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26/02/2016

"La Renverse" Olivier Adam, Flammarion

Les faits divers et autres affaires criminelles ont la cote en littérature. Les faits divers sont ce qu’ils sont. Anecdotiques ou distrayants pour les lecteurs que nous sommes ; vertigineux pour les autres, ceux qui s’y trouvent mêlés.

C’est ce vertige qu’explore Olivier Adam dans son dernier livre, inspiré, quoiqu’il en dise, de l’affaire Georges Tron, le maire de Draveil, accusé, alors qu’il était ministre, d’agressions sexuelles par une employée municipale et une candidate à l’emploi, lesquelles mettaient également en cause la maîtresse de l’élu, pourvoyeuse de son amant et grande ordonnatrice de parties carrées en guise d’entretiens de recrutement.

Cette affaire n’étant pas encore jugée et les intéressés protestant de leur innocence, on peine à comprendre qu’Adam, auteur si sensible, se soit emparé d’un tel sujet, au risque d’entretenir la veine des scandales politico-sexuels dont on se repait sans attendre le verdict, comme qui se divertit de quoi lui répugne, peu important le vrai et le faux pourvu qu’il y ait du succulent.

L’auteur échappe évidemment à un tel procès. Le fait divers n’est pas ici traité comme tel, de l’extérieur, exhibé aux curiosités malsaines. Il est retourné comme un gant ; c’est son envers qu’Adam explore. « La Renverse » (quel titre superbe !) est l’endoscopie d’un gouffre. Un chaudron de tragédies intimes. Ce qu’il reste d’une petite ville pavillonnaire de province et des familles qui se sont trouvées mêlées à un scandale (la famille du maire, celle de sa maîtresse, l’entourage des plaignantes) quand la foudre s’est abattue.

Le narrateur est Antoine, le fils de la maîtresse compromise du maire, et cette idée seule d’une « Bovary » racontée par son fils est une fort belle trouvaille. Antoine qui, apprenant le décès de l’élu, se souvient de ce qu’il avait voulu fuir vingt ans auparavant, alors à peine âgé de 18 ans, et qu’il raconte : la famille dévastée par les révélations, la faiblesse ou l’opiniâtreté du père à croire en l’honorabilité de son épouse en dépit de tout, les tags injurieux sur les murs du pavillon familial, ses parents dont la nature des accusations dope soudain ou néanmoins la libido (cette annotation est d’une profondeur psychologique inouïe), les insultes des camarades de classe, sa relation de naufragé avec la fille du maire, les stratégies de l’élu pour échapper aux poursuites, le discrédit jeté sur les plaignantes, moitié paumées moitié pauvres filles, le non-lieu finalement prononcé fêté au champagne, le dernier mot aux puissants mais, tout de même, le doute qui taraude.

En fuyant le scandale pour ne pas se laisser corrompre, convaincu de la culpabilité et de la bassesse de sa mère, Antoine n’aurait-il été qu’un mauvais fils ? ( «  Je me disais même les animaux. Même les animaux ont plus le sens de la famille, plus d’attachement à ceux qui les ont fait naître et les ont élevés que toi »).

Il y a dans cette autopsie des relations entre les êtres foudroyés (tous sauf le maire) une cruauté mauriacienne, mais exempte de jubilation, et des images bergmaniennes, mais alors floutées d’empathie.

Car Olivier Adam ne juge pas les hommes, ou guère ; il met à nu les douleurs, les souffrances tues, les misères muettes. Et sa colère est toujours mêlée de tendresse. Pour les invisibles, les gens de peu et les réprouvés.

Ce beau livre sur l’humiliation et l’impunité est aussi une méditation sensible sur l’enfance, le silence au sein des familles, l’opacité. L’opacité de tout, des êtres, de la vie, des relations humaines, des paysages. (« Et je ne sais par quel miracle nous avons fini par rejoindre sa maison, à quelques kilomètres de Nantes, au milieu d’une campagne tout à fait plane qui, on le devinait, au fil des kilomètres se muait en marais et finissait par se cogner à une mer que troublait la vase »).

