. Alors, la Martinique ne manque pas à l’appel patriotique. Quand la guerre est déclarée, elle se révolte contre les médecins militaires qui réforment trop de volontaires et s’apprête à  lyncher un pauvre  épicier installé là depuis des lustres au motif qu’il est allemand. Elle pavoise ses façades ; le vieil instituteur M. Sannier rend compte des événements de semaine en semaine à ses compatriotes, très à l’écoute ; le maire Jean-Presval est partout pour rassurer et maintenir la flamme pendant que son épouse s’adonne aux bonnes œuvres. Au final, seuls les propriétaires terriens, les Békés, les Grands-Blancs, demeurent étrangers à l’Histoire. Leur intérêt commande, et s’ils fêtent l’armistice, c’est que les affaires vont reprendre….

L’armistice ? « Encore un grand mot obscur que les Nègres de Grand-Anse apprirent tout soudain ».  «C’était un méli-mélange, je vous jure, mesdames-messieurs, Nègres, Chabins, Mulâtres, Békés, Indiens-Koulis, Chinois, Syriens ont défilé ensemble-ensemble, main dans la main, il n’y avait plus  ni riches comme Crésus, ni pauvres comme Job, ni parleurs de beau-français, ni jargonneurs de créole- soubarou. On chantait « Vives les alliés ! Vive la mère patrie ! ».

Ce livre important est une ode à la langue, en signe de reconnaissance singulière des Antilles à la France pour le seul cadeau dont la France est créditée sans réserve. Une langue gourmande, inventive, gorgée d’énergie et de sève, réflexive et pourtant mutante. On y évoque des  « enrageaisons, des belles paroles sirop-miel, des choses sorcières, le finissement du jour, des pluies qui fifinent sans arrêt, des etcetera d’années», on y croise  « des personnes pleines de savantise , des dénantis, des galoches-chopines, des grandiseurs,  des dames de-ce-que-de » ; on y « réciproque » , on « s’y répand à grand ballant », on « brocante deux-mots-quatre-paroles » ou on « voltige des injuriées ».  On y rencontre même «  un général au nom comique : Pétain ».

Cette dernière saillie, un peu dissonante pour le lecteur contemporain, annonce la distance et l’âpreté du ressentiment, lequel se révèle dans le corps à corps des tranchées dans un court texte qui s’intitule « Chair blanche, corps nègre », fiché dans le livre comme une écharde. Soulignant « le plaisir intense que l’on ressent en enfonçant la baïonnette dans le génitoire de l’ennemi», le personnage Théodore  confesse à cet instant avoir pour ennemi « non le Teuton mais le Blanc » : « La baïonnette qui s’enfonce efface d’un seul trait des siècles d’agenouillement, d’humiliation », sa gêne ensuite d’être cité à l’Ordre du Mérite alors qu’il «  n’a jamais été question de courage mais de soif », ce « plaisir qui laisse intranquille » et la leçon qu’il en tire : « Cette guerre barbare a comme rétabli votre humanité en vous plaçant désormais à l’exacte hauteur de l’homme blanc. Voici ce qui ne saurait se  proclamer en place publique ! ».

Voilà la force de ce livre. Tout sauf pleurnichard. Acre sous le fleuri du style. Qui peut gêner aux entournures.

Mais on aurait tort de détourner le regard. On y parle moins de la guerre que de la France. La France ? Une marâtre fille d’esclavagistes. Au fond assez peu affectionnée, à l’exception de sa langue, de ses instit et de ses pensions militaires. Dont l’histoire en impose certes mais dont le rapport à soi, « nous autres les Créoles » écrit Confiant, paraît à suivre l’auteur irréversiblement altéré. Comme une flétrissure sur l’épaule du forçat à tort condamné, que l’on peut faire semblant d’ignorer mais qui est là, preuve obsédante et disgracieuse d’une injustice. Un viol enfoui que l’on n’évoque plus mais qui aurait à ce point compromis l’avenir que l’on préfère désormais demeurer en famille.

Des esprits étroits appellent volontiers « communautarisme » cette souffrance tue, cette mélancolie de paradis perdu où il n’y eût jamais d’autre paradis que l’entre soi. Par défaut des autres. Par manquement, crime ou seulement défiance de la part des autres. C’est cette erreur d’optique, si terriblement contemporaine, que Confiant nous fait explorer, sans complaisance excessive, dans ce beau roman salubre et dérangeant.

 

 

13:26 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

25/11/2013

"La saison de l'ombre" Léonora Miano, Grasset, Prix Femina 2013

Un chant splendide sur les ravages de l’absence, de la disparition, de l’errance des âmes quand les corps ont été privés de sépulture. Un chant surtout sur les tourments des vivants en quête de comprendre ce qu’ils sont bien en peine de nommer : la découverte tâtonnante par un clan bantou d'Afrique Centrale de la capture et de la traite, après avoir perdu dix jeunes initiés et deux anciens. Disparus. Volatilisés.

