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01/09/2015

"Isabelle du désert", Edmonde Charles-Roux, Grasset

C’était l’époque heureuse où le voyage en Orient était de mode et où une conversion à l’Islam passait pour une excentricité charmante. Marseille était la plaque-tournante, ouverte, industrieuse et pleine d’appétit pour le monde, des rêves de migrants et de voyageurs. Des exils et des fuites. De l’appel du large. Des aventureux et des irréguliers.

Isabelle Eberhardt – 1877/1904- en fut. Fille illégitime de la jeune veuve russe  d’un dignitaire tsariste venue s’établir à Genève avec enfants et précepteur, Isabelle est une irrégulière de choix.

Polyglotte, très cultivée, animée par le désir d’écrire, un peu garçonne, l’Orient fut très tôt son horizon de fuite. C’était un  peu une épidémie dans la famille : son frère aîné Nicolas s’était engagé dans la Légion étrangère en 1883 (Algérie puis Tonkin) suivi quelques années plus tard par le cadet chéri, Augustin. Mais l’un et l’autre finalement se raviseront. Isabelle jamais !

Elle apprend l’arabe, qu’elle parle, lit et écrit, et part en 97, elle a à peine vingt ans, avec sa mère en Algérie, à Bône que mère et fille n’appelleront jamais qu’Annaba. Toutes deux vivent dans les quartiers arabes et fréquentent les « indigènes », au grand scandale des Européens. Et cela ne  faisait que commencer !

Isabelle choisit ses amants parmi les musulmans, s’habille à l’orientale, et plus volontiers encore en homme, signe ses correspondances du pseudo Mahmoud Saadi et se convertit à l’Islam ( « sa conversion fut totale et sa foi durable ») comme sa mère, la veuve du dignitaire russe, enterrée dans le cimetière musulman qui surplombait la mer.

Retour à Genève pour régler d’épineux problèmes successoraux puis nouveau voyage en Tunisie en juin 99 et, depuis Tunis, exploration lointaine du Sud Constantinois, en se faisant passer pour un jeune taleb allant en pèlerinage de centre religieux à autre zaouïra, en train, à cheval ou à dos de mulet, couchant la nuit dans  le creux des dunes, blottie contre son guide local.

Elle retrouve Alger en 1901, tombe éperdument amoureuse d’un sergent du 3ème Saphis, musulman de nationalité française qu’elle parviendra à épouser à Marseille, non sans s’être fait secrètement intronisée dans une confrérie musulmane qui accueillait les femmes, ce qui lui vaudra une tentative  d’assassinat orchestrée par une secte religieuse plus regardante en matière de mixité.

Expulsée à deux reprises par l’armée française qui puise dans tant d’excentricités quelque motif d’inquiétude surtout de la part d’une femme, russe de surcroît, qui part fréquemment en chevauchées mystérieuses dans le désert, sans que son militaire d’époux tout musulman qu’il fût, ne s’en offusque, elle reviendra en Algérie quelques mois plus tard, inchangée mais désormais française par mariage. Grâce à Salem, le sergent musulman du 3ème Saphis !

C’est cette vie hors du commun que reconstitue Edmonde Charles-Roux, dans une vaste fresque en deux volumes extraordinairement documentés – Isabelle était une épistolière compulsive et ses journaliers et autres écrits ont été publiés après sa mort- qui embrasse les deux rives de la Méditerranée, Marseille, l’Algérie et la Tunisie et toute une époque entre projet colonial, orientalisme et passion abrasive et singulière pour la civilisation arabo-musulmane, ses hommes et leur religion.

Et Edmonde Charles-Roux se régale, s’en donne à cœur joie, avec ce ton chic et détaché des femmes du monde dont la conversation est minée de pépites, de rosseries et de jugements audacieux, si joliment enveloppés dans du papier de soie qu’on peut faire mine de n’en goûter que l’agrément. Mais Edmonde a été résistante à dix-huit ans, a suivi la 2ème DB pour libérer Paris et fut l’épouse de Gaston Deferre, le plus avisé décolonisateur français de l’Empire : elle ne doit pas tout à fait détester les artificiers.

Lorsqu’elle évoque Isabelle, comme une grande dame le ferait d’une petite sœur turbulente, sous sa prose limpide on sent palpiter les liens du sang.

Le personnage choisi est, il est vrai, exceptionnel. Mais l’époque l’était aussi.

