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28/09/2013

"Il faut beaucoup aimer les hommes" Marie Darrieussecq et " Une année qui commence bien" de Dominique Noguez

Deux livres sur l’amour : une (auto ?) fiction de Marie Darrieussecq et une non fiction de Dominique Noguez.

Qui n’a jamais été sot en amour leur jettera la première pierre !

Solange est une actrice jeune et jolie, parisienne, très parisienne qui tente sa chance à Los Angeles. Elle y tombe follement amoureuse d’un acteur noir, canadien d’origine congolaise, Kouhouesseo, qui nourrit le projet fou de transposer « Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad, au cinéma, avec un tournage en Afrique (« C’était un homme avec une grande idée »). Leur première rencontre suffit : Kouhouesso, elle l’a dans la peau ! Alors, elle attend des journées entières les réponses aux textos qu’elle adresse à « cet homme à l’existence intermittente », lui répond au téléphone en pleine nuit « Mais bien sûr tu peux passer » et doit veiller et espérer jusqu’au petit matin, reste sans nouvelles des mois durant. Mais le désir étant le plus fort, elle le suit dans son projet en Afrique, attendant et attendant encore. « Je ne t’oublie guère » lui textote-t-il !

Oui, il faut beaucoup aimer les hommes nous dit Marie Darrieussecq en citant Duras « Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n’est pas possible, on ne peut pas les supporter ». Tel est le thème du livre.

Ce roman si contemporain d’une jeune sotte, un peu mijaurée, qui aime les potins, les réseaux, la beauté et la réussite pourrait décourager des lecteurs exigeants.

Mais c’est aussi un livre sur la couleur de la peau, les couples mixtes, l’Afrique, le regard des autres, ce qui élargit heureusement le propos. Tout cela est un peu limite, d’une douteuse franchise, excellent ! «  Un vague tournis la prenait, comme devant ces nuanciers de papier peint qui ressemblent à des gros annuaires de couleur, à se demander si noir c’est noir, et elle n’en savait rien » ; « Il sent comme une église, comme un temple indien » ; « Avait-il mangé des hannetons ? « Mange-moi » songea-t-elle. Mange-moi. Qu’on en finisse. Qu’il la mange à jamais » ou sur l’Afrique : « Il y avait beaucoup d’arbres sans mots qui poussaient loin de la langue française » et à propos de l’un d’eux  « Une énorme fougère, enfin un machin vert, un céleri géant, s’était multipliée à tel point, à force de racines et de repousses, qu’un palier s’était créé dans la pente ».

Sa construction élégante, un style durassien mais pas à l’excès, et son ton, le ton surtout, de lucidité légère, à la fois exaspérée et frivole, en font plus qu’un joli livre : « Le début est comme une entaille, elle ne cesse de revoir le début, net et tranché dans sa vie, alors que ce qui suit semble monté à l’envers, ou coupé, ou dans le désordre ».

Dominique Noguez fait également le récit d’un coup de foudre. Mais c’est celui, autobiographique, d’un intellectuel, normalien, hommes de lettres discret et estimable, alors quinquagénaire, pour un jeune allumeur de vingt-cinq ans, tout juste sorti d’une école de commerce, et lancé dans la vie parisienne. Noguez, plus que bouleversé par cette rencontre, choie son jeune homme, lui propose sans cesse ni repos et avec un inégal succès, diners, soirées à l’opéra ou séjours à l’étranger ;  l’autre, Cyril, se laisse faire en baladant son amant par l’esprit,  entretient la flamme sans zèle excessif – un rien suffit !- et se refuse à l’heure du coucher, ou à peu près. Cette histoire durera cinq ans. Cinq ans d’attente, de frustrations, d’abattements, de jalousie et de tourments et quelques instants de bonheurs entre les gouffres.

Quinze ans plus tard, Noguez nous livre la radioscopie de ces années, sans complaisance ni ressentiment. Un livre oppressant d’honnêteté.

