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28/09/2013

"Il faut beaucoup aimer les hommes" Marie Darrieussecq et " Une année qui commence bien" de Dominique Noguez

Deux livres sur l’amour : une (auto ?) fiction de Marie Darrieussecq et une non fiction de Dominique Noguez.

Qui n’a jamais été sot en amour leur jettera la première pierre !

Solange est une actrice jeune et jolie, parisienne, très parisienne qui tente sa chance à Los Angeles. Elle y tombe follement amoureuse d’un acteur noir, canadien d’origine congolaise, Kouhouesseo, qui nourrit le projet fou de transposer « Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad, au cinéma, avec un tournage en Afrique (« C’était un homme avec une grande idée »). Leur première rencontre suffit : Kouhouesso, elle l’a dans la peau ! Alors, elle attend des journées entières les réponses aux textos qu’elle adresse à « cet homme à l’existence intermittente », lui répond au téléphone en pleine nuit « Mais bien sûr tu peux passer » et doit veiller et espérer jusqu’au petit matin, reste sans nouvelles des mois durant. Mais le désir étant le plus fort, elle le suit dans son projet en Afrique, attendant et attendant encore. « Je ne t’oublie guère » lui textote-t-il !

Oui, il faut beaucoup aimer les hommes nous dit Marie Darrieussecq en citant Duras « Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n’est pas possible, on ne peut pas les supporter ». Tel est le thème du livre.

Ce roman si contemporain d’une jeune sotte, un peu mijaurée, qui aime les potins, les réseaux, la beauté et la réussite pourrait décourager des lecteurs exigeants.

Mais c’est aussi un livre sur la couleur de la peau, les couples mixtes, l’Afrique, le regard des autres, ce qui élargit heureusement le propos. Tout cela est un peu limite, d’une douteuse franchise, excellent ! «  Un vague tournis la prenait, comme devant ces nuanciers de papier peint qui ressemblent à des gros annuaires de couleur, à se demander si noir c’est noir, et elle n’en savait rien » ; « Il sent comme une église, comme un temple indien » ; « Avait-il mangé des hannetons ? « Mange-moi » songea-t-elle. Mange-moi. Qu’on en finisse. Qu’il la mange à jamais » ou sur l’Afrique : « Il y avait beaucoup d’arbres sans mots qui poussaient loin de la langue française » et à propos de l’un d’eux  « Une énorme fougère, enfin un machin vert, un céleri géant, s’était multipliée à tel point, à force de racines et de repousses, qu’un palier s’était créé dans la pente ».

Sa construction élégante, un style durassien mais pas à l’excès, et son ton, le ton surtout, de lucidité légère, à la fois exaspérée et frivole, en font plus qu’un joli livre : « Le début est comme une entaille, elle ne cesse de revoir le début, net et tranché dans sa vie, alors que ce qui suit semble monté à l’envers, ou coupé, ou dans le désordre ».

Dominique Noguez fait également le récit d’un coup de foudre. Mais c’est celui, autobiographique, d’un intellectuel, normalien, hommes de lettres discret et estimable, alors quinquagénaire, pour un jeune allumeur de vingt-cinq ans, tout juste sorti d’une école de commerce, et lancé dans la vie parisienne. Noguez, plus que bouleversé par cette rencontre, choie son jeune homme, lui propose sans cesse ni repos et avec un inégal succès, diners, soirées à l’opéra ou séjours à l’étranger ;  l’autre, Cyril, se laisse faire en baladant son amant par l’esprit,  entretient la flamme sans zèle excessif – un rien suffit !- et se refuse à l’heure du coucher, ou à peu près. Cette histoire durera cinq ans. Cinq ans d’attente, de frustrations, d’abattements, de jalousie et de tourments et quelques instants de bonheurs entre les gouffres.

Quinze ans plus tard, Noguez nous livre la radioscopie de ces années, sans complaisance ni ressentiment. Un livre oppressant d’honnêteté.