Sans doute, les dernière pages sont-elles un peu faibles ( deux « sourdre » en deux pages p.218 et 219, une fin assez peu inspirée) mais qu’importe ! Comme les élèves fiévreux qui, pris par le sujet, ratent la conclusion de leur copie, Olivier Adam a donné auparavant le meilleur de lui-même qui n’est ni dans l’allégorie ni dans la parabole, ni dans le roman à thèse, mais dans une écriture limpide, sensible, pleine de vibrations pour ceux qui ploient sous le fardeau.

Je le dis, je le redis, Olivier Adam, que les germanopratins regardent toujours un peu de haut, est un immense romancier (« Les lisières » ; « Peine perdue »). Oui, immense ! Un Jules Vallès, un Louis Guilloux, un John Steinbeck. Comme eux, il donne de l’épaisseur aux invisibles et les restitue à la littérature comme on se jette à l’eau pour sauver qui se noie. Les sauver de l’oubli, les protéger de l’indifférence, du racisme social et du mépris.  Son genre, c’est la parousie des éclopés. L’écrivain des « petits blancs ». Mais qui serait resté aimant et humaniste. Ce type est un miracle.

 

 

  

11/12/2015

"Un Américain bien tranquille", Graham Greene, trad. Marcelle Sibon, 10/18

Graham Greene (1904-1991) fut agent secret, écrivain, converti au catholicisme et Anglais. Soit un anticonformiste au carré. Le lit-on encore quand on a vu tant de films tirés de ces romans ? Peut-être plus et on aurait alors grand tort.

Je viens de terminer « Un Américain bien tranquille », la guerre d’Indochine au début de l’année 52, la rue Catinat à Saïgon. La rue Catinat : non pas une rue mais un voyage. On songe à Lucien Bodard, à la colonie corse qui s’y est installée, aux prostituées, aux chambres étroites, aux parties de cartes dans la torpeur d’un après-midi, à l’insouciance des aventuriers de ce paradis moite où l’on ne songeait pas même à être des colons jusqu’à ce que les combats pour l’Indépendance fissent rage à compter de 45 et nous le rappellent.

En 52, au fond, la messe est dite et chacun en Indochine se débat alors entre attentats aveugles, harcèlement Viêt Minh, offensives françaises et géostratégies américaine ou chinoise, dans l’indifférence absolue des Français de France. Ce contexte est le climat du livre.

Son intrigue ? Un reporter de guerre anglais, Thomas Fowler, fait la connaissance d’un jeune américain idéaliste, membre d’une mission d’aide médicale, qui convoite aussitôt sa compagne et le lui annonce avec sincérité et candeur. Alden Pyle, c’est le nom du jeune américain dont on découvre dès les premières pages du livre qu’il a été assassiné, parviendra à ses fins. La police française suspecte mollement l’Anglais, mais Pyle était aussi un agent sous couverture de la CIA qui voulait faire d’un baron local et corrompu, le général Thé, une carte maîtresse dans le conflit, l’homme de la troisième voie d’un Viêt Nam indépendant mais non communiste.

Lu à la lumière des événements actuels en France, ce duel psychologique entre un sage revenu de tout et un idéaliste qui ne lésine pas sur les moyens pour « libérer les âmes », est renversant de densité. On voit agir Pyle et on ne peut éviter de songer à nos djihadistes ; quant au général Thé, il est un cauchemar de rebelle syrien anti-Assad et anti-Daesh.

La critique anglaise, pragmatique, distanciée, presque lasse, de l’idéologie américaine à l’œuvre, celle-ci toujours sûre d’elle-même, atrocement sincère et absolument déculpabilisée, porte, plus de soixante ans après la parution de ce livre, à l’introspection sur les temps présents.

Mais ce livre est beaucoup plus que cela, il est une auscultation du mal, de la guerre, de la peur, des combats qui fascinent ou qui distraient des peines, des lâchetés ou des misères de soi. Ainsi de Fowler qui, lorsque sa compagne Phuong le quitte pour Pyle, part se réfugier….au front, sous les bombes.

Une auscultation de l’innocence aussi. L’innocence entendue non pas comme l’absence de péché, mais l’absence de toute conscience. «  L’innocence fait toujours à notre force tutélaire un appel silencieux, alors qu’il serait tellement plus sage de nous défendre contre elle : l’innocence comme un lépreux muet qui a perdu sa sonnette et qui erre de par le monde, sans mauvaise intention ».

