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04/09/2015

" La dernière nuit du Rais" Yasmina Khadra, Julliard

Yasmina Khadra est un merveilleux dissident de la vie littéraire française. Ecrivain populaire, traduit en des dizaines de langues, chérissant les adjectifs qui dans sa phrase craquent, crissent comme des pépins un peu acides, puisant ses thèmes dans le désordre du monde sans crainte des sujets qui fâchent (la guerre en Afghanistan, le conflit israélo-palestinien, l’invasion de l’Irak par les anglo-américains, l’Algérie française), il est un conteur gourmand et souvent magnifique qui aime ses personnages. Autant dire qu’il pulvérise les canons contemporains de la littérature française. Ajoutons qu’il est un ancien militaire algérien, ce qui n’arrange pas son cas. Lu dans le monde entier, il est tenu éloigné par le cénacle germanopratin qui lui refuse avec constance toute consécration officielle. Je l’aime beaucoup.

« La dernière nuit du Raïs », son dernier livre qui se présente  comme une méditation dernière, à la première personne du singulier, de Mouammar Kadhafi, le dictateur libyen déchu, vaincu, en fuite et traqué par son peuple en révolte et par les Occidentaux,  est une grande déception.

Il est sans doute toujours périlleux de se mettre dans la tête d’un salaud. Tout le monde n’est pas Jonathan Littell.  Mais on aurait attendu de Khadra, sur un sujet pareil, davantage d’engagement et d’ambition littéraire. Or, l’une et l’autre manquent.

L’ambition littéraire d’abord, le livre étant assez largement dialogué, beaucoup trop bref pour le sujet (206 pages) et sans grande émotion. Pourtant, l’on sait depuis Marie-Antoinette et l’exécution des Ceausescu que  les vaincus de l’histoire vous tirent facilement des larmes ou des romans, pour peu que les vainqueurs soient impitoyables. Yasmina Khadra, tout en retenue et d’une prudence de sioux, a manifestement bridé l’écrivain. Le personnage se prêtait pourtant, me semble-t-il, au récit littéraire, à l’inventivité et aux émois de la langue : les grandes tentes, la mégalomanie, le narcissisme, les virées dans le désert, la prédation sexuelle, l’immense popularité lors de sa période panafricaine, la fin bien sûr - un lynchage révoltant et obscène-, tout était sujet à littérature. Et dans cette « Nuit » il y en a peu.

C’est sans doute que l’engagement de l’auteur a manqué. Il y a bien sûr quelques annotations biographiques sur l’enfance, sur la question des origines ( Kadhafi sera sa vie durant hanté par l’idée d’être soit un bâtard soit un orphelin), sur l’humiliation primitive à la fois sociale et tribale ( « Le Fezzan [ la région natale de Kadhafi] est une maquette de l’enfer sur laquelle, faute de mieux ou par damnation les Ghous [sa tribu] avaient jeté leur dévolu comme se jette une hyène affamée sur un reste de charogne »), livrées comme de possibles clés de compréhension du dictateur, quelques scènes où la cruauté du despote à l’égard des femmes ou de ses proches  nous saisit,  des références aux attentats terroristes de Lokerbie ou du vol 772 d’UTA, mais tout cela est bien maigre et bien plat pour justifier un tel projet.

Que veut nous dire Khadra en se fichant dans la tête d’un dictateur arabe ? Que Kadhafi a sincèrement cru faire au mieux pour son peuple ? Que les attentats terroristes n’étaient que de riposte aux bombardements américains de son palais présidentiel dans lesquels sa fille adoptive a été tuée ? Que le massacre de la prison d’Abou Salim en 96 – 1 200 détenus tués tout de même- ne visaient que des terroristes islamistes prêts à mettre le pays à sac, comme en Algérie ? Qu’il a rénové la Libye (« Ici même, dans cette ville qui renonce à ses valeurs, j’ai rasé les bouis-bouis, démoli les taudis, érigé des immeubles plus hauts que les tours, construit des hôpitaux équipés de fond en comble d’appareils ultramodernes, des magasins étincellants jolis comme des aquariums, des esplanades splendides et des jets d’eau en mosaïque ») plus qu’aucun autre chef arabe, exception faite des « valets » du golfe ? Que, refusant de quitter le pays sous les bombes franco-anglaises, il est d’une autre trempe qu’un Ben Ali ou un Moubarak ?

