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23/11/2015

"Les Prépondérants" de Hédi Kaddour, Gallimard

Il y a des livres dont l’incipit est d’une puissance d’évocation si envoûtante que l’on suspecte l’auteur d’avoir privilégié les premiers mots au détriment peut-être de ce qui va suivre, dans le souci misérable d’appâter son lecteur. On se dit cela aux premiers mots, puis aux premières pages, puis aux premiers chapitres, puis aux pages qui suivent, ce mauvais procès en ensorcellement littéraire ne cessant que lorsque l’on referme le livre, la séduction n’ayant à aucun moment relâché son emprise On maudit alors l’auteur de nous abandonner ainsi, orphelins de son histoire, de son monde et de ses personnages, comme chiens perdus au bord de la route.

« Les prépondérants » est de ces livres.

Nous voilà transportés dans un pays maghrébin non dénommé sous protectorat français, dans les années 20, et dans une ville imaginaire, Nahbès, où une équipée d’Américains d’Hollywood vient tourner un film. L’apparition de ce tiers moderne, décontracté et libre de mœurs, dans l’austère face-à-face colonial qui déjà se fissure fournit la trame romanesque du livre. Elle permet à Hédi Kaddour, lui-même née d’une mère française et d’un père tunisien, de nous offrir une « Comédie humaine », aussi forte et romanesque que la balzacienne. Où les « Etudes de Mœurs » seraient premières, tant celles-ci paraissent dominer le récit, plus encore que la religion ou la politique.

Les années 20, c’est pour les Arabes la conscience du sacrifice du sang dans les tranchées de 14 et la revendication nationale qui déjà s’exprime, pas toujours contre la France, mais au nom des valeurs de la République assurément contre les colons qui leur prennent encore leurs terres. En face, il y a les «Prépondérants ». C’est le nom du cercle des grands propriétaires français qui face à un monde qui chavire tient l’immobilisme colonial pour seul bouclier face à l’air du temps. Mais un face-à-face est toujours aussi un côte-à-côte, où l’on s’éprouve à force de se craindre, où l’on se côtoie à force de s’éviter, et où, si chacun a sa place assignée, les sentiments, les désirs réprimés, les jalousies, les regards, les médisances et l’espoir d’un changement sont autant de ponts au-dessus des frontières. Et cette confrontation des cultures et des mentalités réserve quelques surprises.

La première étant que les « Prépondérants » et les « vrais Arabes, ceux de la tradition, les croyants, vous savez comme ils peuvent croire ici, les vrais Arabes donc » sont également hostiles au surgissement des Américains qu’ils vivent comme une menace ; les « Prépondérants » y voient un ferment de dislocation de l’ordre colonial et de la séparation ethnique quand les traditionnalistes musulmans s’inquiètent pour l’ordre patriarcal et la séparation des sexes. Kathrin, l’actrice américaine, et Cavarro, son partenaire qui fait chavirer le cœur des femmes pour lesquelles il n’a pourtant guère de goût, incarnent ce désordre.

La seconde est que, loin de l’idée reçue, ces mondes qui se côtoient ne sont pas étanches et que la religion n’en est pas nécessairement le ciment. La société locale arabo-musulmane compte aussi ses notables, ses anciens ministres, ses propriétaires, ses éclairés, qui peuvent tenir la dragée haute aux Français. Deux des personnages principaux en sont, des « fils de », mais des « fils de » magnifiques.

Il y a Rania, la fille libre, veuve à 19 ans, qui aime lire et refuse de se remarier en dépit du souhait de son père aimant et des stratagèmes de son frère aîné, qui dirige seule un vaste domaine, à l’image des affranchies et des aventurières qui en imposent.

Il y a Raouf, le fis du caïd, brillant élève de l’école française qui est un des principaux personnages du roman, suffisamment éduqué pour être nationaliste, trop fils de famille pour être révolutionnaire, trop tendre pour ne pas tomber amoureux de l’actrice américaine, trop beau pour ne pas agacer tout son monde et qui lie relation avec Ganthier, ancien séminariste et officier de cavalerie, le plus important des Prépondérants mais sans doute le plus avisé de tous, le plus dense, un merveilleux portait de colon, pris par ses préjugés mais qui aime ce pays et ces gens.