« Je vais essayer de tout dire » nous avertit-il en incipit. Et Dieu sait que rien ne manque, jusqu’à ces deux paragraphes  où l’auteur fait le compte de ce que les deux amants ont accompli sexuellement….en cinq ans. Une maigre liste de petits riens : « En cinq ans et demi, fragment par fragment, nous avions fini par faire quasi complètement l’amour ». Autant dire que le lecteur, quoiqu’il en coûte à Noguez, s’ennuie beaucoup de cette histoire trop longue, jetterait volontiers ce Cyril par-dessus bord et maudit l’ingénuité, obstinée et grandiose, de Noguez qui, après nous avoir infligé tant d’épreuves, ose un «  Et pourtant, dois-je me plaindre ? Il est ce que j’ai eu de mieux ».

La prose est sobre et tenue, le ton à la mélancolie et on tombe ici où là, quoique rarement, sur une jolie trouvaille : Tokyo et « la senteur particulière de tant de petites rues : un mélange tiède d’odeur d’essence, de poisson et de sauce au soja » (le « tiède » est superbe) ; dans un village en Thaïlande « un silence de sieste » ; à propos de la révélation de sa sexualité que l’on imagine plus aisée quand les proches ne seront plus là : «  mais les familles sont sans fin : comme le lichen elles se déplacent sournoisement et se reforment » ; le portait, entre autres – la plupart sont très réussis, mais celui-là est saisissant- d’un éminent linguiste qui drague Cyril, un dénommé Raymond Bérul où l’on devine Claude Hagège « son visage ingrat tout en escarpements et en noirceurs » puis, après une intervention esthétique : « il avait changé de laideur ». Ah, la jalousie…

Mais le récit est davantage d’un intellectuel qui s’astreint à une âcre honnêteté que celui d’un véritable écrivain.  Noguez sacrifie souvent le plaisir du style à la justesse de l’image (on a droit à un affreux quoique parlant « les acouphènes de l’âme »), procède par citations, multiplie les références littéraires - les « Fragments du discours amoureux » de Roland Barthes, pourtant si à propos, ne sont curieusement pas évoqués.

Alors pourquoi lire ce livre, malgré tout ? Parce qu’il est un contrepoint de l’époque, ou plus exactement son contraire exact. On n’y a ni le culte du corps, ni celui de la réussite, on y est tout sauf frivole, on se tient éloigné des paillettes et le coming out de cet homme de lettres du milieu parisien – on y croise Sollers son éditeur, l’ami Régis Debray, le Houellebecq d’avant « L’Extension du domaine de la lutte », la pétulante Colette de la libraire branchée en lisière du Marais- n’est ni facile, ni bravache et, au fond, à peine assumé. (« Un élément de soi qui, au fond était anodin, qui, en tout cas n’avait aucune prééminence sur les autres, devient, par cette lumière, d’une importance déterminante […]. De toute façon, bien ou mal choisi, tout aspect de soi qu’on souligne en le révélant est une détermination. Et toute détermination est la négation de l’infinité des choses qui ne sont pas elle »).

« Adolescent à l’époque de Montherlant ou de Julien Green mais adulte à celle de Guillaume Dustan et de Catherine Millet » , Noguez nous dit l’épreuve de se raconter ( « c’est que tenter de tout dire sur soi épuise, rend vulnérable et recouvre d’une chape de lourdeur »), de piocher dans son journal pour mieux restituer les souvenirs (« aujourd’hui je me refourre le museau dans cette douleur » puis, plus loin : « comme un nerf douloureux qu’on avait fini par oublier, on y touche longtemps après, et c’est à hurler ! »).

Là est le livre : dans cette discipline grave, obstinée, crépusculaire de l’amoureux revenant sur ses pas pour contempler une dernière fois l’empreinte sur le sable des pas de celui qui n’est plus. « Se raconter n’a pas que l’avantage d’offrir un supplément de vie, c’est l’inverse aussi : une préparation à l’allègement complet et définitif de soi ».  On songe alors à ses amis les plus proches, en espérant qu’ils ont su lire ces lignes…  


07/09/2013

"Le Chemin des morts" de François Sureau/ "L'Extraordinaire voyage du fakir qui était coincé dans une armoire Ikéa" de Romain Puertolas

