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26/08/2015

Le cartelazo de Saint-Gilles, 23 août 2015

C’eût été partout ailleurs une très grosse affiche. A Saint-Gilles, c’était un cartelazo. Un sacré cartelazo.

Voici un bon mois que nous avions pris les places pour ce mano a mano Castella/Lopez Simon. Nous régalant de cette affiche de rêve. Un torero de la maturité dans sa plus belle saison face à l’inattendue révélation de la temporada.

Pris les places et organisé l’avant-corrida en réservant une forte tablée sous les platanes non loin des arènes, en terrasse du restaurant Le Cours. Nous sommes tous là ou presque à 13 heures, heureux de partager les quelques heures qu’il nous reste avant de goûter, mais alors chacun pour soi, les plaisirs ou l’inattendu de la course du jour. 

Las, le temps menace : le ciel est cardeno oscuro et le vent bourrasque les platanes au-dessus de nos têtes, comme un toro qui cabezea méchamment dans la muleta. Un vent d’en bas, épais, lourd, irrégulier tel un cinqueno auquel on ne la fait pas. Muy hijo de puta. Et quand on s’attable, c’est enganchones dans les rangs !

Aguanter l’alea d’une possible annulation de la corrida du jour, les aficionados savent faire. C’est d’ailleurs à cela qu’on les reconnaît. D’abord, parier toujours sur le maintien quoiqu’il arrive et prévoir le coup, vêtements chauds en plein mois d’août, ponchos, impers, K Way, parapluies, prêts à s’emballer, à s’empaqueter, à se saucissonner, à s’encagouler dans du plastique, et tant pis si on ne ressemble à rien, l’essentiel est de pouvoir tenir deux heures sous la pluie au cas où.  Car deux heures ainsi affublés sur les gradins, pitoyables comme des SDF sous des cartons dans la rue, c’est mieux que pas d’arènes du tout.

Ensuite, n’en rien dire,  surtout ne pas évoquer la funeste perspective d’une annulation. Ni se plaindre ni se lamenter : y croire, on ne sait jamais. La météo, le plus grand péril de l’art taurin avec la blessure du torero, est le secret de famille des aficionados : y penser toujours, n’en parler jamais.

Alors, quand ça tonnerre bas, quand de grosses goûtes rafalées par le vent s’écrasent sur les nappes, les plus exposés enfilent leur poncho comme si de rien n’était. On blague, on se charrie, on s’illusionne – «  Et Mexico le 31 janvier, ça te tente pas ? ». Et quand soudain, ça déluge un mur de pluie, épaisse comme la corde, quand le jour devient jaune et mirage sous des opacités de mousson, indifférents aux trombes d’eau qui font ployer la bâche sur nos têtes et aux tintements métalliques qui sonnent comme haubans en novembre, on échange, faussement insouciants, tel le torero feintant une attaque soudaine du fauve par un gracieux recorte, sur la salade de poulpes tièdes et l’amertume chic, un peu sophistiquée, du blanc d’Or et de Gueule. « Il se hausserait pas un peu du col, ce vin ? Tu as goûté le Mourgues du Grès ? Ca c’est du rosé ! ».

La conversation prend ses aises, circule, tourbillonne, s’emballe. Parler de tout mais pas de la rue qui s’écoule à gros bouillons le long de la terrasse ; la corrida n’est que dans trois heures ; on ne sait jamais. Cependant, la tempête qui nous tenaille imbibe sans qu’on s’en avise nos souvenirs lointains. Pas de souvenirs de corridas sous la pluie, ah ça non ! Les faenas épiques, zapatillas et sabots dans la boue, les ruedos mitraillés de grêlons, les tendidos qui cascadent sous nos fesses, on en parle uniquement quand la tenue de la corrida est définitivement compromise. Comme pour signifier, devant les taquillas rideaux fermés que, malgré tout, on aurait pu faire un effort. A cet instant à Saint-Gilles, nous enivrant encore d’illusions, nous n’en sommes pas là. Et on se garderait bien d’incommoder davantage les Dieux de l’arène.