C’est en tout cas ce qu’il fait dire à Kadhafi et c’est là le problème : ce truchement est ambigu car il ne tranche pas entre la vérité de l’auteur ou l’aveuglement de son personnage.

Et Yasmina Khadra est suffisamment habile pour se garder de tout grief de complaisance en jetant en pâture à son lecteur la drogue, les vices, les viols, la psychopathie de Kadhafi, comme on jette quelques miettes de pain aux pigeons.

Ainsi l’un des passages les plus intéressants du livre est celui d’un dialogue de Kadhafi avec le fantôme de Saddam Hussein auquel il reproche de s’être laissé prendre comme un rat par les Américains, un jour de l’Aïd de surcroît, et de ne pas s’être tiré une balle dans la tête pour «  priver les Croisés des joies d’une danse macabre ». Kadhafi qui fait la leçon ayant finalement été pris de la même manière que Saddam, sans davantage recourir au suicide qui aurait privé les vainqueurs de leur trophée, serait-il donc un pur « mytho », comme disent les jeunes ? Et s’il l’est, alors tout le reste n’est que mensonge ou autojustification délirante. Mais s’il en est ainsi, à quoi sert ce livre ?

Et c’est là que gît le malaise, car on sent bien que sous les délires d’un tyran, l’auteur veut nous signifier quelque chose. En se faisant l’éclaireur d’un jugement possible de l’histoire qui s’attacherait à comprendre comment, malgré tout, Kadafhi a été durant des années – du début des années 70 aux années 2000, soit précisément avant que l’Occident, qu’on appelle fréquemment la communauté internationale, ne le réhabilite de gré ou de force-  un héros pour les masses arabes et africaines, un sujet d’honneur et de fierté, un modèle de résistance, alors que nous le tenions de ce côté-ci de la Méditerranée pour un tyran, un bouffon, un mégalomane, un violeur et un terroriste de la pire espèce.

Kadhafi a été aussi l’ami de Nelson Mandela – c’est vraiment le Diable et le Bon Dieu !-, élu président de l’Union africaine, a œuvré pour l’éduction des filles et pour limiter la polygamie en Libye, a pénalement réprimé les mariages arrangés, fut un défenseur prosélyte du Coran mais tenait pour nuls les hadits et les traditionnelles écoles de droit coraniques, ce qui en faisait un hérétique aux yeux des autorités religieuses sunnites.

Ce projet-là – Diable ici, glorieux là-bas-  si passionnant, si instructif, si révélateur de l’ancienneté des fractures du monde, était sans doute celui de Yasmina Khadra.

Mais à s’avancer trop masqué, ployant sous son sujet, réticent de plume, un peu interdit et redoutant sans doute le procès d’opinion ou la proscription sociale,  il l’a perdu en route. Khadra est un dissident avisé...

Reste un petit livre qui nous chuchote qu’Hitler et Mussolini ont construit des autoroutes. Soit….

 

 

 

01/09/2015

"Isabelle du désert", Edmonde Charles-Roux, Grasset

C’était l’époque heureuse où le voyage en Orient était de mode et où une conversion à l’Islam passait pour une excentricité charmante. Marseille était la plaque-tournante, ouverte, industrieuse et pleine d’appétit pour le monde, des rêves de migrants et de voyageurs. Des exils et des fuites. De l’appel du large. Des aventureux et des irréguliers.

Isabelle Eberhardt – 1877/1904- en fut. Fille illégitime de la jeune veuve russe  d’un dignitaire tsariste venue s’établir à Genève avec enfants et précepteur, Isabelle est une irrégulière de choix.

Polyglotte, très cultivée, animée par le désir d’écrire, un peu garçonne, l’Orient fut très tôt son horizon de fuite. C’était un  peu une épidémie dans la famille : son frère aîné Nicolas s’était engagé dans la Légion étrangère en 1883 (Algérie puis Tonkin) suivi quelques années plus tard par le cadet chéri, Augustin. Mais l’un et l’autre finalement se raviseront. Isabelle jamais !

Elle apprend l’arabe, qu’elle parle, lit et écrit, et part en 97, elle a à peine vingt ans, avec sa mère en Algérie, à Bône que mère et fille n’appelleront jamais qu’Annaba. Toutes deux vivent dans les quartiers arabes et fréquentent les « indigènes », au grand scandale des Européens. Et cela ne  faisait que commencer !