Ajoutez Gabrielle, la journaliste métropolitaine, lesbienne à ses heures, en reportage dans le pays et qui fréquente tout ce petit monde, plus une bonne dizaine de personnages de la société coloniale ou «  indigène », des administrateurs français, le prof communiste, le marchand de tapis, pauvre et sale type à la fois, la marieuse etc..

Mais ce livre est aussi une vaste fresque de l’Europe des années 20 entre années folles, réunions de nationalistes de tout l’Empire à Paris, occupation française de la Ruhr et naissance du nazisme que notre quatuor (Ganthier, Raouf, Kathrin et Gabrielle) éprouve ensemble, chacun en tirant, ou non, quelques leçons pour lui-même ou la situation du protectorat.

Le récit de ce voyage, comme un livre dans le livre, est très réussi mais c’est sa construction d’ensemble, la finesse de l’analyse psychologique et sa langue qui en font un très grand livre, saturé d’Histoire, mais aussi de désirs, de frustrations, d’espérances, comme si les corps y jouaient un rôle déterminant.

Et comme dans les très grands romans, il y a des scènes si fortes, si puissantes que l’on songe ici à Balzac, là à du Mahfouz, là encore à Lawrence Durrell et plus que tout à Tolstoï. Oui, oui une scène de chasse à laquelle Raouf, le jeune musulman, est invité à la condition qu’il ne porte pas de fusil, fait songer à la scène de la chasse au renard de « Guerre et paix », des pages sur un orage aussi. Quant à la scène de cinéma en plein air organisée par le producteur américain et où chacun est invité sans distinction d’origine ou de religion, elle mériterait de figurer dans une anthologie. Une anthologie littéraire et sur la vie coloniale. Les gens sont troublés (« le cinéma d’abord tu comprends pas, et après tu comprends), on a fait venir une compagnie de tirailleurs sénégalais par précaution, « les officiers, les gendarmes, scrutent la foule, surtout les indigènes vêtus à l’européenne » et quand une voix qui commente le fil muet énonce « l’avocat lit la Constitution », une partie de l’assistance crie « yahyia l’doustour » «  - qu’est-ce qu’ils gueulent les Arabes ? – c’est le mot d’ordre nationaliste : « Vive la Constitution ».

Ce livre a été récompensé d’un demi Grand Prix de l’Académie française 2015. Il aurait mérité aussi le Goncourt, si les jurés avaient eu le souci des bonheurs de lecture plutôt que de se hausser du col en récompensant Mathias Enard dont je dirai ultérieurement un mot, si je parviens à achever son exigeant, assez beau mais pénible exercice de style «  Boussole ».

Et l’incipit alors ? Le voici : «  Elle lisait plus de livres en arabe qu’en français. Ca avait rassuré son père, mais il avait fini par se rendre compte que certains livres arabes étaient aussi dangereux que les livres français. Elle s’appelait Rania, vingt-trois ans, sculpturale, des yeux en amande, c’était la fille de Si Mabrouk, Mabrouk Belmejdoub, un grand bourgeois de la capitale, ancien ministre du Souverain. Elle était veuve, son mari était mort quand elle avait dix-neuf ans, il était beau, ils s’adoraient, il avait lui aussi le goût des livres et, comme il y ajoutait celui du combat, il avait disparu dans un fracas d’obus en Champagne ».

Tout est comme ça !

29/10/2015

" L'intérêt de l'enfant" de Ian McEwan, Gallimard, trad. France Camus-Pichon

Les livres anglais me font souvent penser à des téléfilms réussis : situation choisie, bon scénario, personnages fouillés, finesse et intelligence du propos, le tout sans peser. Tout y est, sauf la mise en scène qui est au cinéma ce que le style est à la littérature. Le dernier McEwan ne déroge pas.

Voilà une juge aux affaires familiales à la High Court de Londres, proche de la soixantaine, passionnée par son métier au point que son mari se propose de la délaisser un peu pour courir le guilledou, mais avec son autorisation, s’il vous plait, on est entre gens bien élevés. La brutalité et le sans façon d’une telle requête accable celle qui est accoutumée au «  My Lady » qu’on lui sert avec déférence dans les couloirs du Palais, et qui généralement en impose. La voilà qui s’effondre, et au plus mauvais moment, car de permanence à la cour, elle est saisie par un hôpital du cas d’un jeune de 17ans, souffrant de leucémie mais qui, Témoin de Jéhovah, refuse la transfusion sanguine indispensable à son traitement ainsi que ses parents de délivrer leur autorisation. Notre juge en si piètre état n’a que quelques jours pour trancher le cas si elle souhaite éviter l’irréparable.