« Je vais essayer de tout dire » nous avertit-il en incipit. Et Dieu sait que rien ne manque, jusqu’à ces deux paragraphes  où l’auteur fait le compte de ce que les deux amants ont accompli sexuellement….en cinq ans. Une maigre liste de petits riens : « En cinq ans et demi, fragment par fragment, nous avions fini par faire quasi complètement l’amour ». Autant dire que le lecteur, quoiqu’il en coûte à Noguez, s’ennuie beaucoup de cette histoire trop longue, jetterait volontiers ce Cyril par-dessus bord et maudit l’ingénuité, obstinée et grandiose, de Noguez qui, après nous avoir infligé tant d’épreuves, ose un «  Et pourtant, dois-je me plaindre ? Il est ce que j’ai eu de mieux ».

La prose est sobre et tenue, le ton à la mélancolie et on tombe ici où là, quoique rarement, sur une jolie trouvaille : Tokyo et « la senteur particulière de tant de petites rues : un mélange tiède d’odeur d’essence, de poisson et de sauce au soja » (le « tiède » est superbe) ; dans un village en Thaïlande « un silence de sieste » ; à propos de la révélation de sa sexualité que l’on imagine plus aisée quand les proches ne seront plus là : «  mais les familles sont sans fin : comme le lichen elles se déplacent sournoisement et se reforment » ; le portait, entre autres – la plupart sont très réussis, mais celui-là est saisissant- d’un éminent linguiste qui drague Cyril, un dénommé Raymond Bérul où l’on devine Claude Hagège « son visage ingrat tout en escarpements et en noirceurs » puis, après une intervention esthétique : « il avait changé de laideur ». Ah, la jalousie…

Mais le récit est davantage d’un intellectuel qui s’astreint à une âcre honnêteté que celui d’un véritable écrivain.  Noguez sacrifie souvent le plaisir du style à la justesse de l’image (on a droit à un affreux quoique parlant « les acouphènes de l’âme »), procède par citations, multiplie les références littéraires - les « Fragments du discours amoureux » de Roland Barthes, pourtant si à propos, ne sont curieusement pas évoqués.

Alors pourquoi lire ce livre, malgré tout ? Parce qu’il est un contrepoint de l’époque, ou plus exactement son contraire exact. On n’y a ni le culte du corps, ni celui de la réussite, on y est tout sauf frivole, on se tient éloigné des paillettes et le coming out de cet homme de lettres du milieu parisien – on y croise Sollers son éditeur, l’ami Régis Debray, le Houellebecq d’avant « L’Extension du domaine de la lutte », la pétulante Colette de la libraire branchée en lisière du Marais- n’est ni facile, ni bravache et, au fond, à peine assumé. (« Un élément de soi qui, au fond était anodin, qui, en tout cas n’avait aucune prééminence sur les autres, devient, par cette lumière, d’une importance déterminante […]. De toute façon, bien ou mal choisi, tout aspect de soi qu’on souligne en le révélant est une détermination. Et toute détermination est la négation de l’infinité des choses qui ne sont pas elle »).

« Adolescent à l’époque de Montherlant ou de Julien Green mais adulte à celle de Guillaume Dustan et de Catherine Millet » , Noguez nous dit l’épreuve de se raconter ( « c’est que tenter de tout dire sur soi épuise, rend vulnérable et recouvre d’une chape de lourdeur »), de piocher dans son journal pour mieux restituer les souvenirs (« aujourd’hui je me refourre le museau dans cette douleur » puis, plus loin : « comme un nerf douloureux qu’on avait fini par oublier, on y touche longtemps après, et c’est à hurler ! »).

Là est le livre : dans cette discipline grave, obstinée, crépusculaire de l’amoureux revenant sur ses pas pour contempler une dernière fois l’empreinte sur le sable des pas de celui qui n’est plus. « Se raconter n’a pas que l’avantage d’offrir un supplément de vie, c’est l’inverse aussi : une préparation à l’allègement complet et définitif de soi ».  On songe alors à ses amis les plus proches, en espérant qu’ils ont su lire ces lignes…  


07/09/2013

"Le Chemin des morts" de François Sureau/ "L'Extraordinaire voyage du fakir qui était coincé dans une armoire Ikéa" de Romain Puertolas