Isabelle choisit ses amants parmi les musulmans, s’habille à l’orientale, et plus volontiers encore en homme, signe ses correspondances du pseudo Mahmoud Saadi et se convertit à l’Islam ( « sa conversion fut totale et sa foi durable ») comme sa mère, la veuve du dignitaire russe, enterrée dans le cimetière musulman qui surplombait la mer.

Retour à Genève pour régler d’épineux problèmes successoraux puis nouveau voyage en Tunisie en juin 99 et, depuis Tunis, exploration lointaine du Sud Constantinois, en se faisant passer pour un jeune taleb allant en pèlerinage de centre religieux à autre zaouïra, en train, à cheval ou à dos de mulet, couchant la nuit dans  le creux des dunes, blottie contre son guide local.

Elle retrouve Alger en 1901, tombe éperdument amoureuse d’un sergent du 3ème Saphis, musulman de nationalité française qu’elle parviendra à épouser à Marseille, non sans s’être fait secrètement intronisée dans une confrérie musulmane qui accueillait les femmes, ce qui lui vaudra une tentative  d’assassinat orchestrée par une secte religieuse plus regardante en matière de mixité.

Expulsée à deux reprises par l’armée française qui puise dans tant d’excentricités quelque motif d’inquiétude surtout de la part d’une femme, russe de surcroît, qui part fréquemment en chevauchées mystérieuses dans le désert, sans que son militaire d’époux tout musulman qu’il fût, ne s’en offusque, elle reviendra en Algérie quelques mois plus tard, inchangée mais désormais française par mariage. Grâce à Salem, le sergent musulman du 3ème Saphis !

C’est cette vie hors du commun que reconstitue Edmonde Charles-Roux, dans une vaste fresque en deux volumes extraordinairement documentés – Isabelle était une épistolière compulsive et ses journaliers et autres écrits ont été publiés après sa mort- qui embrasse les deux rives de la Méditerranée, Marseille, l’Algérie et la Tunisie et toute une époque entre projet colonial, orientalisme et passion abrasive et singulière pour la civilisation arabo-musulmane, ses hommes et leur religion.

Et Edmonde Charles-Roux se régale, s’en donne à cœur joie, avec ce ton chic et détaché des femmes du monde dont la conversation est minée de pépites, de rosseries et de jugements audacieux, si joliment enveloppés dans du papier de soie qu’on peut faire mine de n’en goûter que l’agrément. Mais Edmonde a été résistante à dix-huit ans, a suivi la 2ème DB pour libérer Paris et fut l’épouse de Gaston Deferre, le plus avisé décolonisateur français de l’Empire : elle ne doit pas tout à fait détester les artificiers.

Lorsqu’elle évoque Isabelle, comme une grande dame le ferait d’une petite sœur turbulente, sous sa prose limpide on sent palpiter les liens du sang.

Le personnage choisi est, il est vrai, exceptionnel. Mais l’époque l’était aussi.

La galerie de portraits est saisissante, administrateurs, militaires du Bureau arabe, politiciens, aventuriers, il y a là de patentés racistes, des aristocrates ou des politiciens antisémites, mais aussi des passionnés d’Algérie, des amis des Touaregs, des militaires qui parlent couramment l’arabe, qui publient des sommes sur le dromadaire ou tentent de protéger les populations indigènes des abus les plus insupportables des colons.

On y croise Luce Benaben qui ouvrira en Algérie la première école gratuite pour l’éducation des filles musulmanes en 1845 mais devra cependant, sous la pression conjuguée des Musulmans et des colons, remplacer l’arithmétique par des travaux d’aiguille…. Lydia Pachkov, la romancière mondaine et grande voyageuse qui conseillera Isabelle. Mme de Solms, petite-fille de Lucien Bonaparte, « princesse Brouhaha » comme on la nomme méchamment sous Napoléon III, lequel la fera expulser pour républicanisme, qui recevra Isabelle dans son salon. Le capitaine baron Adolphe Roger de Subsbielle, chef du bureau arabe de Touggourt, prestigieux rejeton de la noblesse d’Empire dont les notations militaires signalent qu’il «  n’a pas toujours avec les chefs indigènes le liant et la diplomatie qu’il faut avoir » et qu’il « fait  volontiers de l’énergie mal à propos ».  Hasard ? C’est un antisémite et un anti-républicain de premier ordre.