La galerie de portraits est saisissante, administrateurs, militaires du Bureau arabe, politiciens, aventuriers, il y a là de patentés racistes, des aristocrates ou des politiciens antisémites, mais aussi des passionnés d’Algérie, des amis des Touaregs, des militaires qui parlent couramment l’arabe, qui publient des sommes sur le dromadaire ou tentent de protéger les populations indigènes des abus les plus insupportables des colons.

On y croise Luce Benaben qui ouvrira en Algérie la première école gratuite pour l’éducation des filles musulmanes en 1845 mais devra cependant, sous la pression conjuguée des Musulmans et des colons, remplacer l’arithmétique par des travaux d’aiguille…. Lydia Pachkov, la romancière mondaine et grande voyageuse qui conseillera Isabelle. Mme de Solms, petite-fille de Lucien Bonaparte, « princesse Brouhaha » comme on la nomme méchamment sous Napoléon III, lequel la fera expulser pour républicanisme, qui recevra Isabelle dans son salon. Le capitaine baron Adolphe Roger de Subsbielle, chef du bureau arabe de Touggourt, prestigieux rejeton de la noblesse d’Empire dont les notations militaires signalent qu’il «  n’a pas toujours avec les chefs indigènes le liant et la diplomatie qu’il faut avoir » et qu’il « fait  volontiers de l’énergie mal à propos ».  Hasard ? C’est un antisémite et un anti-républicain de premier ordre.

Le marquis de Morès encore, de la promotion de l’Ecole de guerre de Pétain et de Charles de Foucault, qui, déçu par l’armée, dissipera son immense fortune en devenant éleveur de bétail en Amérique puis cheminot en Indochine, avant de se lancer en politique en Algérie pour y flatter l’antisémitisme, Algérie où il mourra atrocement mutilé par des pillards locaux. 

Le colonel prince Ludovic de Polignac, arabophile passionné, protecteur des  Touaregs «  gardiens du Sahara et des pistes du Soudan »- le bordj Polignac à Alger, c’était chez lui…

Mais l’auteur brosse également les portraits précis et savoureux de cheiks locaux, de fils de famille de notables, de lettrés tunisiens, de dignitaires religieux, tous amis, correspondants ou liés à Isabelle,  en nous rappelant que ceux-là aussi pouvaient être de haute lignée.

C’est l’un des intérêts de cette volumineuse biographie, qui dépasse de loin le récit des seuls faits et gestes d’Isabelle Eberhardt, que de jeter un éclairage passionnant, riche et nuancé sur l’Algérie, pas seulement française, de ce début de siècle, sur la diversité de ses acteurs, ses ambiguïtés et ses prouesses, en évitant les anachronisme de l’opprobre mais sans rien taire d’un système colonial qui parût d’emblée vicié à une jeune aventurière de vingt ans.

Le livre foisonne en outre de mille annotations précieuses, utiles à la compréhension de notre temps et non sans écho sur nos réticences contemporaines, pourvu qu’on sache les lire.

Edmonde Charles-Roux  nous rappelle ainsi que Maupassant - qui était tout sauf un idéologue anticolonialiste !-, voyageant en Algérie quelques années avant la fin du siècle, écrivait dans une lettre que « tout ce que nous faisons semble un contre sens, un défi à ce pays, non pas tant à ses habitants qu’à la terre elle-même » ou que le second Empire, insoucieux de l’histoire qui l’avait précédé, avait détruit les vestiges prestigieux d’un camp romain et d’une citadelle byzantine – moitié Palmyre, moitié Alep- pour faire de ces vieilles pierres profanées le plus grand pénitencier politique d’Algérie à Lambèse…

D’autres observations sont savoureuses, à l’endroit ou à l’envers, quand nous les lisons aujourd’hui. Ainsi d’Isabelle attristée de trouver en plein djebel tous les saints du paradis chrétien et soulagée de faire étape à Ras El Maa plutôt qu’à Saint-Arnaud ou Saint Donat ou confiant, à propos de son couvre-chef européen, soucieuse de brassage, du « vivre-ensemble comme l’on dit aujourd’hui :  « Mon chapeau me gênait, me retranchait de la vie musulmane. Je suis rentrée et, ayant mis mon fez, je suis ressortie ». Que les burqas et les grandes voilées d’ici se le disent. « Nous sommes tous des Isabelle ! »

Isabelle est morte à vingt-sept ans, noyée par le débordement d’un oued, alors qu’elle se trouvait à la frontière maroco-algérienne alors en proie à des luttes d’influence entre tribus rivales où Lyautey avait été envoyé pour remettre un peu d’ordre.  