François Sureau, alors jeune homme de 25 ans, auditeur au Conseil d’Etat, est nommé rapporteur à la Commission des Recours des Réfugiés. Nous sommes au début des années 80, l’Espagne est redevenue démocratique et, depuis la présidence Giscard d’Estaing, on n’accorde plus le statut des réfugiés aux Basques ou on le leur retire, au motif qu’ils ont droit désormais à toutes les garanties d’un traitement équitable dans leur pays d’origine. Les intéressés peuvent cependant faire appel de telles décisions devant la Commission des Recours, sous le contrôle du Conseil d’Etat, dont la jurisprudence conforte alors le choix politique et diplomatique des autorités françaises. Notre jeune homme doit statuer sur le cas de Javier Ibarrategui, ancien de l’ETA, auquel la France refuse de renouveler la protection dont il bénéficie depuis 10 ans. Ce militant, impliqué dans les années 60 dans l’assassinat d’un commissaire de police espagnol, tortionnaire notoire, ne fait plus partie de l’organisation terroriste, il a publiquement désavoué l’attentat de 1973 contre l’amiral Carrero Blanco et n’a plus d’engagement politique depuis qu’il se trouve en France. Notre jeune homme conclut au rejet du statut, se trouve suivi par son président, nourrit aussitôt un méchant pressentiment et apprend quelques mois plus tard qu’Ibarrategui a été assassiné à Pampelune par les commandos extrémistes du GAL qui bénéficiaient à l’époque du soutien occulte du ministère intérieur espagnol.

Ce petit livre ( 66 pages) est le récit à l’âge d’homme de la confrontation de ce juriste à cette tragédie dont le souvenir ne l’a jamais laissé en repos. Une prose sobre et retenue, dépourvue de pathos, étrangère à la fièvre d’une confession, et des portraits, puissants de vérité ( le président Dreyfus, les assesseurs, la secrétaire de séance et Ibarrategui, bien sûr (« nous avons tous ressenti, dans son immobilité même, une vibration particulière »), donnent à ce texte, si dépourvu de complaisance à soi, une rare densité.

L’auteur ne nous épargne aucune de ses faiblesses  ( « Je ne risquais rien , et les autres membres de la commission non plus [ à accorder le statut de réfugié] rien sinon cette espèce de discrédit à la fois intellectuel et moral que les  juges craignent pas dessus-tout, parce qu’il peut compromettre leurs carrières »), ne s ’exonère d’aucun de ses préjugés (ainsi ceux qu’il nourrit à l’égard de l’assesseur désigné par le Haut-Comité aux Réfugiés qui se montrera pourtant en l’espèce la plus avisée), ne dissimule rien qui pourrait rendre le jugement sur les protagonistes moins sévère : ce «  bon » président Dreyfus, plein d’humanité à l’égard des requérants et « qui ne se trompe presque jamais », ne tirant  aucun enseignement de l’impression d’audience, pourtant unanimement favorable au requérant ; ou cette assertion « Lorsqu’un juge adopte une solution, c’est bien souvent que la décision inverse lui paraît impossible à rédiger, pas davantage » qui est la condamnation même de l’office du juge. ( A cet égard, la réflexion sur la présence actuelle au sein de cette Commission de magistrats de l’ordre judiciaire  aux yeux desquels « tout individu basané est, par expérience, un voleur de poules », à la fois « zémourienne » et imbécile, discrédite un instant le propos : les juges judiciaires ont, au contraire des magistrats des juridictions administratives qui tranchent à l’issue d’une procédure exclusivement écrite, coutume d’être confrontés à la présence physique des parties à l’audience ( toute la matière pénale, le contentieux d’instance ou prud’homal , le contentieux du divorce, la protection des mineurs) dont les enseignements ne peuvent être tenus pour indifférents à l’heure du délibéré, mais peu importe, là n’est pas l’essentiel !).

Cette rêche dissection de ce qui est advenu, d’où excuses et regrets sont bannis tant ils discréditeraient le tragique qui en est la véritable nature, a quelque chose de conradien, d’oppressant et de vertigineux. Pour François Sureau, c’est une Croix. Pour moi, un livre qui m’émeut et m’épouvante.

A lire absolument.