Ajoutez à cela une écriture limpide, une trame romanesque d’une souveraine maîtrise, la finesse d’analyse psychologique des personnages (Phuong, bien sûr, la seule femme ou presque de ce roman ; le policier Vigot qui lit Pascal ; Dominguez l’Indien assistant-journaliste ; le capitaine Trouin de l’armée française ; Heng et Chou, les Chinois interlopes et bien informés), des scènes saisissantes de vérité (sur le front ; dans une fumerie d’opium ; après un attentat à la bombe perpétré par les Américains qui voulaient le faire imputer au Viêt Minh), des dialogues brillants et efficaces à la Hemingway et vous tenez un grand livre. Un très grand.

Qui renvoie un écho inattendu après les tueries du vendredi 13 à Paris. Inattendu et durable. La littérature, quelle puissance de vérité, tout de même !

23/11/2015

"Les Prépondérants" de Hédi Kaddour, Gallimard

Il y a des livres dont l’incipit est d’une puissance d’évocation si envoûtante que l’on suspecte l’auteur d’avoir privilégié les premiers mots au détriment peut-être de ce qui va suivre, dans le souci misérable d’appâter son lecteur. On se dit cela aux premiers mots, puis aux premières pages, puis aux premiers chapitres, puis aux pages qui suivent, ce mauvais procès en ensorcellement littéraire ne cessant que lorsque l’on referme le livre, la séduction n’ayant à aucun moment relâché son emprise On maudit alors l’auteur de nous abandonner ainsi, orphelins de son histoire, de son monde et de ses personnages, comme chiens perdus au bord de la route.

« Les prépondérants » est de ces livres.

Nous voilà transportés dans un pays maghrébin non dénommé sous protectorat français, dans les années 20, et dans une ville imaginaire, Nahbès, où une équipée d’Américains d’Hollywood vient tourner un film. L’apparition de ce tiers moderne, décontracté et libre de mœurs, dans l’austère face-à-face colonial qui déjà se fissure fournit la trame romanesque du livre. Elle permet à Hédi Kaddour, lui-même née d’une mère française et d’un père tunisien, de nous offrir une « Comédie humaine », aussi forte et romanesque que la balzacienne. Où les « Etudes de Mœurs » seraient premières, tant celles-ci paraissent dominer le récit, plus encore que la religion ou la politique.

Les années 20, c’est pour les Arabes la conscience du sacrifice du sang dans les tranchées de 14 et la revendication nationale qui déjà s’exprime, pas toujours contre la France, mais au nom des valeurs de la République assurément contre les colons qui leur prennent encore leurs terres. En face, il y a les «Prépondérants ». C’est le nom du cercle des grands propriétaires français qui face à un monde qui chavire tient l’immobilisme colonial pour seul bouclier face à l’air du temps. Mais un face-à-face est toujours aussi un côte-à-côte, où l’on s’éprouve à force de se craindre, où l’on se côtoie à force de s’éviter, et où, si chacun a sa place assignée, les sentiments, les désirs réprimés, les jalousies, les regards, les médisances et l’espoir d’un changement sont autant de ponts au-dessus des frontières. Et cette confrontation des cultures et des mentalités réserve quelques surprises.

La première étant que les « Prépondérants » et les « vrais Arabes, ceux de la tradition, les croyants, vous savez comme ils peuvent croire ici, les vrais Arabes donc » sont également hostiles au surgissement des Américains qu’ils vivent comme une menace ; les « Prépondérants » y voient un ferment de dislocation de l’ordre colonial et de la séparation ethnique quand les traditionnalistes musulmans s’inquiètent pour l’ordre patriarcal et la séparation des sexes. Kathrin, l’actrice américaine, et Cavarro, son partenaire qui fait chavirer le cœur des femmes pour lesquelles il n’a pourtant guère de goût, incarnent ce désordre.

La seconde est que, loin de l’idée reçue, ces mondes qui se côtoient ne sont pas étanches et que la religion n’en est pas nécessairement le ciment. La société locale arabo-musulmane compte aussi ses notables, ses anciens ministres, ses propriétaires, ses éclairés, qui peuvent tenir la dragée haute aux Français. Deux des personnages principaux en sont, des « fils de », mais des « fils de » magnifiques.