Voici ce qu’il écrira à la mort d’Isabelle :

« Elle était ce qui m’attire le plus au monde : une réfractaire. J’aimais ce prodigieux tempérament d’artiste, et aussi, tout ce qui, en elle, faisait tressauter les notaires, les caporaux, les mandarins de tout poil. Pauvre Mahmoud ».

Avant d’envoyer ses hommes récupérer les manuscrits d’Isabelle dans la boue du  gourbi en pisé dans lequel elle vivait lorsqu’elle a été emportée par les inondations, lesquels ont été trouvés et publiés post-mortem.

Encore une avant de finir, celle-ci est d’Isabelle  à propos des mendiants de Cagliari en Sardaigne où elle était allée rejoindre un de ses amants, un beau  Tunisien un peu canaille : «Décidément la pouillerie italienne n’a pas la grandeur résignée de celle des pays d’Islam. Là-bas le mendiant se drape dans les loques terreuses de son burnous, avec la majesté d’un prince déchu. Il mendie au nom de Dieu, mais ne supplie jamais. Ici, il est humble, avili, craintif, s’abaissant devant le riche et l’étranger »….

Les deux volumes ont pour titre «  Un désir d’Orient »  et « Nomade j’étais », ils ont fait l’objet d’une nouvelle édition  en un  seul volume, parue chez Grasset en avril 2003 sous le titre « Isabelle du désert », illustré de très belles photographies et accompagné d’un appareil de notes, épais de 160 pages, la plupart passionnantes.

 

09/08/2015

"Le rêve du Celte", Mario Vargas Llosa, Folio, trad. A. Bensoussan, A-M. Casès

Roger Casement était le fils d’un capitaine irlandais dans l’armée des Indes, protestant, et d’une mère catholique qui le fera clandestinement baptiser dans l’église de Rome. Tout est là !

Le père, c'est l’Empire, l'Inde, l'Afghanistan, le goût des terres lointaines, des fauves et « des peuples ancestraux aux étranges coutumes ». La mère, l’Irlande catholique, méfiante à l’égard des Anglais et des gallicans.

Roger Casement, tôt orphelin, tiendra de l’un une âme d’explorateur, de l’autre une passion celte.

Mais l’explorateur, lentement déniaisé sur les ressorts du système colonial, deviendra un inlassable dénonciateur des exactions et des crimes de la colonisation.  Nommé diplomate, missionné par le Foreign Office à la tête de commissions d’enquête sur le sort fait aux indigènes, l’une au Congo en 1903, l’autre en Amazonie péruvienne en 1910, ses rapports, tous deux publiés, feront de lui une conscience morale de premier plan, « l’ami des Nègres » le « Bartolomé de Las Casas britannique » comme le lui aurait confié Joseph Conrad rencontré au Congo en 1890. Casement fut promu consul de Grande-Bretagne au Brésil, décoré, anobli.

Le nationaliste, lui, se fourvoiera en faisant alliance avec l’ennemi lors de la Première Guerre mondiale, escomptant qu’une offensive allemande concomitante à un soulèvement nationaliste hâterait l’émancipation des Irlandais et précipiterait l’indépendance. Arrêté en 1916, alors qu’il rejoignait l’Irlande dans un sous-marin allemand qui convoyait 12 000 fusils destinés aux Volontaires, Casement est jugé, condamné à mort pour haute trahison et attend dans sa cellule le résultat de son recours en grâce.

C’est à cet instant que le saisit Vargas Llosa, lorsque cet homme, seul et déchu,  médite sur sa vie et sur son parcours.

La prose limpide et l’empathie de l’auteur pour son personnage, un personnage réel, qui a bien été ce héros et cet homme fourvoyé, ne doivent pas faire illusion. « Le Rêve du Celte » est la délicate auscultation d’une âme, d’une vie avec ses lumières et sa part d’ombre : le courage d’une conscience et la solitude d’un corps.