François Sureau, alors jeune homme de 25 ans, auditeur au Conseil d’Etat, est nommé rapporteur à la Commission des Recours des Réfugiés. Nous sommes au début des années 80, l’Espagne est redevenue démocratique et, depuis la présidence Giscard d’Estaing, on n’accorde plus le statut des réfugiés aux Basques ou on le leur retire, au motif qu’ils ont droit désormais à toutes les garanties d’un traitement équitable dans leur pays d’origine. Les intéressés peuvent cependant faire appel de telles décisions devant la Commission des Recours, sous le contrôle du Conseil d’Etat, dont la jurisprudence conforte alors le choix politique et diplomatique des autorités françaises. Notre jeune homme doit statuer sur le cas de Javier Ibarrategui, ancien de l’ETA, auquel la France refuse de renouveler la protection dont il bénéficie depuis 10 ans. Ce militant, impliqué dans les années 60 dans l’assassinat d’un commissaire de police espagnol, tortionnaire notoire, ne fait plus partie de l’organisation terroriste, il a publiquement désavoué l’attentat de 1973 contre l’amiral Carrero Blanco et n’a plus d’engagement politique depuis qu’il se trouve en France. Notre jeune homme conclut au rejet du statut, se trouve suivi par son président, nourrit aussitôt un méchant pressentiment et apprend quelques mois plus tard qu’Ibarrategui a été assassiné à Pampelune par les commandos extrémistes du GAL qui bénéficiaient à l’époque du soutien occulte du ministère intérieur espagnol.

Ce petit livre ( 66 pages) est le récit à l’âge d’homme de la confrontation de ce juriste à cette tragédie dont le souvenir ne l’a jamais laissé en repos. Une prose sobre et retenue, dépourvue de pathos, étrangère à la fièvre d’une confession, et des portraits, puissants de vérité ( le président Dreyfus, les assesseurs, la secrétaire de séance et Ibarrategui, bien sûr (« nous avons tous ressenti, dans son immobilité même, une vibration particulière »), donnent à ce texte, si dépourvu de complaisance à soi, une rare densité.

L’auteur ne nous épargne aucune de ses faiblesses  ( « Je ne risquais rien , et les autres membres de la commission non plus [ à accorder le statut de réfugié] rien sinon cette espèce de discrédit à la fois intellectuel et moral que les  juges craignent pas dessus-tout, parce qu’il peut compromettre leurs carrières »), ne s ’exonère d’aucun de ses préjugés (ainsi ceux qu’il nourrit à l’égard de l’assesseur désigné par le Haut-Comité aux Réfugiés qui se montrera pourtant en l’espèce la plus avisée), ne dissimule rien qui pourrait rendre le jugement sur les protagonistes moins sévère : ce «  bon » président Dreyfus, plein d’humanité à l’égard des requérants et « qui ne se trompe presque jamais », ne tirant  aucun enseignement de l’impression d’audience, pourtant unanimement favorable au requérant ; ou cette assertion « Lorsqu’un juge adopte une solution, c’est bien souvent que la décision inverse lui paraît impossible à rédiger, pas davantage » qui est la condamnation même de l’office du juge. ( A cet égard, la réflexion sur la présence actuelle au sein de cette Commission de magistrats de l’ordre judiciaire  aux yeux desquels « tout individu basané est, par expérience, un voleur de poules », à la fois « zémourienne » et imbécile, discrédite un instant le propos : les juges judiciaires ont, au contraire des magistrats des juridictions administratives qui tranchent à l’issue d’une procédure exclusivement écrite, coutume d’être confrontés à la présence physique des parties à l’audience ( toute la matière pénale, le contentieux d’instance ou prud’homal , le contentieux du divorce, la protection des mineurs) dont les enseignements ne peuvent être tenus pour indifférents à l’heure du délibéré, mais peu importe, là n’est pas l’essentiel !).

Cette rêche dissection de ce qui est advenu, d’où excuses et regrets sont bannis tant ils discréditeraient le tragique qui en est la véritable nature, a quelque chose de conradien, d’oppressant et de vertigineux. Pour François Sureau, c’est une Croix. Pour moi, un livre qui m’émeut et m’épouvante.

A lire absolument.

