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16/11/2013

"L'échange des princesses" Chantal Thomas, Seuil

Le Régent Philippe d’Orléans était bien un politique. Qui songeait à l’avenir en prenant son bain, comme de plus contemporains à leur sort personnel en se rasant ! Nous sommes en 1721, Louis XIV est mort et le roi trop jeune encore pour régner. L’idée lui vient dans le savon de sceller la paix entre la France et l’Espagne, d’unir les Bourbon de part et d’autre des Pyrénées, en mariant sa fille, Elisabeth, princesse de Montpensier, âgée de 12 ans, qu’il n’aime guère, à l’infant d’Espagne, Don Luis, fils de Philippe V, et la fille de ce dernier, l’infante Ana Maria Victoria, quatre ans, au jeune Louis XV de France, garçonnet de 12 ans.

On envoie Saint-Simon en ambassade auprès de Philippe V, Bourbon taciturne, pieux et lubrique, et de son épouse Elisabeth Farnèse,  abhorrée par les Espagnols, on s’échange des portraits des enfants pour s’assurer qu’ils ne sont pas trop disgraciés et on s’écrit beaucoup, chacun faisant l’éloge de ses filles, les garçons on s’en moque un peu. L’affaire est finalement conclue, on s’échange les princesses comme des poupées, à l’île des Faisans le 9 janvier 1722, sans émotion ni regret, chacune étant expédiée à son propre sort.

C’est cette histoire cruelle de l’exil de deux fillettes que Chantal Thomas nous raconte très joliment, en s’étant retenue d’en faire tout à fait un roman. Il s’agit davantage d’un récit historique, très vivant, qui emprunte aux Mémoires de Saint-Simon, dresse de savoureux  portraits et qui mêle au propos des extraits des correspondances échangées entre les enfants et leurs parents, qui ont été retrouvées et auxquels notre ami Finkielkraut devrait jeter un coup d’œil pour se convaincre que l’orthographe de nos collèges uniques de banlieue  n’est pas plus malheureuse que celle de ces princes du sang.

L’arrivée de Saint-Simon en Espagne, l’irritation qu’il éprouve en entendant des chanteurs à guitare à tous les coins de rue ou son haut-le- cœur en pénétrant dans l’Alcazar « qui empeste l’huile d’olive », sa chaise à porteur qui l’abandonne devant «  une entrée pour fournisseur » sont autant d’annotations réjouissantes. Le portrait de la Princesse Palatine, vieille belle-sœur du Grand Roi, est également particulièrement réussi.

Mais ce sont les destins des deux petites filles exilées, si différemment accueillies et si dissemblables de comportement qui font le livre.

La princesse de Montpensier, fille du Régent ? « Louise Elisabeth a grandi en sauvage, dans un délaissement fastueux. Elle a été retirée du couvent à l’âge de cinq ans, puis on l’a plus ou moins oubliée ». Une fois en Espagne, elle est malade, boudeuse, réticente à tout, à son mari, le jeune infant qui la reluque et ne pense qu’à coucher, à l’autodafé que l’on organise en son honneur, à la vie de cour dont elle refuse les contraintes. Finaud, Saint-Simon qui redoute le pire, c’est-à-dire qu’elle se refuse, imagine une nuit de noces symbolique : on couche les deux jeunes gens dans un lit et on appelle les Grands d’Espagne pour que le mariage soit consacré. « Elle assiste, incrédule, au défilé des momies ». Hélas, cela ne va pas s’arranger avec le temps. Elisabeth Farnèse qui la déteste l’appelle « la goitreuse », l’infante s’isole avec ses dames de compagnie pour des jeux de mains jeux de vilains, se ballade dévêtue dans les jardins jusqu’à ce que son époux ne se trouve contraint par ses royaux parents de la faire enfermer.

Ana Maria Victoria, l’infante-reine de France, c’est autre chose : accueillie avec ferveur par la France entière qui s’amuse de « ces jeux d’enfants » et qui fait feux d’artifices à Paris, elle est aussitôt éblouie par la beauté de Louis XV et se fait un devoir de tenir son rang et d’aimer son roi. Hélas, elle est maintenue à distance par Louis, un peu honteux, à 12 ans, de cette épouse qui n’en a que quatre, et plus occupé à se distraire avec ses mignons qu’à jouer à la poupée. Encore que…

Car sous une belle langue, très tenue, un peu à distance, Chantal Thomas ne répugne ni à la férocité du trait ni à quelques confidences scabreuses dites avec le détachement de vieilles anglaises faisant conversation en partageant du thé et le pudding. Et la parfaite réussite est là : « L’échange des Princesses » est tout sauf un livre de poupées ! 