Le marquis de Morès encore, de la promotion de l’Ecole de guerre de Pétain et de Charles de Foucault, qui, déçu par l’armée, dissipera son immense fortune en devenant éleveur de bétail en Amérique puis cheminot en Indochine, avant de se lancer en politique en Algérie pour y flatter l’antisémitisme, Algérie où il mourra atrocement mutilé par des pillards locaux. 

Le colonel prince Ludovic de Polignac, arabophile passionné, protecteur des  Touaregs «  gardiens du Sahara et des pistes du Soudan »- le bordj Polignac à Alger, c’était chez lui…

Mais l’auteur brosse également les portraits précis et savoureux de cheiks locaux, de fils de famille de notables, de lettrés tunisiens, de dignitaires religieux, tous amis, correspondants ou liés à Isabelle,  en nous rappelant que ceux-là aussi pouvaient être de haute lignée.

C’est l’un des intérêts de cette volumineuse biographie, qui dépasse de loin le récit des seuls faits et gestes d’Isabelle Eberhardt, que de jeter un éclairage passionnant, riche et nuancé sur l’Algérie, pas seulement française, de ce début de siècle, sur la diversité de ses acteurs, ses ambiguïtés et ses prouesses, en évitant les anachronisme de l’opprobre mais sans rien taire d’un système colonial qui parût d’emblée vicié à une jeune aventurière de vingt ans.

Le livre foisonne en outre de mille annotations précieuses, utiles à la compréhension de notre temps et non sans écho sur nos réticences contemporaines, pourvu qu’on sache les lire.

Edmonde Charles-Roux  nous rappelle ainsi que Maupassant - qui était tout sauf un idéologue anticolonialiste !-, voyageant en Algérie quelques années avant la fin du siècle, écrivait dans une lettre que « tout ce que nous faisons semble un contre sens, un défi à ce pays, non pas tant à ses habitants qu’à la terre elle-même » ou que le second Empire, insoucieux de l’histoire qui l’avait précédé, avait détruit les vestiges prestigieux d’un camp romain et d’une citadelle byzantine – moitié Palmyre, moitié Alep- pour faire de ces vieilles pierres profanées le plus grand pénitencier politique d’Algérie à Lambèse…

D’autres observations sont savoureuses, à l’endroit ou à l’envers, quand nous les lisons aujourd’hui. Ainsi d’Isabelle attristée de trouver en plein djebel tous les saints du paradis chrétien et soulagée de faire étape à Ras El Maa plutôt qu’à Saint-Arnaud ou Saint Donat ou confiant, à propos de son couvre-chef européen, soucieuse de brassage, du « vivre-ensemble comme l’on dit aujourd’hui :  « Mon chapeau me gênait, me retranchait de la vie musulmane. Je suis rentrée et, ayant mis mon fez, je suis ressortie ». Que les burqas et les grandes voilées d’ici se le disent. « Nous sommes tous des Isabelle ! »

Isabelle est morte à vingt-sept ans, noyée par le débordement d’un oued, alors qu’elle se trouvait à la frontière maroco-algérienne alors en proie à des luttes d’influence entre tribus rivales où Lyautey avait été envoyé pour remettre un peu d’ordre.  

Voici ce qu’il écrira à la mort d’Isabelle :

« Elle était ce qui m’attire le plus au monde : une réfractaire. J’aimais ce prodigieux tempérament d’artiste, et aussi, tout ce qui, en elle, faisait tressauter les notaires, les caporaux, les mandarins de tout poil. Pauvre Mahmoud ».

Avant d’envoyer ses hommes récupérer les manuscrits d’Isabelle dans la boue du  gourbi en pisé dans lequel elle vivait lorsqu’elle a été emportée par les inondations, lesquels ont été trouvés et publiés post-mortem.

Encore une avant de finir, celle-ci est d’Isabelle  à propos des mendiants de Cagliari en Sardaigne où elle était allée rejoindre un de ses amants, un beau  Tunisien un peu canaille : «Décidément la pouillerie italienne n’a pas la grandeur résignée de celle des pays d’Islam. Là-bas le mendiant se drape dans les loques terreuses de son burnous, avec la majesté d’un prince déchu. Il mendie au nom de Dieu, mais ne supplie jamais. Ici, il est humble, avili, craintif, s’abaissant devant le riche et l’étranger »….