Et puis, pour se détendre, l’excellentissime premier roman de ce jeune Montpelliérain Romain Puertolas ( édition Le Dilettante), qui comme son nom l’indique est un conte rocambolesque et fantasque,  dans lequel un faux fakir rajasthannais,  Ajatashatru Lavash ( « Prononcez « J’attache ta charrue, la vache »), poursuivi par un taxi gitan ( Gustave Palourde) qu’il a arnaqué en payant sa course à Paris avec un billet de 100 euros imprimé sur une seule face, se dissimule dans une armoire Ikéa à destination de Londres, dans un camion bondé de clandestins soudanais (parmi lesquels le dénommé  Wiraj , « Prononcez Virage »), avant de s’introduire dans la malle Vuitton d’une star allant tourner à Rome (Sophie Morceaux) d’où il s’enfuit en montgolfière, se retrouvant à Tripoli en Lybie un peu avant la fin de l’histoire que je me garderai de vous révéler.

Ce livre, vrai-faux cadavre exquis romanesque, très brillamment mené, est jubilatoire. Et tout sauf innocent. Au-delà des rebondissements, de la très grande légèreté de ton, de l’inouïe et si rare fantaisie, une réflexion sur l’exil, la confrontation des cultures et la bienveillance à l’égard de l’étranger.

Et si vous n’êtes pas convaincus, connectez-vous donc au site délirant de ce jeune Romain Puertolas, cela devrait suffire à vous mettre l’eau à la bouche.

 

 

23/08/2013

Vérone, Mantoue, Bologne, août 2013

Vérone- Vais à Vérone pour le festival et fais la découverte d’une ville. D’une douce beauté, églises médiévales, palais renaissants et tous les tons de pêche en façade, que la courbe lente de l’Adige qui  borde la ville rend plus veloutés encore. Les gens y sont élégants et les jeunes bien mis. On y voit des filles à cheveux longs et des jeunes gens en bermuda beige, retenu au genou, chemisette sans pli ou polo impeccable, mocassins de rigueur. C’est dimanche. Venant de Paris, tout est incroyablement dépaysant.

Le Castelvecchio et le Ponte Scaligero qui enjambe l’Adige depuis dix siècles ; la promenade ombragée le long du fleuve qui conduit à San Zeno Maggiore, la romane, très haute, avec ses portes en bronze, son triptyque de Mantegna dont le visiteur est hélas tenu à distance et sa clôture au-dessus de la crypte, surmontée de statues du Christ et des apôtres, toutes d’expressivité retenue. On revient dans la ville, on se perd dans les rues, on arrive piazza delle Erbe, ses palais, ses tours, sa fontaine, puis, à deux pas, la piazza dei Signori, altière avec sa loggia renaissance et ses passages vers l’escalier Scaligere, rampe blanche sur terre de Sienne, des fleurs d’acacia d’un rose vif irisé d’oranger en ostensoir. Beau à couper le souffle ! On s’assoit sans façon, on songe à Giotto et à Dante qui passèrent par là, à Stendhal  aussi, et on ne s’étonne pas, en un tel décor qui frémit encore sous nos yeux, que les Italiens soient demeurés un peuple de goût (en dépit de Berlusconi). On y goûte, plein de soi, le privilège d’être un figurant de passage.

Les arènes romaines, immenses et encaissées, bordent la piazza Bra. Elles n’ont rien de nos arènes à nous. Ni guerrières ni triomphales. L’enceinte extérieure, plusieurs fois refaite, est toute en rondeurs, en arcatures douces, rubans alternés de briques roses et de pierre, au goût de la ville. Les arches d’origine de la deuxième enceinte et l’amphithéâtre bien mieux conservé qu’à Nîmes ou Arles en font un monument exceptionnel, avec les gradins qui descendent jusqu’à l’orchestre, assurant une acoustique exceptionnelle pour un lieu pouvant contenir jusqu’à 22 000 personnes, et 12 ou 13 000 lors des soirées d’opéras.

On fête cette année le centenaire du festival. J’y verrai Aida dans une version dite « inspiration 1913 » (mise en scène et décor)- et Nabucco.  