Et puis, pour se détendre, l’excellentissime premier roman de ce jeune Montpelliérain Romain Puertolas ( édition Le Dilettante), qui comme son nom l’indique est un conte rocambolesque et fantasque,  dans lequel un faux fakir rajasthannais,  Ajatashatru Lavash ( « Prononcez « J’attache ta charrue, la vache »), poursuivi par un taxi gitan ( Gustave Palourde) qu’il a arnaqué en payant sa course à Paris avec un billet de 100 euros imprimé sur une seule face, se dissimule dans une armoire Ikéa à destination de Londres, dans un camion bondé de clandestins soudanais (parmi lesquels le dénommé  Wiraj , « Prononcez Virage »), avant de s’introduire dans la malle Vuitton d’une star allant tourner à Rome (Sophie Morceaux) d’où il s’enfuit en montgolfière, se retrouvant à Tripoli en Lybie un peu avant la fin de l’histoire que je me garderai de vous révéler.

Ce livre, vrai-faux cadavre exquis romanesque, très brillamment mené, est jubilatoire. Et tout sauf innocent. Au-delà des rebondissements, de la très grande légèreté de ton, de l’inouïe et si rare fantaisie, une réflexion sur l’exil, la confrontation des cultures et la bienveillance à l’égard de l’étranger.

Et si vous n’êtes pas convaincus, connectez-vous donc au site délirant de ce jeune Romain Puertolas, cela devrait suffire à vous mettre l’eau à la bouche.

 

 

04/03/2013

"La beauté m'assassine" de Michelle Tourneur, Fayard

Florentine,  jeune orpheline recueillie par un curé et sa sœur, a grandi dans un presbytère normand, entre  livres d’heures, cartomancie et exorcisme. Adoptée par un oncle, qui tient boutique de tissus de luxe, galerie d’Orléans au Palais Royal, elle arrive à Paris où l’on fait son éducation. C’est, en France, la Monarchie de Juillet. Une passion inavouée va conduire notre héroïne à renoncer à sa condition pour devenir servante dans l’atelier du peintre Delacroix, où elle brique, récure, reprise et observe. Ni le peintre ni le lecteur ne comprennent pourquoi ; ils le découvriront à la fin.

Le Paris d’avant Haussmann, le romantisme et Delacroix, voilà qui a de quoi nourrir un récit. Las, une malédiction littéraire paraît retenir les romanciers lorsqu’ils évoquent un peintre. Le style y est souvent léché, mais le ton fréquemment retenu, révérencieux et conventionnel, comme si l’écriture se gardait de la couleur. Vous souvenez-vous de « La jeune fille à la perle » de Tracy Chevalier. Il s’agissait alors de Vermeer. Un joli livre, bien ficelé, agréable mais évaporé aussitôt que lu.

Michelle Tourneur ne comble pas mieux nos attentes.

La phrase est fluide mais le style plus à l’évocation qu’à l’immersion : le Paris d’alors se résume à quelques adresses tout juste citées, à des flaques de boue dans les rues et à un ou deux galetas. Quelle frustration ! Soyons juste, les chiffons lui vont mieux, et le plus réussi du roman est encore la boutique de tissus du Palais Royal et son « cabinet aux émois », où les clientes de prestige font leurs essayages,  un boudoir tapissé de miroirs afin qu’emportées par leurs reflets elles ne songent plus à la dépense.

L’atelier de Delacroix quai Voltaire est bien rendu, et le peintre lui-même bien campé : « Bel homme, traits de prince, cheveux noirs bouffants et des yeux de félin aux aguets ». On y croise Adolphe Thiers, protecteur du peintre depuis le premier jour et désormais ministre, Ingres, arrogant et féroce, George Sand, bientôt l’amie de Nohant,  l’éditeur Buloz, bougon en affaires mais qui fait lien, La Malibran, Victor Hugo, Théophile Gautier, et tant d’autres. On y dit l’attente des salons, l’autorité des jurys, la concurrence quelquefois haineuse entre artistes, les persiflages et les médisances, mais aussi les peintres devant leur chevalet s’inspirant des maîtres anciens du Louvre, ou allant à pas précipités vers une de leurs œuvres, sûrs qu’ils y trouveront le secret du rendu qu’ils recherchent.