Alors, on parle d’autre chose. Les éléments poussent néanmoins le propos, comme de gros nuages, vers les terres tropicales, les zones humides et les expéditions aventureuses, allez savoir pourquoi ? Sylvie évoque ses quatre jours dans la forêt amazonienne en Equateur, Laurent un projet de voyage à Bangkok, Bruno le chemin des Incas sous la neige (« Et quatre jours de marche, c’est pas trop dur ? ») ; on se refait Angkor. D’autres, qui préfèrent sans doute demeurer plus au sec, se chuchotent, complices, des demi-confidences sur les nuits chaudes tunisiennes. Les glorieux sont prêts à ressortir le smoking dit « de Cédric » pour le futur Prix Nobel de biochimie de Laurent. On commente la rentrée littéraire (Laurent Binet et son livre sur Barthes tient  la corde) et le billet de 20 euros qui a fait la une du Midi-Libre, qu’un avocat général, pris de repentir, a remis là où il l’avait chipé, dans le sac à main de sa voisine de bureau. La justice a sévi comme un moine se flagelle mais sans s’aviser qu’elle exhibait ainsi ses plaies hors les murs. La discrétion n’est plus de mode. Les secrets de famille non plus, sauf la pluie et le vent pour les aficionados ….!

Le Domaine de l’Hortus et l’amitié coulent à flots. Le reste aussi ; des trombes d’eau, hélas. La bâche fait de plus en plus le gros ventre sur nos têtes, de fortes occlusions et des retenues boursoufflées que les serveurs auscultent à coups de manche à balais, comme on fiche le doigt dans le gras d’un bourrelet, ici pour faire gouttières et évacuer l’eau. Ca marche :  elle coule à seaux. De gros « splatch » partout !

Il faut bien se résigner : nous prendrons le dessert en querencia.  A l’intérieur où l’on nous trouve une place : voilà beau temps que les déjeuneurs sont repartis.

C’est à cet instant que nous apercevons un fourgon de torero garé devant le restaurant. Le jeune Jean-Rafaël, un sacré feu-follet d’aficion, toujours le premier durant la vuelta à demander au torero de lui lancer son trophée, un immense collectionneur d’oreilles, va aux nouvelles. C’est Lopez-Simon dont il revient chargé de photos dédicacées. Le jeune maestro est là qui se repose dans l’hôtel où nous déjeunons et qui s’habillera peut-être, si la corrida est maintenue.

Au fond, désormais nul ne se fait plus d’illusion, mais savoir le torero à l’hôtel, c’est l’imaginer un peu parmi nous, sur le radeau en pleine tempête. Quel est son état d’esprit ? Déçu d’avoir parcouru tant de kilomètres cette nuit pour rien ? Ou finalement soulagé d’un risque qui n’a plus à être pris ?

Alors, soudain, sans s'en apercevoir, rien de prémédité, à l’heure de la corrida que l’on sait annulée, on s’excite, on s’emballe comme si on prenait place pour le paseo, et cette putain de corrida fichue on va tout de même se la faire !

Et d’abord en terrasse où, à la faveur d’une relative accalmie, nous reprenons place en disposant les tables en carré sans rien demander à personne. Jean-Raf sera notre maître d’œuvre qui se faufile partout, il nous signale des hommes de la cuadrilla qui remballent les bagages. On leur offre un verre de Jet. On ne sait pas vraiment qui est qui, piquero, banderillero, valet d’épée, chauffeur ? Peu importe. Ils n’osent pas refuser le verre mais y trempent à peine les lèvres. On leur parle de la corrida de la veille à Malaga – les toros ne sont pas bien sortis…, une vuelta pour Alberto seulement. On leur donne rendez-vous à Nîmes – mais « Vendanges », l’appellation de la feria, n’a pas l’air d’évoquer grand-chose. Ils toréent le lendemain dans la région de Murcia et pour l’heure on a l’impression qu’à chaque jour suffit sa peine. Le chapelet de triomphes de Lopez Simon s’égrène, sans doute comme les autres, prière par prière… Julie reconnaît Alberto Sandoval, le piquero : c’est ce petit jeune homme si menu, au pantalon impeccable, chaussé de mocassins, qui consulte son Facebook, un peu à l’écart des autres.