Vérone est à l’opéra ce que le Beaujolais nouveau est au bon vin. Une immense opération commerciale dont la réussite festive fait oublier la qualité du breuvage. Une ambiance d’arènes, avec vendeurs dans les allées, de boissons, de programmes, de glaces, de CD ; un entracte systématique de 20 minutes entre chaque acte ; une distribution de petites bougies à l’entrée que les spectateurs sont priés d’allumer à la nuit tombée transformant l’arène en colonie de lucioles – et c’est très joli. Le programme ne comporte pas la distribution (!) qui sera hurlée au micro en plusieurs langues avant le début du spectacle – et une partie de la foule paraît surprise d’entendre annoncer le nom de Placido Domingo dans le rôle de Nabucco, « Oh » s’étonne –t-elle, avant de crépiter d’applaudissements. Un aboyeur est de service qui, à l’entrée du chef, s’écrira « Aqui El Maestro », puis aux actes suivants « Viva el Maestro », ce dernier étant toujours précédé, quand il va prendre place, par un ouvreur en habit. A la fin de l’opéra, à peine la dernière note expirée, ce sera : « Et Viva Verdi ! » et la foule s’amuse en faisant mine de croire à l’enthousiasme spontané d’un fidèle.

L’opéra, ici, c’est la fête, et cela me rappelle Saint- Petersbourg et ses opéras  populaires que l’on joue en troupe et que l’on vient voir en famille, deux salles toujours pleines, plus de 300 spectacles dans l’année !

A Vérone, on applaudit tout le temps, ce dont s’abstiennent les Russes : on applaudit les techniciens qui installent le décor, l’éclairage soudain de la scène,  les ballets, tous les airs ; on bisse, on en redemande et les chanteurs ne se font pas prier ni pendant le spectacle ni à la fin, prolongeant alors interminablement les applaudissements, indifférents à la foule qui fuit aussitôt de tous côtés pour éviter les embouteillages, trouver un taxi, ou un bus avant l’arrêt du service.

Le parterre est habillé- cela est fermement recommandé dans les dépliants-, dans les gradins du haut, on vient avec sa glacière…

Enfin, la région fut autrichienne et cela se sent : la moitié du public est de langue allemande et beaucoup de vieilles dames viennent par bataillons entiers en voyages organisés. Mon hôtel, un quatre étoiles pour congrès, loin de tout sauf de la gare, leur sert, hélas, de casernement en août, avec navette gratuite pour l’Arena !

Mais rien ne sert de persiffler, je suis ici et souhaite goûter ce que je vois et entends. Il y faut certes un peu de force d’âme : les délicieuses glaces que l’on déguste avant et après le spectacle estompent un peu cette ambiance de foire.

« Aïda » souffre aux yeux des éclairés d’être un des plus beaux opéras de Verdi, et de la sorte aimé de tous. Opéra grandiose et intimiste à la fois, musicalement sophistiqué, que des mises en scène de cartons pâtes -qu’appellent, il est vrai, la commande et l’intrigue - peuvent brouiller pour qui n’a qu’yeux et pas d’oreilles. Dans la mise en scène et les décors de 1913 c’est, reconnaissons-le, grandiose : sphinx, colonnes, temples, embarcation sur une rivière au troisième acte et merveilleuse évocation du temple de Philaë lorsque Amonastro, roi d’Ethiopie, prisonnier de l’Egypte, demande à Aïda, sa fille, de circonvenir Radames, le général égyptien amoureux, pour, en le trahissant, sauver l’Ethiopie. Je rassure les benêts, tout finira bien, Radames trahit sans le savoir, s’en rend compte, loyal se livre à son roi en refusant d’être pardonné, Aïda se fait emmurer avec lui et la promise de Radames, la mauvaise Amnéris, prie pour le repos de l’âme des amants éternels. Les ballets, aussi nombreux que dans « Le Bourgeois Gentilhomme », sont vaguement « art nouveau », le tout un peu expo universelle de début de siècle. Désuet mais avec beaucoup de charme. Les chœurs sont de très grande tenue et le sextuor avec chœur de l’acte II pour l’arrivée de Radames victorieux (vous vous souvenez « C’est nous les régiments d’Afrique ») d’un effet puissant. Hélas notre Aïda (Fiorenza Cedolins) était à la peine et son vibrato atroce- le vibrato, c’est un peu la peau d’orange de la voix… et Radames, bien pire encore, beaucoup trop juste dans tous les registres. Seuls ont tiré leur épingle du jeu le baryton Ambrogio Maestri en Amonasro et Violetta Urmana, qui fut il y a quelques années une Aïda à la Scala de Milan et se trouve désormais mezzo-soprano à Vérone ; sa vengeance contre le temps qui passe et la Aïda du jour est sans appel ! Mais le déséquilibre des voix dans un opéra pareil est déprimant et n’étaient la douceur de la nuit, la grande beauté des arènes et la glace consolatrice en remontant à mon hôtel rejoindre les Autrichiennes descendant de leur navette en robes de soirée, celle-là n’aurait pas été fameuse…