Evidemment pour vous ou moi, ce serait vite jugé. Mais ni vous ni moi ne sommes des juges anglais, un pays qui tient encore les libertés individuelles pour le bien le plus précieux, la religion, la foi ou la  liberté de conscience pour des valeurs éminentes et la confrontation argumentée des points de vue, généralement tenus pour également estimables, la condition de l’apaisement social et d’une  bonne justice.  Autant dire que pour un Français, cette lecture du cheminement de la pensée d’un juge confronté à un tel dilemme est exotique.  Et instructive. Quelle leçon !

En nouant les deux fils de cette l’histoire, les affres de la vie privée et l’office du juge, en pimentant le tout de considérations sur la vie sociale des magistrats anglais, le monde  chic et étroit dans lequel à cet âge et à Londres ils se fossilisent, la grandeur et les misères de l’art de juger, les odeurs d’hôpitaux, l’arrogance des médecins, et l’étincelante intelligence d’un post-adolescent qui apprend le violon alors qu’il se sait condamné et écrit des poèmes tout en s’obstinant à refuser la transfusion qui le sauverait, McEwan éblouit par son savoir-faire, nous tient en haleine, ménage ses effets et parvient même à imaginer quelques rebondissements en moins de 220 pages, sans à aucun moment nous faire détester la religion ou froisser quiconque.

Ce livre n’est pas de la grande littérature, mais c’est un tour de force de délicatesse. On souhaiterait qu’il batte des records de vente dans les facs de droit et toutes les librairies non loin des palais de justice.

 

 

21/10/2015

"Titus n'aimait pas Bérénice", Nathalie Azoulai, édit. P.O.L.

Un bijou littéraire. Beau et précieux. Plein de fulgurances et de chatoiements. Un livre sur un couple qui se défait et sur les consolations qu’offrent la langue, les mots et le style pour étancher « ce filet d’eau tiède qu’est le chagrin quotidien ». Alors Bérénice, car tel est le pseudonyme de la femme délaissée, se plonge, allez savoir pourquoi, dans Racine, Jean Racine.

« Jean Racine, c’est le supermarché du chagrin d’amour » lance-t-elle à ses proches pour éviter l’incompréhension ou les quolibets. « Si elle comprend comment ce bourgeois de province a pu écrire des vers aussi poignants sur l’amour des femmes, alors elle comprendra pourquoi Titus l’a quittée. C’est absurde, illogique, mais elle devine en Racine l’endroit où le masculin s’approche au plus près du féminin, rocher de Gibraltar entre les sexes ».

L’artificialité d’un tel projet pourrait prêter à sourire, s’il n’était prétexte au récit profond, sensible et élégant de la vie d’un de nos plus grands poètes, un de ceux du Grand Siècle.

Et la réussite de Nathalie Azoulai est éblouissante, tant elle évoque avec intelligence, simplicité et une affection quasi-amoureuse un tel monument couvert de gloire et de poussière. Qui  répand autour de lui l’odeur fanée des opuscules de nos cours de français de scolarités lointaines et ravive nos souvenirs pénibles de récitations médiocres.

Eh bien, l’exercice est passionnant. Les années de formation à l’abbaye de Port-Royal auprès de ses maîtres où il côtoie un jeune marquis, encore plus jeune que lui et dont il deviendra l’ami. L’apprentissage des langues mortes ou vivantes (« Le français montre ses articulations comme un chien ses dents, exhibe un squellette aux os noueux tandis que le latin dissimule ses jointures. Et dans ces  ellipses, le sens pousse, afflue comme des odeurs s’exhalent de la terre humide »), la versification dès l’âge de 10 ans (« prendre un bloc de langue et tailler dedans ») et, s’agissant de la langue du monde et des salons  que lui ouvre son petit ami Charles de Luynes, le marquis, ce dernier le rassure « Soyez sans crainte, vous savez apprendre les langues, vous saurez apprendre celle-ci ».

« L’ambition est ce qui reste aux personnes sans naissance », alors Racine est ambitieux, flagorneur, arriviste, traître à ses amis. «  Le verbe plaire entre dans son vocabulaire ».