Car Roger Casement aimait les hommes. Ou pour être plus précis, comme souvent à cette époque de complet bannissement social de l’homosexualité, les jeunes gens, sans doute moins encalminés dans les préjugés ou plus prompts à percevoir le profit à tirer, sans se compromettre trop, des extravagances de quelques originaux de passage.

La question de l’homosexualité, de la pédérastie comme on disait alors, de Roger Casement demeure controversée. Des extraits de ses « Cahiers noirs » ont été diffusés en Angleterre après son arrestation, des annotations intimes, souvent crues, quelques fois obscènes, sur ses rencontres avec des hommes ou de jeunes gens, marins de passage ou autochtones.

Certains, attachés à la mémoire de Casement, tiennent toujours ces publications sauvages pour des faux fabriqués de toute pièce par les services de la Couronne dans le but de discréditer l’ancienne gloire de l’Empire au moment de l’instruction de son recours en grâce. Ces fidèles ne s’avisent pas qu’en dénonçant le faux, ils consacrent l’idée d’une radicale incompatibilité entre un sincère engagement anticolonialiste et le goût des corps exotiques. Les sots !

Vargas Llosa ne doute pas de l’authenticité de ces carnets intimes. Tant mieux ! C’est à tous égards plus vraisemblable en effet. Le dossier d’un  traître à la patrie accostant en Irlande dans un bateau de guerre de l’ennemi a sans doute pu dispenser le gouvernement britannique de recourir à des stratagèmes…

Mais, sans doute ébranlé lui-même par certains passages du carnet qu’il n’hésite pas cependant à citer à  l’occasion («  Trois amants en une nuit, dont deux marins, ils me l’ont fait six fois. Arrivé à l’hôtel en marchant les jambes écartées comme une parturiente »), Vargas Llosa croit devoir préciser que Casement aurait consigné plus de «  faiblesses » (sic) qu’il n’en aurait commises en réalité. Par fantasme ou pour apaiser un désir inassouvi qui le taraude. En un mot ces fausses confessions ne seraient que «  des péchés rhétoriques » (resic).

Quelle angoisse ! Un si grand écrivain ! Et Gide dans son « Voyage au Congo », accompli plus de vingt ans après la mission Casement – de juillet 25 à mai 26 ? Et « Si le Grain ne meurt » ? Des « péchés rhétoriques » aussi ?

Qu’un prix Nobel de notre siècle, romancier de surcroît, un homme fin et si précieux, généralement si pénétrant, explorateur des âmes et des continents, se trouve condamné à imaginer d’autres ressorts à ces aveux couchés dans un carnet intime que les désirs irrépressibles et l’impétuosité du corps (la vie même quoi !) donne la mesure de ce qu’il ne peut s’empêcher d’y lire : la confession d’un crime ! D’un crime que les incongrues circonstances atténuantes qu’il croit devoir imaginer désignent hélas comme tel.

C’est bien dommage, car tout le reste du livre est passionnant.

Comment Casement qui participe en 1884, alors qu’il a vingt ans,  à une mission de Stanley, le mercenaire de Léopold II au Congo, prend lentement conscience de la réalité coloniale aux mains des grandes compagnies caoutchoutières et des contremaîtres à chicote.

Pourquoi il demeure néanmoins fidèle à cet aventurier cruel et sans scrupules mais au charisme et au courage physique hors du commun près de cinq ans encore,  admiratif sans doute du voyage légendaire qui avait permis dix ans auparavant à Stanley de traverser l’Afrique d’Est en Ouest, en suivant le cours du Congo.

Vargas Llosa, au travers de la relation des deux « missions Casement », sur deux continents, face à des populations différentes, les Africains et les tribus  amérindiennes, décrit l’air de rien un même système colonial fait de réquisitions des populations locales, de travail forcé et non rémunéré, de coups de fouet, d’expéditions vers les villages réfractaires, de prises en otage des femmes des fuyards, de viols, de villages qui se vident, d’amputations punitives, de mains et de sexes.

Il nous rappelle aussi le courage et l’intrépidité morale qu’il fallait en ce début de siècle pour affronter la dureté du voyage, les fièvres, la complaisance des autorités locales, la cupidité des dirigeants et des cadres des compagnies caoutchoutières, le silence des commerçants qui tiraient leurs revenus du système, l’incrédulité frivole des salons locaux, et jusqu’aux indigènes eux-mêmes, effrayés du risque à dénoncer le système qui les conduisait à l’extermination.