30/10/2013

"Ormuz" de Jean Rolin, P.O.L

On n’avait déjà pas très envie de choisir de passer ses vacances sur le détroit d’Ormuz. D’abord parce qu’il faut regarder une carte pour se souvenir exactement où c’est. On voit à peu près, mais exactement…. C’est l’étranglement entre le golfe Persique et la mer d’Arabie, entre l’Iran, le sultanat d’Oman et les Emirats Arabes Unis, dont on comprend bien qu’ils sont plusieurs mais dont on ne sait jamais le nom, sauf les aéroports. Pas bien envie, donc, mais après avoir lu le Jean Rolin, plus envie du tout !  Voici le récit qu’un narrateur fait du projet d’un certain Wax qui souhaite traverser le détroit à la nage, entre pétroliers et navires de guerre, nombreux mais seuls à croiser dans cette zone géostratégique, entre les deux rives, les deux minérales, poussiéreuses, écrasées de chaleur, blanches. De Wax, on ne sait rien sinon qu’il est fuyant et que sa biographie est aléatoire. Des ressorts de son projet pas grand-chose. Et du narrateur qui se plie de plus ou moins bonne grâce à la demande de Wax de répertorier tout ce qui est le plus proche du détroit, pas beaucoup plus.

Bref, il ne se passe rien, ni intrigue, ni sentiment, ni profondeur ; la phrase est longue come l’ennui, très «  nouveau roman », très Robbe- Grillet et assez comique de vacuité. Quelquefois, on se prend au jeu de cet exercice de style, entre bayements et éclats de rire. Mais on songe surtout que Rolin a dû signer un contrat avec son éditeur, lui a promis une livraison pour la saison des prix 2013 et qu’enragé de devoir tenir un tel engagement, il l’a fait au second degré pour dégoûter son monde ! Il a certes un peu bossé, a collectionné les noms d’oiseaux qui s’égarent dans les parages et conte quelques anecdotes militaro-pétrolifères sur quelques destroyers, corvettes furtives et autres frégates qui croisent.

Ce non-livre me rappelle les lignes que nos instit de jadis nous imposaient en guise de punition quand les châtiments corporels se faisaient plus rares. Eprouvantes et sans utilité. Le seul scandale n’est pas que ce livre existe - on peut ne pas le lire-, c’est qu’il se prévale à plusieurs reprises de Joseph Conrad, qui a certes écrit pour vivre, mais ses récits les plus alimentaires, s’ils avaient quelquefois un même détachement apparent dans la narration, n’étaient ni indigestes ni dérisoires. De Rolin, cet écrivain des marges, en rester donc à « La Clôture » superbe, intelligent, sur les boulevards des Maréchaux entre prostituées nigérianes, gourbis kabyles et maréchal Ney, le vrai.

 

 

27/10/2013

"Le Quatrième mur" de Sorj Chalandon, Grasset

On aimerait aimer ce livre. Parce que Sorj Chalandon a écrit « Le retour à Killybegs » qui était un immense livre. Sur le combat des séparatistes irlandais, les convictions qui se forgent, le fortuit et la trahison. Une méditation puissante et sensible sur l’engagement, ses tourments et ses revers.

Par fidélité à Samuel, leader de la Gauche Prolétarienne des années 70, théâtreux grec, réfugié politique et juif, mao et pacifiste, auprès duquel il a fait ses premières armes, Georges, le narrateur, lui-même metteur en scène, va monter l’ « Antigone » d’Anouilh dans Beyrouth en guerre, en choisissant les acteurs dans chaque communauté. Il y a là Créon, le maronite Charbel : «Il était comme le murmurait sa photo. Grand, dur et inquiétant, mais son regard était d’enfance» ; Imane sera Antigone : «Je m’appelle Imane, je suis palestinienne. Je vais jouer le rôle d’Antigone, celle qui dit non. Qui veut que son frère soit enterré dans sa terre et non laissé aux chiens » ; un Druze, le fils du chauffeur qui pilote Georges dans tout Beyrouth après l’avoir doté d’autant de laisser-passer qu’il y a de communautés ;  Ismène l’Arménienne ; trois jeunes chiites pour jouer les gardes, après que leur père, cheikh du Hezbollah, se fut laissé convaincre : «  Mes fils m’ont dit que leur rôle de gardes serait d’entourer leur chef, de le protéger comme un père et de faire respecter son autorité. Ils m’ont expliqué qu’une jeune femme le défiait. Qu’à travers lui, elle narguait la loi divine et que ce calife bien guidé mettrait un terme à cette arrogance ». Il y a leur veille mère aussi, appelée à jouer Eurydice mais qui est à deux doigts de se récuser quand elle comprend qu’à la fin la mère se suicide : « Elle disait que jouer, c’était devenir cette femme. C’était tromper les autres en prenant une apparence qui n’était pas la sienne. C’était insulter Dieu ».