Tant de toreros sur notre brin de terrasse menacée par les éléments, c’est l’Arche de Noé ! Nous sommes ravis, un peu gauches, nerveux et embarrassés comme pour une inattendue rencontre amoureuse qui vient trop tôt. Plus spontané, Jean-Raf, une sacoche de cuir suspendue à l'épaule, donne un coup de main à la cuadrilla, en la rangeant dans le coffre du fourgon des toreros et on rit avec Florence des prouesses de son fils.

Voici le maestro qui apparaît, un long jeune homme mince en survêtement sans chichi, le blouson fermé à ras le cou, la tignasse mouchonnant en casquette bas le front, un peu surpris de voir tant de monde à sa sortie de l’ascenseur. Il s’approche l’air timide,  les bras drôlement collés au buste, le menton un peu dans le cou, le sourire gêné, de petits yeux en entailles profondes,  enfouis comme pour dissimuler un rien de mélancolie, mais qui s’embrasent soudain d’éclats de diamant noir. Fulgurants. Des flammèches indomptées. Des départs de feu. Dont l’intensité surprend sur un  physique aussi aimable.

Alberto- c’est son prénom- se prête avec grande gentillesse à la prise de photos, aux autographes et aux encouragements de la bande qui lance ses sesames pour entamer conversation : « Nos vemos por Vendimia en Nîmes! » « Estaremos  en Madrid para la feria de Otono ! » « Suerte Maestro ! ». C’est étrange de voir de si près et en de telles circonstances un torero déjà puntero mais que l’on n’a pas encore vu toréer. Cherchant à deviner ses mystères à partir de sa manière d’être dans le hall d’un restau de Saint-Gilles par jour pluvieux. Et, soyons francs, on ne voit pas grand-chose, sauf ce corps qui encombre un peu et ces lueurs de forge dans le regard. Evidemment je rate toutes mes photos. Dégoûté j’en prends une de la pluie. Celle-là est réussie. Pour les autres, je compte sur Marc et sur Julie, mes amis sur Facebook.

Vous dites « toreo » ? Cette fois-ci, aussitôt désaimantés de Lopez Simon, nous y sommes ; la corrida a commencé, chacun y va de son histoire, de son anecdote, de son beau souvenir. José Tomas bien sûr, à Madrid, ses deux corridas de juin 2008. Laurent et Sylvie étaient de la première, souveraine, d’un seigneur, une Odyssée ; Jean-Pierre et Florence de la seconde, épique, d’un guerrier, l’Iliade. Chacun raconte la sienne, on l’a entendue mille fois et on ne s’en lasse pas. Julie parle cheval, de piquero et de rejon. De Cagancho qu’elle  a connu de près, pas farouche le Cagancho qui lui posait la tête entre les seins.

On évoque les toreros de naguère, Julio Robles, Roberto Dominguez, en se demandant s’ils auraient toujours leur place dans les ruedos d’aujourd’hui, si faussement exigeants, si étriqués.

On cite aussi ceux dont a perdu la trace ou à peu près.

- Damaso Gomez ?

- Damazo Gonzales ! bien sûr que je l’ai vu!

- Mais non pas Le Damaso ; Damaso Gomez ! ».

- Et El Calatraveno ?

- …..

- Oui Môssieu :  El Calatraveno » !

- Et Cordobés à Saint-Jean de Tyrosse…. Après la course, il nous a tous invités à dîner  au Grand Palais à Biarritz, enfin tous ceux qui étaient là encore ! au grand désarroi d’El Pipo qui, sachant que la femme d’El Cordobes fêtait ce soir-là son anniversaire, a fait mine d’un malaise pour précipiter le départ du maestro et l’inciter à la rejoindre.