Il nous dit encore la vanité ou le paradoxe de tels combats. Le rapport sur le Congo ne changera pas grand chose. Quant à l’Amazonie péruvienne, une fois le « Livre Bleu » publié, une commission parlementaire se réunit, le cours des actions de la compagnie s’effondre, ses cadres et les chefs de comptoirs se débandent. Mais Iquitos et la région du Puntamayo dépérissent et les jeunes indiennes qui ont perdu leur travail remplacent les prostituées d’Europe qui ont fui avec le reste.

L’auteur, finement, nous laisse d’ailleurs nous interroger sur les motivations anglaises, Londres enquêtant toujours plus volontiers sur les autres. Sincère indignation morale ou stratégie commerciale visant à protéger la production britannique de caoutchouc en provenance des possessions de l’Empire en Asie ?

Dans ce livre, tout est finesse, y compris le récit de la conviction nationaliste que se forge Roger Casement, instruit par les désastres et les crimes de l’aventure coloniale qu’il transpose à la situation Irlandaise, sans cesser pourtant d’être honoré par l’Empire dont il accepte toutes les marques de gratitude.

Dans la nuit de son cachot, il apprendra que Joseph Conrad, son ami, le plus grand romancier de l’anticolonialisme, a refusé de signer la pétition en faveur de sa grâce. Casement sera pendu le 3 août 1916.

Les pages consacrées à ses derniers instants et l’épilogue du livre sont proprement bouleversants.

En 1965 on autorisa le transfert de sa dépouille en Irlande où un hommage national lui fut rendu durant quatre jours. Le nationaliste est réhabilité.  De l’humaniste anticolonialiste si persévérant, il ne reste presque rien. De l’homo, toujours on discute…

08/08/2015

"Le Cri du Peuple" de Jean Vautrin, Grasset et, hélas, Amazon.com...

Jean Vautrin est mort il y a quelques semaines. Le décès d’un écrivain fait toujours redouter le pire : que son œuvre disparaisse avec lui sans que nul ne s’en avise et que les pages de ses livres soient emportées comme feuilles mortes par un mauvais vent d’automne. Les générations futures se trouvant orphelines de récits qui nous ont émus, de personnages que nous chérissons, de la truculence ou de la grandeur d’un style. Orphelines sans même le savoir. Comme nées sous X, sans histoire ni lignée. Comme aux temps anciens, le conte disparaissait avec le conteur. A l’heure de l’écrit et du numérique, quel immense scandale !

Je ne me résigne guère à ce que « Le Cri du Peuple », le grand roman de la Commune, se perde dans la succession des jours, que son écho s’estompe avant de se taire tout à fait, jusqu’à ce que chacun ou tout au moins le plus grand nombre n’ait plus aucune idée de ce qu’un romancier pouvait faire d’un peuple debout, qui avait décidé de résister avant de s’affranchir tout à fait et qui a rêvé le premier à la République sociale qui devait hanter le siècle suivant.

Le 18 mars 1871, Thiers décide de désarmer la garde nationale et de reprendre les canons de Paris, seule à avoir résisté à l’envahisseur Prussien. La capitale se révolte : c’est la Commune. Dans l’ébullition, le beau capitaine Antoine Tarpagnan, lignard, rejoint les rangs de la Commune, fraternise avec Théophile Mirecourt, jeune photographe communard, se fait embaucher comme pigiste par Jules Vallès, directeur de la feuille révolutionnaire « Le Cri du Peuple », tombe amoureux de la Pucci dite Caf’Con, la favorite d’un chef de la pègre du Canal de l’Ourcq et se trouve poursuivi par le ténébreux Horace Grondin, ancien bagnard devenu chef adjoint de la sûreté, injustement condamné et qui croit Tarpagnan coupable du crime qu’il a payé pour un autre. Voilà l’intrigue. Une intrigue de roman-feuilleton du XIXème, à la Eugène Sue, entre « Les Misérables » et « Les Mystères de Paris ».