On reconstitue, trop rarement hélas, quelques commentaires d’artistes comme celui-ci, prêté à Eugène Delacroix sur Ingres, son aîné, le chantre du néo-classicisme : « L’Orient, il ne connaît pas. Ses odalisques sont posées sur leur couche comme des sucreries dans une boutique de confiseur. Elles n’ont pas respiré le jasmin dans les cours […] S’il avait pris une fois un bain de vapeur sur une terrasse brûlante, il saurait que là, les lignes remuent, qu’elles se tordent, qu’il n’y a plus de lois du dessin, plus que de la vie, la vie pénétrante. L’Orient, c’est ça… L’Orient n’accueillera jamais le père Ingres ».

Cette phrase est sublime : est-elle de l’auteur ou extraite du journal de Delacroix ? Et que ce peintre, certes controversé, mais à la mise impeccable, homme de salon se gardant de politique, artiste officiel en dépit des sarcasmes, passant de commande publique en commande d’Eglise sous la Monarchie de Juillet et le Second Empire -Palais Bourbon, Palais du Luxembourg, Hôtel de Ville, Galerie Apollon du Louvre, églises en veux-tu en voilà- orientaliste supérieur mais ne bravant l’exotisme qu’en mission officielle conduite par le comte de Mornay mandaté par Louis-Philippe - d’où il ramènera ses si belles aquarelles que l’Institut du Monde Arabe nous a offertes il y a quelques années-, que cet homme là, si soutenu par les puissants si ce n’est reconnu par ses confrères, ait pu  évoquer des terrasses brûlantes et des corps qui se tordent, donne la mesure de ce que l’on était impatient de lire sous la plume d’un écrivain.

Mais tout ceci, qui est bel et bon, nous est donné, hélas,  avec grande parcimonie. Et quasiment plus du tout dans la deuxième moitié du roman où Florentine prend toute la place, trop de place pour ce qu’il y a à dire d’elle. Comme si Delacroix n’était que prétexte à une intrigue dont il ne serait que l’accessoire ou le décor. Et hélas, le dénouement va nous le confirmer.

Alors, si le récit est charmant,  Florentine ravissante, son oncle Hyacinthe attachant, le couple de presbytériens, frère et sœur réunis, poignants, le précepteur de Leps sensible, tous ces personnages-là nous frustrent de la présence du peintre.

C’est d’autant plus regrettable que Michèle Tourneur ne manque pas de talent. Elle  brosse de très belles scènes où Delacroix prépare ses couleurs, sa toile et ses vernis (« cire fondue en pommade, vernis copal »). Elle évoque avec brio un tableau d’un trait (ainsi des « Femmes d’Alger dans leur appartement » : «C’est un monde féminin, délicat et mystérieux […] A un détail près. Il y a une cloison invisible entre nous et cette chambre de femmes ») ou plus longuement un autre, avec soudain une sensualité exaltée, mais c’est alors de « Sardanapale » qu’il s’agit ! Enfin, elle parsème joliment son récit de tous les tons de couleurs du vocabulaire : violet tendre, rouge cerise, bruns terreux,  carmin, gris plombé, violet sourd, blanc ciré de porcelaine, rouge vineux, vert fleur d’or, rouge Venise, bleu de Prusse, ou ce merveilleux « ton de loutre sortant de l’eau ».

En définitive, ce joli livre à demi envoûtant n’est qu’à moitié réussi, Delacroix n’y étant qu’apparence.

Alors, il faut se précipiter au Louvre voir le « Dante et Virgile aux Enfers » peint à 24 ans, « Massacre de Scio » à 26, « La Mort de Sardanapale » à 28,  « La liberté guidant le peuple » -désormais au Louvre/Lens- à 32, les « Femmes d’Alger »  à peine plus tard. En profiter pour regarder les Géricault, mort à 30 ans et qui fut son bon camarade, redécouvrir Gérard chez lequel il fit ses armes et le baron Gros qui l’a longtemps soutenu avant de l’abandonner, mais on pardonnera tout à ce dernier pour son « Bonaparte et les pestiférés de Jaffa».

Et lire, lire surtout, le bref mais truculent « Delacroix » d’Alexandre Dumas, une causerie donnée par cet immense conteur en hommage au peintre, un an après sa mort, republiée dans la petite mais précieuse collection de poche « Le Petit Mercure », pour gens pressés ou qui lisent dans le métro, au Mercure de France (4 euros et quelques).

 

 

 

01:08 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : delacroix