 La pluie a cessé mais pas le Jet aux glaçons…. On se refait des faenas, on enchaîne les passes, on était beaux et jeunes, on s’épate de faroles de souvenirs, de largas cambiadas de rodillas d’émotions, de trincheras de bodegon, du loup grillé de l'année passée à Malaga après avoir vu José Tomas. On revient au temps présent, on s’organise pour Bilbao : c’est Rudy  qui fera la tournée et ira chercher les compagnons à 6 heures du matin.

- C’est pas un peu tôt 6 heures ?

On trinque en l’honneur des Pedraza de Yeltes du 15 août à Dax, chagrins que Nîmes soit aussi parcimonieuse en toros-toros.

Ca tourne, ça s’écoute plein d’admiration dans les yeux, les souvenirs des uns deviennent ceux des autres, on se connaît depuis mille ans et toujours on en apprend ! Rudy qui doit trouver la faena bien belle mais qui a laissé ses instruments aux arènes enchaîne soudain trois chansonnettes ; Philippe, son tuba, et Vincent, son trompette, se marrent, ainsi que les clients qui arrivent pour le service du soir.

Car le temps a passé. Tout à l’heure nous avons secoué les mouchoirs blancs quand Lopez Simon est parti au volant de sa belle voiture neuve avec la fierté de qui vient de gagner au loto. Il se fait tard, Alexandra et Bruno nous ont quittés et nos trois amis de Comps, des nouveaux, des amis d’amis, très charmants et assez amusés, s’en vont. On leur donne rendez-vous comme à des frères en aficion à la Petite Bourse à Nîmes pour les Vendanges. Il n’est pas question de ne plus se revoir. La course était trop belle.

Voilà plus de sept heures qu’on est là, dans ce chaudron d’aficion, toréant la pluie et le temps qui passe.  Nous lèverons le camp à 20h 30. Sans nous aviser que c’est l’heure à laquelle, si elle avait eu lieu, la corrida du jour se  serait terminée. Pour sûr, ce fut un sacré cartelazo !

PS : Lopez Simon, le torero du jour, a posté un tweet dans la nuit : «  Hoy una pena que se suspendiera el mano a mano con el maestro Castella en Francia por las lluvias », suivi d’un autre : « Pero pude sentir la felicitad de expresarme con libertad y sentir el carino  y comprension de su aficion ». Et, ça, on l’a vraiment pris pour nous…..

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

27/07/2015

Festival d'Avignon, "Retour à Berratham" Angelin Preljocaj, Cour d'honneur

La première de ce spectacle a, dit-on, été diversement accueillie. Etait-ce l’averse à laquelle fut suspendue la tenue de la représentation à laquelle j'ai assisté, ce vent de souffle chaud qui balayait la scène et flottait les voiles blancs de la récitante, était-ce le sentiment d’avoir triomphé de l’adversité et de l’aléa ? Ce 22 juillet fut en tout cas une soirée de triomphe, le public debout saluant avec ferveur  ce que nous venions de voir et d’entendre, Angelin Preljocaj parmi les siens et face à nous, sec, incandescent,  sombre et retenu. Un peu spectral. Comme son spectacle, qui fut le diamant noir du festival.

La danse a ses supporters. Le théâtre aussi. Ce ne sont pas les mêmes. Angelin Preljocaj a coutume de mêler l’un à l’autre, la beauté des textes et l’expression des corps. Exercice périlleux pour les amateurs hémiplégiques qui ont tôt fait de juger que la danse est négligée quand elle n’est qu’illustration du texte ou que ce dernier est sans intérêt s’il n’est qu’une pure déclamation ou un accompagnement sans vie ou résonnance propre, s’il n’est que le son de la danse.

Danse ? Théâtre ? Ce « Retour à Berratham » est d’abord une lumière, un jeu de lumières et d’ombres qui font la cour d’honneur plus belle et plus présente que jamais. Le premier spectacle vu depuis des années qui s’empare du mur, non comme d’une contrainte de prestige, superbe et écrasante,  mais  comme un élément central de la représentation. 