Les deux volumes ont pour titre «  Un désir d’Orient »  et « Nomade j’étais », ils ont fait l’objet d’une nouvelle édition  en un  seul volume, parue chez Grasset en avril 2003 sous le titre « Isabelle du désert », illustré de très belles photographies et accompagné d’un appareil de notes, épais de 160 pages, la plupart passionnantes.

 

09/08/2015

"Le rêve du Celte", Mario Vargas Llosa, Folio, trad. A. Bensoussan, A-M. Casès

Roger Casement était le fils d’un capitaine irlandais dans l’armée des Indes, protestant, et d’une mère catholique qui le fera clandestinement baptiser dans l’église de Rome. Tout est là !

Le père, c'est l’Empire, l'Inde, l'Afghanistan, le goût des terres lointaines, des fauves et « des peuples ancestraux aux étranges coutumes ». La mère, l’Irlande catholique, méfiante à l’égard des Anglais et des gallicans.

Roger Casement, tôt orphelin, tiendra de l’un une âme d’explorateur, de l’autre une passion celte.

Mais l’explorateur, lentement déniaisé sur les ressorts du système colonial, deviendra un inlassable dénonciateur des exactions et des crimes de la colonisation.  Nommé diplomate, missionné par le Foreign Office à la tête de commissions d’enquête sur le sort fait aux indigènes, l’une au Congo en 1903, l’autre en Amazonie péruvienne en 1910, ses rapports, tous deux publiés, feront de lui une conscience morale de premier plan, « l’ami des Nègres » le « Bartolomé de Las Casas britannique » comme le lui aurait confié Joseph Conrad rencontré au Congo en 1890. Casement fut promu consul de Grande-Bretagne au Brésil, décoré, anobli.

Le nationaliste, lui, se fourvoiera en faisant alliance avec l’ennemi lors de la Première Guerre mondiale, escomptant qu’une offensive allemande concomitante à un soulèvement nationaliste hâterait l’émancipation des Irlandais et précipiterait l’indépendance. Arrêté en 1916, alors qu’il rejoignait l’Irlande dans un sous-marin allemand qui convoyait 12 000 fusils destinés aux Volontaires, Casement est jugé, condamné à mort pour haute trahison et attend dans sa cellule le résultat de son recours en grâce.

C’est à cet instant que le saisit Vargas Llosa, lorsque cet homme, seul et déchu,  médite sur sa vie et sur son parcours.

La prose limpide et l’empathie de l’auteur pour son personnage, un personnage réel, qui a bien été ce héros et cet homme fourvoyé, ne doivent pas faire illusion. « Le Rêve du Celte » est la délicate auscultation d’une âme, d’une vie avec ses lumières et sa part d’ombre : le courage d’une conscience et la solitude d’un corps.

Car Roger Casement aimait les hommes. Ou pour être plus précis, comme souvent à cette époque de complet bannissement social de l’homosexualité, les jeunes gens, sans doute moins encalminés dans les préjugés ou plus prompts à percevoir le profit à tirer, sans se compromettre trop, des extravagances de quelques originaux de passage.

La question de l’homosexualité, de la pédérastie comme on disait alors, de Roger Casement demeure controversée. Des extraits de ses « Cahiers noirs » ont été diffusés en Angleterre après son arrestation, des annotations intimes, souvent crues, quelques fois obscènes, sur ses rencontres avec des hommes ou de jeunes gens, marins de passage ou autochtones.

Certains, attachés à la mémoire de Casement, tiennent toujours ces publications sauvages pour des faux fabriqués de toute pièce par les services de la Couronne dans le but de discréditer l’ancienne gloire de l’Empire au moment de l’instruction de son recours en grâce. Ces fidèles ne s’avisent pas qu’en dénonçant le faux, ils consacrent l’idée d’une radicale incompatibilité entre un sincère engagement anticolonialiste et le goût des corps exotiques. Les sots !

Vargas Llosa ne doute pas de l’authenticité de ces carnets intimes. Tant mieux ! C’est à tous égards plus vraisemblable en effet. Le dossier d’un  traître à la patrie accostant en Irlande dans un bateau de guerre de l’ennemi a sans doute pu dispenser le gouvernement britannique de recourir à des stratagèmes…

Mais, sans doute ébranlé lui-même par certains passages du carnet qu’il n’hésite pas cependant à citer à  l’occasion («  Trois amants en une nuit, dont deux marins, ils me l’ont fait six fois. Arrivé à l’hôtel en marchant les jambes écartées comme une parturiente »), Vargas Llosa croit devoir préciser que Casement aurait consigné plus de «  faiblesses » (sic) qu’il n’en aurait commises en réalité. Par fantasme ou pour apaiser un désir inassouvi qui le taraude. En un mot ces fausses confessions ne seraient que «  des péchés rhétoriques » (resic).