Ce livre est un opéra, un opéra du Peuple, avec ses actes, ses tableaux, ses rideaux qui tombent, ses retournements, ses chœurs, ses chœurs surtout. Les personnages foisonnent, les portraits pullulent, pittoresques, sensibles, émouvants. Il y a là le chiffonnier Alfred-Trois Clous, des voyous à plus ou moins grand cœur, le petit Ziquet ( « la semence libertaire avait germé sous la teigne de son crâne ébouriffé ») qui meurt sur les barricades, la belle Gabrielle, quelques harpies, Palmyre la foraine, trapéziste naine, jolie môme minuscule, et La Chouette, « la laide », une pauvresse au « dévouement d’une bête exténuée », « une main sale et crevassée de mille gerçures. Une main qui n’aurait jamais son heure de douceur et de galanterie. Une main d’esclave. De pauvre. De rebutée » - un des personnages les plus fort de cette saga romanesque- qui s’allonge sur un mourant pour le réchauffer de son corps disgracieux, en un saint sacrement laïque qui ferait revenir à la vie - une telle scène ne serait-elle pas inspirée des « Mystères de Paris »  auquel le nom de La Chouette est déjà emprunté en signe de filiation littéraire? A vérifier.

« Aux larges renversades de l’Histoire, il se mêle souvent le tumulte des vies minuscules ». C’est ce tumulte que restitue Vautrin.

Il y a aussi Jules Vallès, Louise Michel, le peintre Courbet et tant d’autres vrais personnages historiques, car sous l’intrigue romanesque, maîtrisée, tenue, haletante, ce sont des pages d’histoire que nous lisons, depuis le peuple qui se jette à la rue le 18 mars (« des matelassiers, des journaliers, des typographes, des instituteurs, des orphelins du travail, des repasseuses, des cambrioleurs à la flan, des rôdeurs de barrière ») jusqu’aux représailles finales du 28 mai, celles de La Roquette, du Parc Monceau ou de Saint Sulpice, celles des fosses communes de la tour Saint-Jacques et du Père-Lachaise, un « testament des ruines », de fusillés, d’exécutés, Jules Vallès fuyant Paris déguisé en postillon de corbillard, n’ayant d’autre laisser-passer qu’une charrette de cadavres tirée par une rosse.

Et au-delà de cette reconstitution, il y a dans ce « Cri » un travail stylistique sur la langue éblouissant et savoureux, une langue érudite et populaire à la fois, juste et imagée, qui éclate comme un fruit mûr, qui gicle et éclabousse, une langue que l’on découvre ou redécouvre et que l’on devrait conserver, tels les mots oubliés de nos vieux dictionnaires, avant que leur trace même ne soit plus.

On y rencontre des «malfrins », des «rupins », des «giroflées », des «fassolettes », des « gaviots », des «fidibus », des «gouapeurs », des « meulards », des  « lariflas de couloirs », des « pets de nonne »,  des « gros moulés qui ventripotent », des «roideurs turquines », des «emprosages à rebours », des qu’on «n’apprend pas aux vieilles lampes à pisser couché dans un pot de chambre », des « déballe ton ramona », « l’art de faire chabrot », des « villages de taudions et de cambuses », des « hauts perchés de la raille », des « en un clin d’oeil tout est repeint », mais aussi les  merveilleux « mélancolie de lune éteinte » et « coup d’œil de souris malade ».

Une langue. Et un ton, les jeunes diraient un flow comme dans le rap, tantôt hugolien, tantôt canaille. Un flow très « barrière », comme on dit aujourd’hui "cité ». Une langue qui cascade à gros bouillons, qui se précipite, qui claque, qui bouscule. Une langue de jazz, au rythme de la misère,  avec de beaux imparfaits du subjonctif.  

Jean Vautrin a obtenu en 1989 le prix Goncourt pour « Un grand pas vers le Bon Dieu », livre que l’on trouve encore en librairie. Ce n’est plus le cas du « Cri du Peuple », paru dix ans plus tard, épuisé chez l’éditeur et jamais réédité depuis, sauf sous forme d’une bande dessinée en plusieurs volumes par l’immense Tardy.

Mais le « Cri du peuple » est d’abord un roman. Un monument dédié à la Commune et un conservatoire de notre langue. Il serait scandale qu’au décès de son auteur, ce Sacré-Cœur littéraire du Peuple demeure à l’état de cendres.

Il est des résurrections qui sont à notre portée. « La sociale », ce n’est peut-être pas pour tout de suite, mais un livre…

Que les lecteurs, les militants, les amis et ceux qui se nomment encore "camarades" se mobilisent. Ce « Cri du peuple » doit être réédité sur support papier et en format de poche. Sinon, ne me barbez plus avec votre République !