Les décors d’Adel Abdessemed, deux carcasses de voitures calcinées, des amas de sacs poubelles noirs et des parpaings de grillages alignés en fond de scène, projettent  sur ce mur, ce vieux mur du Moyen-Age percé de baies gothiques, la destruction et la colère, la déréliction et la désespérance des après-guerre. Les élégantes ouvertures géminées semblent soudain des vastes béances, des cicatrices de guerre, des traces d’impacts d’obus. L’auguste mur, dans ce spectacle, est une ruine.  Et c’est très beau.

Un homme revient à Berratham qu’il a quitté dès les prémisses du conflit, à la recherche de  Katja, la femme qu’il aimait. Cette femme a disparu comme toutes les traces du temps passé, dévastée comme elles, violée, mariée de force à un cousin sur ordre de son père, puis a fui.

Trois récitants, deux hommes, une femme,  juchés en surplomb sur les blocs grillagés, sont le chœur et disent l’argument. Parmi eux,  la mère de Katja, revenue du monde des morts pour commenter le retour de l’homme au pays natal. On la voit surgir de l’arrière-scène en grimpant au grillage, telle ces migrants qui franchissent les herses des enclaves espagnoles au Maroc. Comme qui  revient de l’enfer dans le monde  des vivants, pour le meilleur et pour le pire. Cette image, la première, est déjà saisissante d’intelligence et d’émotion.  Très beau texte de Laurent Mauvignier, simple, clair, épuré, que l’on entend distinctement – une fois n’est pas coutume : les récitants sont dotés de micros qui sont ici le confort du spectateur ; on devrait à Avignon en tirer une règle générale.

Les danseurs sont le reste, le texte et l’au-delà du texte.

La scène première est celle des premiers pas de notre homme face  à une bande de voyous  qui lui reprochent d’avoir fui durant la guerre, le menacent et le dépouillent pour assouvir une vengeance qui est l’autre nom de la jalousie, de l’amertume et du désespoir. Cette scène, toute de violence psychologique au milieu des ombres et de la nuit, est d’une grande intensité ; elle est tout à la fois le remords, la désillusion, et quelquefois l’effroi, de tous les exilés qui rentrent au pays.

Tout a changé et le cimentière est devenu immense. Le tableau de la traversée du cimetière au milieu des danseuses qui sont tout ensemble les croix, les sépulcres et les feux follets, dans des mouvements tenus, au sol, tantôt ondulants, reptiliens, tantôt dressés comme le granit, une clarté de lune menaçante sur le mur, est éblouissante.

Il y a aussi la remémoration du mariage arrangé de Katja, la mariée en robe à crinoline, noire de deuil, que des noceurs arrachent lentement dans une ronde oppressante, découvrant le corps nu de la sacrifiée, enserré, emprisonné sous l’armature des cerceaux de bois, avant de revêtir, chacun, ces lambeaux de robe qui n’est plus en d’élégants vestons de cérémonie. Esthétiquement, cette ronde ritualisée, cette liturgie funèbre est la plus belle vue depuis l’habillage du Pape dans  « La vie de Galilée » de Brecht, mise en scène par Vittez  à la Comédie française il y a plus de vingt ans. Et du point de vue du sens, la scène est une métaphore élégante et puissante des mariages arrangés, la femme toujours nue et prisonnière et le plaisir de la noce celui  des convives à la fête et d’eux seuls. Ce tableau suffirait à justifier le spectacle.

Mais il y a le reste, les scènes des hommes au bordel, les parpaings grillagés autrement disposés en avant-scène devenant sex-shop ou dance-floor, des strip-teaseuses à la barre, les hommes un instant tenus en respect derrière le grillage surgissant soudain pour s’emparer des corps ; la scène du souvenir du premier amour entre notre exilé et Katja ; la rencontre entre l’exilé et le mari de Katja ; les règlements de comptes entre voyous ; les coups de feu et les sacs poubelles que l’on se jette à la figure comme des armes, les grenades dégoupillées de nos souvenirs morts .