Quelle angoisse ! Un si grand écrivain ! Et Gide dans son « Voyage au Congo », accompli plus de vingt ans après la mission Casement – de juillet 25 à mai 26 ? Et « Si le Grain ne meurt » ? Des « péchés rhétoriques » aussi ?

Qu’un prix Nobel de notre siècle, romancier de surcroît, un homme fin et si précieux, généralement si pénétrant, explorateur des âmes et des continents, se trouve condamné à imaginer d’autres ressorts à ces aveux couchés dans un carnet intime que les désirs irrépressibles et l’impétuosité du corps (la vie même quoi !) donne la mesure de ce qu’il ne peut s’empêcher d’y lire : la confession d’un crime ! D’un crime que les incongrues circonstances atténuantes qu’il croit devoir imaginer désignent hélas comme tel.

C’est bien dommage, car tout le reste du livre est passionnant.

Comment Casement qui participe en 1884, alors qu’il a vingt ans,  à une mission de Stanley, le mercenaire de Léopold II au Congo, prend lentement conscience de la réalité coloniale aux mains des grandes compagnies caoutchoutières et des contremaîtres à chicote.

Pourquoi il demeure néanmoins fidèle à cet aventurier cruel et sans scrupules mais au charisme et au courage physique hors du commun près de cinq ans encore,  admiratif sans doute du voyage légendaire qui avait permis dix ans auparavant à Stanley de traverser l’Afrique d’Est en Ouest, en suivant le cours du Congo.

Vargas Llosa, au travers de la relation des deux « missions Casement », sur deux continents, face à des populations différentes, les Africains et les tribus  amérindiennes, décrit l’air de rien un même système colonial fait de réquisitions des populations locales, de travail forcé et non rémunéré, de coups de fouet, d’expéditions vers les villages réfractaires, de prises en otage des femmes des fuyards, de viols, de villages qui se vident, d’amputations punitives, de mains et de sexes.

Il nous rappelle aussi le courage et l’intrépidité morale qu’il fallait en ce début de siècle pour affronter la dureté du voyage, les fièvres, la complaisance des autorités locales, la cupidité des dirigeants et des cadres des compagnies caoutchoutières, le silence des commerçants qui tiraient leurs revenus du système, l’incrédulité frivole des salons locaux, et jusqu’aux indigènes eux-mêmes, effrayés du risque à dénoncer le système qui les conduisait à l’extermination.

Il nous dit encore la vanité ou le paradoxe de tels combats. Le rapport sur le Congo ne changera pas grand chose. Quant à l’Amazonie péruvienne, une fois le « Livre Bleu » publié, une commission parlementaire se réunit, le cours des actions de la compagnie s’effondre, ses cadres et les chefs de comptoirs se débandent. Mais Iquitos et la région du Puntamayo dépérissent et les jeunes indiennes qui ont perdu leur travail remplacent les prostituées d’Europe qui ont fui avec le reste.

L’auteur, finement, nous laisse d’ailleurs nous interroger sur les motivations anglaises, Londres enquêtant toujours plus volontiers sur les autres. Sincère indignation morale ou stratégie commerciale visant à protéger la production britannique de caoutchouc en provenance des possessions de l’Empire en Asie ?

Dans ce livre, tout est finesse, y compris le récit de la conviction nationaliste que se forge Roger Casement, instruit par les désastres et les crimes de l’aventure coloniale qu’il transpose à la situation Irlandaise, sans cesser pourtant d’être honoré par l’Empire dont il accepte toutes les marques de gratitude.

Dans la nuit de son cachot, il apprendra que Joseph Conrad, son ami, le plus grand romancier de l’anticolonialisme, a refusé de signer la pétition en faveur de sa grâce. Casement sera pendu le 3 août 1916.

Les pages consacrées à ses derniers instants et l’épilogue du livre sont proprement bouleversants.

En 1965 on autorisa le transfert de sa dépouille en Irlande où un hommage national lui fut rendu durant quatre jours. Le nationaliste est réhabilité.  De l’humaniste anticolonialiste si persévérant, il ne reste presque rien. De l’homo, toujours on discute…