Il y a Rania, la fille libre, veuve à 19 ans, qui aime lire et refuse de se remarier en dépit du souhait de son père aimant et des stratagèmes de son frère aîné, qui dirige seule un vaste domaine, à l’image des affranchies et des aventurières qui en imposent.

Il y a Raouf, le fis du caïd, brillant élève de l’école française qui est un des principaux personnages du roman, suffisamment éduqué pour être nationaliste, trop fils de famille pour être révolutionnaire, trop tendre pour ne pas tomber amoureux de l’actrice américaine, trop beau pour ne pas agacer tout son monde et qui lie relation avec Ganthier, ancien séminariste et officier de cavalerie, le plus important des Prépondérants mais sans doute le plus avisé de tous, le plus dense, un merveilleux portait de colon, pris par ses préjugés mais qui aime ce pays et ces gens.

Ajoutez Gabrielle, la journaliste métropolitaine, lesbienne à ses heures, en reportage dans le pays et qui fréquente tout ce petit monde, plus une bonne dizaine de personnages de la société coloniale ou «  indigène », des administrateurs français, le prof communiste, le marchand de tapis, pauvre et sale type à la fois, la marieuse etc..

Mais ce livre est aussi une vaste fresque de l’Europe des années 20 entre années folles, réunions de nationalistes de tout l’Empire à Paris, occupation française de la Ruhr et naissance du nazisme que notre quatuor (Ganthier, Raouf, Kathrin et Gabrielle) éprouve ensemble, chacun en tirant, ou non, quelques leçons pour lui-même ou la situation du protectorat.

Le récit de ce voyage, comme un livre dans le livre, est très réussi mais c’est sa construction d’ensemble, la finesse de l’analyse psychologique et sa langue qui en font un très grand livre, saturé d’Histoire, mais aussi de désirs, de frustrations, d’espérances, comme si les corps y jouaient un rôle déterminant.

Et comme dans les très grands romans, il y a des scènes si fortes, si puissantes que l’on songe ici à Balzac, là à du Mahfouz, là encore à Lawrence Durrell et plus que tout à Tolstoï. Oui, oui une scène de chasse à laquelle Raouf, le jeune musulman, est invité à la condition qu’il ne porte pas de fusil, fait songer à la scène de la chasse au renard de « Guerre et paix », des pages sur un orage aussi. Quant à la scène de cinéma en plein air organisée par le producteur américain et où chacun est invité sans distinction d’origine ou de religion, elle mériterait de figurer dans une anthologie. Une anthologie littéraire et sur la vie coloniale. Les gens sont troublés (« le cinéma d’abord tu comprends pas, et après tu comprends), on a fait venir une compagnie de tirailleurs sénégalais par précaution, « les officiers, les gendarmes, scrutent la foule, surtout les indigènes vêtus à l’européenne » et quand une voix qui commente le fil muet énonce « l’avocat lit la Constitution », une partie de l’assistance crie « yahyia l’doustour » «  - qu’est-ce qu’ils gueulent les Arabes ? – c’est le mot d’ordre nationaliste : « Vive la Constitution ».

Ce livre a été récompensé d’un demi Grand Prix de l’Académie française 2015. Il aurait mérité aussi le Goncourt, si les jurés avaient eu le souci des bonheurs de lecture plutôt que de se hausser du col en récompensant Mathias Enard dont je dirai ultérieurement un mot, si je parviens à achever son exigeant, assez beau mais pénible exercice de style «  Boussole ».

Et l’incipit alors ? Le voici : «  Elle lisait plus de livres en arabe qu’en français. Ca avait rassuré son père, mais il avait fini par se rendre compte que certains livres arabes étaient aussi dangereux que les livres français. Elle s’appelait Rania, vingt-trois ans, sculpturale, des yeux en amande, c’était la fille de Si Mabrouk, Mabrouk Belmejdoub, un grand bourgeois de la capitale, ancien ministre du Souverain. Elle était veuve, son mari était mort quand elle avait dix-neuf ans, il était beau, ils s’adoraient, il avait lui aussi le goût des livres et, comme il y ajoutait celui du combat, il avait disparu dans un fracas d’obus en Champagne ».

Tout est comme ça !