Danse ? Théâtre ? Peu importe et Preljocaj se joue bellement des rôles, les récitants étant agiles et les danseurs disant du texte de temps en temps. A la fin, un chœur de femmes se forme sans distinction, récitante et danseuses mêlées, un chœur comme on respire encore, un coeur d’oxygène et de sagesse, une couronne de fleurs ondulant sur une tombe.

C’est qu’au-delà du propos sur l’exil, le retour au pays et les désastres de la guerre, cette soirée est un hommage mélancolique,  sensible,  très sensible, aux femmes, qui ne sont jamais les protagonistes de la guerre et dont le sort dépend moins de la guerre que des hommes.

Il y a des chorégraphes bavards. Angelin Preljocaj s’en garde. Ce «  Retour » est une épure tenue, silencieuse et profonde. Nocturne. Belle et envoûtante. On sort de là non comme d’un champ de ruines après la guerre, mais saisi d’avoir vu d’aussi belles fleurs repousser entre les tombes. Comme le signe fragile d’une renaissance à notre portée. Merveilleux !

   

07/07/2015

Festival d'Avignon, " Le Roi Lear" Shakespeare, Olivier Py, Cour d'honneur

Il en est des mises en scène de théâtre comme des œuvres d’art contemporain. Le discours sur le projet tient lieu de réalisation.

Le « Roi Lear » d’Olivier Py se veut une digression sur le silence, celui de Cordelia, la fille préférée du Roi qui au moment de la donation-partage du royaume, écoeurée par la flagornerie de ses sœurs, refuse d'offrir à son père la preuve d’amour qu’il réclame d’elles avant de les doter. Pour Shakespeare, ce silence qui conduit le roi à déshériter sa fille taisante, celle qui lui résiste, est le début du drame, un drame obscur et violent, où l’ingratitude et la bassesse des deux aînées et de leurs époux vont conduire le vieux roi à la solitude et à la misère, au désespoir et à la mort tandis qu’il mesure trop tard la pureté et la sincérité de Cordelia.

Au drame et à la poésie. Car le roi devient errant, mendiant sur la lande battue par les vents où les éléments se déchaînent, accompagné par un bouffon, un fol, et rencontre le fils banni d’un de ses plus fidèles chevaliers, Edgar, lui-même victime d’un complot ourdi par son demi-frère Edmond, bâtard qui ne supporte pas d’être privé de sa part d’héritage, et qui erre incognito en se faisant passer pour fou afin d’échapper à la vengeance de son père qui le croit à tort coupable. Le trio de ces fous, le déchu, le banni et le bouffon, est, dans la pièce, d’une intensité poétique sans égale, très shakespearienne, tragédie, farce et poésie mêlées.

Le silence comme impuissance à dire les choses ou à rendre compte du monde nous dit Olivier Py. Le silence d’après Auschwitz. Soit ! Shakespeare se prête à toutes les interprétations et celle-ci n’est pas tout à fait gratuite s’agissant d’une pièce où le refus de dire de Cordelia lance l’intrigue et où de nombreux dialogues sont ceux de fous, les vrais et les faux, de sorte que la parole y a en effet un statut particulier.

Pour que nul n’en ignore, un néon géant barre l’immense mur de la cour d’honneur. On y lit comme une intention au stabiloboss : « Ton silence est une machine de guerre ».

La profusion d’Olivier Py, profusion des registres, profusion de la déclamation hurlante qu’il a imposée à ses comédiens, profusion des idées de mise en scène, les pires et les meilleures, comme la saturation sonore qui affecte la bonne compréhension de ce qui est dit et qui n’est pas entendu, surtout à des moments décisifs de la pièce, est, elle, une véritable épreuve pour le spectateur, ravi, après trois heures d’essorage, d’en avoir terminé.