Le conseil des Sages décide par précaution, pour contenir la douleur et circonscrire ce drame sans cause apparente, d’isoler les mères des disparus sur une parcelle à l’écart du village. On invoque  les esprits. On se méfie un peu de ces femmes qui chuchotent dans la nuit les prénoms de leur fils disparus en quête d’un signe : un tel malheur, n’en seraient-elles pas la cause ? Un nuage sombre tournoie au-dessus de cette case des proscrites, n’est–ce pas un signe ?

Mais on doute aussi : cette décision est-elle équitable ? Trois personnages alors se lèvent, qui vont transgresser la coutume pour se mettre en quête des disparus, trois belles et grandes voix vont s’insurger, chacune à sa manière : celle du chef, Mukano, qui taraudé par les scrupules, part avec quelques guerriers à la recherche des disparus sur les terres de la tribu voisine, méconnaissant la tradition qui fixe le chef à son village, parmi les siens, et nulle part ailleurs ; Ebeise, la matrone, la vieille accoucheuse, si respectée et si sage qu’elle est membre du conseil des Anciens, qui va sauver la mémoire du clan et s’occuper d’enterrer les morts ; l’intrépide Eyabe enfin (« une femme abritant un esprit mâle ») qui traverse « les espaces abritant des peuples neufs » jusqu’à l’océan, jusqu’aux limites du monde connu où elle comprend que son fils a disparu ( « Alors, elle se rendra au bord de l’eau, y déversera la terre prélevée sous le dikube abritant le placenta de son premier accouchement »).

Ce récit de hautes figures, de destins brisés, de coutumes soudain impuissantes à éclairer les âmes égarées, ce récit dans la nuit où chacun entreprend son voyage, ce récit de la découverte des clans qui trahissent, des filets où l’on capture les hommes, des scènes où l’on troque des captifs contre quelques escopettes et des tissus fleuris, cette quête obstinée et grandiose face à l’impensable a, sous la prose envoûtante de Léonora Miona, des allures de tragédie grecque. Mais où Antigone, Créon, Œdipe, Jocaste, seraient des nôtres. Et l’Afrique partout présente, avec ses rites, ses scarifications et ses totems, ses décoctions magiques et les quatre noms du soleil selon le moment de la journée (« Le soleil a revêtu ses atours féminins pour devenir Enange, baigner la terre d’un doux éclat, se soustraire discrètement au regard des humains. Laisser la place à la nuit. Alors, il entamera sa traversée du monde souterrain, reparaîtra après avoir affronté, puis terrassé le monstre nommé Sipopo »).

La force de ce livre ? L’exotisme y est absent, comme la colère ou les généralités. Les clans n’y sont pas semblables et ne s’y comportent pas de la même manière, on y voit un dignitaire violant sa fille, le chef doute, tous ne sont pas héroïques, ni les vivants ni les morts, il y a des traîtres, des lâches, de veules et des velléitaires, des qui ne transgresseraient pour rien au monde la tradition, des comme nous, qui font comme ils peuvent. La parole d’un rescapé qui s’interroge sur l’incompréhensible absence de révolte des captifs vaut témoignage : « Pourtant nous étions là, marchant de nuit le long de voies improbables, crâne rasé, poings liés, nus comme les enfants que nous avions cessé d’être, le cou pris entre des branches de mwenge, si bien que nous ne pouvions que regarder devant, fixer la nuque de celui qui nous précédait dans la colonne. Nous passions tant de temps à nous efforcer d’avancer d’une même foulée, que bientôt, ce fut le seul objectif. Durant les haltes, nous pouvions songer à autre chose. Avoir autre chose à l’esprit que la crainte de perdre la cadence, de tomber, d’entraîner la chute de nos frères. Nous devions penser que maintenir le rythme, dans de telles conditions, était une démonstration de force ».

Et la langue est d’une beauté saisissante ; c’est du Henri Bauchau, celui d’ « Antigone » ou d’ « Oedipe sur la route » ! Précise, pure, fluide et comment dire ? chargée comme on le dit d’objets ensorcelés ou magiques. Tout sauf frivole. Puissante. Des pages sur la nuit, sur la route et sur les femmes, parmi les plus belles lues ces dernières années.

"La saison de l’ombre » est un mémorial, un superbe livre-requiem pour le repos des âmes captives et celui des générations inconsolées. Il y avait Alex Haley et « Racines » pour les déportés transatlantiques. Il y a désormais cette «  Saison de l’ombre », pour ceux qui sont restés, les veufs, les orphelins, les délaissés, les taraudés par l'absence. Ce livre justement récompensé par le Prix Fémina 2013 est à lire d’urgence, même si ce très très beau texte mérite de traverser d’autres siècles pour que « la mémoire de la capture », si merveilleusement exhumée, reconstituée avec tant de sensibilité et de délicatesse, dépourvue d'arrogance et d'amertume, si loin de la concurrence mémorielle dont on nous rebat les oreilles dès qu'un Noir s'avance pour parler, ne se dissipe pas.