Il n’en est pas moins homme et le récit de ses premières virées nocturnes dans des tavernes avec La Fontaine est étonnant.

C’est cependant son ami Boileau, oui Nicolas Boileau, celui de «  La Corneille sur la Racine de La Bruyère Boileau de La Fontaine Molière », d’ailleurs ils sont tous là dans le livre sauf La Bruyère, c’est ce Boileau-là donc, son aîné de trois ans, sage et admiratif, qui l’oriente vers le théâtre et la tragédie, alors très à la mode à la cour. Un marquis lui suggère d’écrire une ode à la convalescence du roi. Il s’y applique et cela marche : le voici pensionné par Versailles.

Jalousie à l’égard de Corneille pensionné à un tarif bien plus élevé que le sien, traître à Molière qui accueille pourtant sa première pièce au Palais-Royal et qu’il abandonne aussitôt dès que  le succès de cour frémit pour l’Hôtel de Bourgogne, provoquant la ruine de son ami, exalté par la gloire qui s’annonce - il a à peine vingt-cinq ans : « Comment s’expliquer cette exaltation à l’idée qu’un jour, il ne soit plus seulement un homme mais un nom vaste comme une nation. Comme Homère. Comme Virgile ».

Cet orgueil qui s’épanche et se nourrit en tétant au sein de sa propre gloire naissante donne à Racine des élans d’une autre sève. Il s’amourache de Mlle Du Parc, la comédienne de la troupe de Molière qu’il débauche pour jouer Andromaque, sa nouvelle tragédie ( « Ne me donne pas une Andromaque trop blanche, souille-là un peu »), Du Parc qui tombe enceinte et meurt après une tentative d’avortement (« Il déteste le temps parce qu’il use l’amour et le chagrin de l’amour »)  dans des circonstances dont il devra répondre face à un jury d’honneur constitué par Louis XIV, puis de Marie de Champsmeslé, encore meilleure, qui jouera Bérénice ; vous vous souvenez, « Je l’aime, je le fuis, Titus m’aime, il me quitte ».

Iphigénie, Britannicus, les triomphes s’enchaînent. Elu à l’Académie française dès le premier tour quand il en fallut trois pour Corneille mais ratant son discours de réception, Racine enrage. Molière meurt, il n’a plus que le vieux Corneille comme rival : « Plus que jamais, on veut savoir qui des deux auteurs restera, qui incarnera longtemps le génie français. On parle de génie viril et de génie féminin, on lance les paris ».

Il se marie soudain, le roi en fait son historiographe officiel et Racine, l’homme aux douze pièces, quand Corneille et Molière sont les auteurs d’une trentaine chacun, cesse d’écrire pour le théâtre, sauf deux œuvres de patronage sur commande de La Maintenon : Esther et Athalie. Il court alors de champ de bataille en champ de bataille, dans le sang et la boue, qu’il chronique à la gloire du souverain.

Au-delà de cette érudite biographie en tous points passionnante pour les amoureux de la langue et du théâtre, de cette radioscopie de l’ «idiome du royaume » que Racine aurait donné à la France, il y a dans ce livre une volupté, une bienveillance et une charité troublantes. Parce que l’auteur fait de cet ambitieux, génial mais courtisan, calculateur, égoïste, ingrat, infidèle aux femmes et à ses compagnons,  un être sensible, un grand amoureux, qui n’a rien oublié  de ses vieux maîtres de Port-Royal ni de sa sévère tante Agnès qui y était moniale et en deviendra la grande-prieure, renouant dans ses vieux jours avec les jansénistes contre l’avis du roi et se faisant enterrer sur cette terre proscrite par la cour, à côté du tombeau de son maître Hamon.

Comme si Nathalie Azoulai, telle son héroïne Bérénice, était prête à pardonner ses infidélités à quiconque n’est pas infidèle à tout….A qui rentre au bercail, fût-ce en poussant la porte d’à côté.

Encore que sa Bérénice à elle refuse de pousser une certaine porte quand on la supplie de le faire. Mais pour savoir laquelle et pourquoi, il vous faudra lire ce merveilleux « Titus n’aimait pas… » qui mériterait vraiment le prix Goncourt 2015 si le jury voulait bien faire plaisir aux amoureux de la langue.