La mise en scène de Py ne me paraît pas d’abord en cause. Elle est comme toujours intelligente, kitch et boursoufflée, très Pierre et Gilles. Une Cordélia en tutu, la bouche barrée de scotch, pure et irréelle, est merveilleuse ;  Edgar, le fils légitime banni, nu, une couverture de survie à la main et son demi-frère, Edmond, le traître, en mauvais garçon, casque de moto et cuir noir sont de jolies incarnations, tout sauf gratuites ;  le décor des actes IV et V où l’on ôte le plancher morceau par morceau pour découvrir le rond d’une arène de glaise où les corps disparaissent un à un, la scène de la campagne aux environs de Douvres où Gloucester auquel on a arraché les yeux et son fils Edgar qui ne s’est pas encore dévoilé avancent en déséquilibre sur des chaises, Cordélia sur le lit de son père agonisant sont de très beaux moments de théâtre.

Mais hélas, d’une pièce à laquelle on ne pige que tchi… Au point de se demander si les lettres de néon qui forment le mot «  Rien » qui circule en panneau sur la scène  n’est pas tout ce qui reste de l’oeuvre entre les mains d’Olivier Py  qui semble s’être perdu en cours de route, n’ayant mis en scène que son brouillon du « Roi Lear » dont il nous propose une nouvelle traduction « au galop ». Après Yves Bonnefoy, il fallait oser…

Non, le pire n’est pas la mise en scène – on sait qui est Olivier Py, artiste bouillonnant et fertile aux mises en scènes bavardes et colorées, d’inspiration adolescente, un peu m’as-tu-vu, plus cliché que chiqué, pas très intello mais qui s’accroche, attachant ; enfin ni Peter Brook ni Ostermeier. Le pire c’est la direction d’acteur.

Le Lear de Philippe Girard est un gueulard, la voix mal placée et le timbre assourdi, de ces voix de ténor, un peu en arrière de la gorge. Et le paradoxe est qu’à force de hurler son texte, on ne l’entend plus. Moins mauvais à la fin cependant.

Il ne reste rien de Goneril et de Régane, sauf quelques images de la « Reine Margot » de Chéreau. Putassières et ensanglantées. Dommage tout de même pour Olivier Py.

Le Fou de Jean-Damien Barbin hurle aussi ; c’est moins éprouvant que de tenter d’écouter Lear, mais le texte se perd quand même. Il est le fil blanc de la pièce, s’il s’effondre, tout s’obscurcit. Heureusement, il chante. Bien mieux qu’on ne lui fait dire son texte.

Soyons jutes, la famille Gloucester- l’autre histoire d’héritage, le noble convaincu par son bâtard de bannir son fils légitime - est mieux lotie.

Nâzim Boudjenah de la Comédie française campe un Edmond mauvais garçon crédible et fort audible. Matthieu Dessertine relève la pièce d’une grande poésie, nu comme un ver mais d’une présence inouïe, à la diction impeccable, comme son père, Jean-Marie Winling, que je ne connaissais que de la télé ( « Falco », « Le commissaire Magellan », mille excuses pour l’aveu de telles références), qui est un Gloucester sage, profond, plein de pitié. Et vraiment Winling, dans un jeu plus traditionnel mais de beaucoup de densité,  écrase le désincarné Philippe Girard.

Le Oswald enfin de Emilien Diard-Detoeuf, joue brillamment l’homme de cour vibrionnant, cynique et agaçant, comme s’il avait profité de la marginalité de son personnage pour échapper à la direction d'acteurs d’Olivier Py.

Deux familles, deux histoires d’héritage : dans la cour d’honneur du palais des papes, par une nuit sans Mistral, on en entend distinctement qu’une. Là est le plus rageant pour qui aime Shakespeare et toutes les variations auxquelles son « Roi Lear » peut se prêter.

On sort en songeant à « une fable racontée par un idiot, une fable pleine de bruit et de fureur et qui ne signifie rien ».

C’est la définition de la vie dans Macbeth. C’est ce qui restera, hélas, de ce spectacle.