Tout cela n’est pas mal trouvé, d’autant que Chalandon nous rappelle que la première d’Antigone d’Anouilh, créée dans le Paris occupé de février 44, avait été suspendue à trois ou quatre reprises pour cause d’alertes. Dans  «Le Quatrième mur », ce sont les répétions, toujours entre paix et guerre, dialogues entre personnages et tensions entre comédiens, qui sont interrompues, mais par de violents bombardements  sur le cinéma déjà dévasté qui avait été choisi comme lieu de représentation. Nous sommes en 1982 et c’est l’invasion israélienne du Sud Liban, l’opération « Paix en Galilée » ( «Les chiites avaient accueilli les Israéliens avec du pain, et jeté du riz sur leurs chars. Parce que tous les deux avaient la Palestine pour ennemie»), puis les massacres de Sabra et Chatila, où vit notre Antigone (« Au dessus de Sabra et Chatila,  la nuit faisait jour […] Les Israéliens éclairent le camp. Ils cherchent quelque chose » ;  sous ces lueurs complices, les phalangistes chrétiens massacrent les Palestiniens à la khalach et à l’arme blanche (« Personne ne sait ce qu’est un massacre. On ne raconte que le sang des morts, jamais le rire des assassins »). La complexité gagne mais le réel triomphe : la troupe se débande, le projet se fracasse, le metteur en scène, notre narrateur, est blessé, tout est dévasté.

Certaines tragédies s’accommodent mal du romanesque. La guerre du Liban et Sabra et Chatila en font partie. Personnages stéréotypés, récit dépourvu de point de vue, invraisemblances et ridicules (le petit pochon de sable de Jaffa que Samuel avait confié au narrateur pour qu’il le remette à Imane, la Palestinienne, et qui sera versé sur son corps profané, ou encore la scène de vengeance finale) affaiblissent beaucoup le récit. Après Jean Genet et son Sabra et Chatila ou, dans un registre idéologiquement très différent, « La Confession négative » de Richard Millet, deux diamants noirs d’engagement halluciné servis par un style souverain, « Le Quatrième mur » a des allures de pleurnicherie de préau.

Parce que s’y mêle, en outre, une rétrospection sans doute sincère mais terriblement égotiste du narrateur sur ses violences de jeunesse ( les cassages de gueule de fachos du quartier Latin), les leçons de paix de Samuel le mourant (ne pas dire « CRS SS », ne pas peindre un drapeau palestinien sur le mur d’une salle de réunion où des juifs de France soutiennent Tsahal au lendemain d’un attentat pro-palestinien ayant tué neuf enfants Israéliens), ses nervosités conjugales ou ses mauvais gestes à l’égard de sa fille, une fois revenu de l’enfer, qui épuise et débilite le propos ( « La violence est une faiblesse », m’avait dit Sam », ose-t-il écrire). Et se retourne au final contre le livre qui échoue à tisser ensemble faits historiques et cette confession de soi à quoi ils ne sauraient se réduire.

Bien sûr, il y a quelques pépites, on apprend bien des choses sur le conflit libanais (ainsi les soldats Syriens qui demandent aux hommes qu’ils arrêtent de nommer une tomate, « Avec son accent, le Libanais répondait  «banadora » et le Palestinien « ban’dora ». Des centaines avaient été arrêtés comme ça.-Pourquoi ils ne répondent pas comme un Libanais ? Marwan [druze qui les déteste pourtant] : Parce qu’ils ont leur fierté ») et quelques joliesses d’écriture. Mais des joliesses d’écriture sont-elles compatibles avec le Liban déchiré, exaspéré de haine ? Seule la magie d’un Yasmina Khadra aurait pu, peut-être, y parvenir, celle de la trilogie («Les hirondelles de Kaboul, « L’attentat », « les Sirènes de Bagdad ») si  scandaleusement négligée par les grands prix littéraires

Sorj Chalandon qui avait porté si haut dans « Le Retour » la littérature de hantise et de méditation des fraternités qui se fracassent sur l’histoire, échoue au pied de ce « Quatrième mur ». Dommage, mais dans quelques jours un Goncourt de rattrapage n’est pas à exclure. Ce serait navrant. Un mauvais prix n'efface pas une grande faute.