« Nabucco », opéra de jeunesse et de bel canto, fait d’airs juxtaposés et de chœurs sans souci de tricotage, a été beaucoup plus réussi, avec une lune ( la vraie !) à l’aplomb de la scène sur un décor de tour de Babel sorti tout droit d’un tableau de Brueghel. Certes Placido Domingo (« Oh ! ») tenait-il le rôle-titre à 72 ans, ce qui n’est pas très raisonnable. Un peu vieux torero qui tarde à se retirer de l’arène ; le temps a fait son œuvre, mais il reste d’émouvantes évocations d’autrefois. Son « Ah ! prigionerio sono » du dernier acte est à pleurer d’émotion. Quel acteur, et cette voix, tout de même, quel velours ! La Abigaille (une Aïda inversée, fille d’esclave que tout le monde croit fille de Roi, et mauvaise avec ça, ambitieuse, usurpatrice, jalouse !) était parfaite (Armilli Nizza) et Zaccarie, le Grand Prêtre des Hébreux ( Raymond Aceto), d’une belle autorité.  Les chœurs, absolument exceptionnels. Inutile de vous dire que nous avons fait bisser sans trop d’effort le « Va, pensiero » du chœur des Esclaves ! Le chef, Julian Kovatchev était parfait et, comme nous, ravi d’être là. Oui, une belle soirée, vraiment. Et glace pour finir !

Mantoue- Trois euros cinquante en train régional depuis Vérone et merveilleuse vue à l’arrivée sur les lacs du Mincio, le palais ducal, les toits de tuile et les clochers. Mantova : la cité des Gonzagues, protecteurs des Arts, de Pisanello (1450), de Mantegna (1480), de Giulo Romano (1520). Hélas, je dois déchanter très vite : le manoir des Gonzagues, le Castello di San Giorgio, ne se visite plus depuis le tremblement de terre de l’année  passée. Exit la chambre des époux de Mantegna ! C’est à pleurer et je déambule  de salle en salle dans le palais ducal, peiné comme un gosse privé de dessert. La galerie des glaces (XVIème), ultérieurement aménagée par les Habsbourg qui étaient tout de même gens de goût, la découverte de Dominico Fetti (1581/1623) en treize tableaux du Christ et des apôtres, personnages sombres, rustres et puissants, à la manière du Caravage, sauf Jean, jeune homme tourmenté, le visage pâlichon, et la salle des sinopies de Pisanello, ces dessins préparatoires aux fresques, vifs comme des sanguines, n’apaisent certes pas ma frustration mais sont une consolation.

Et puis il y a le Pallazzo Té, qui tire, dit-on, son drôle de nom du diminutif de tejetto pour tilleul. C’est ici, carte blanche à Guilo Romano     (pour nous Jules Romain), élève préféré de Raphaël, polytechnicien avant l’heure, architecte, sculpteur, dessinateur, peintre, qui a conçu ce palais monumental mais de plein pied pour Frédéric II de Gonzague. La conception architecturale d’ensemble, basse et lourde, répandue et trapue, m’a laissé absolument froid. Mais la décoration intérieure est saisissante. Fresques, frises et stuc, trompe l’œil,  plafonds peints, en caissons, coupoles, ou nus selon les salles. Une débauche d’impressions et de sensations, salle après salle, dont aucune ne tue l’autre et dont chacune serait à elle seule suffisante à rassasier l’amateur. Finesse de « la chambre d’Ovide » avec ses médaillons figurant alternativement les Métamorphoses et des paysages bucoliques, aux tons pastels, d’une harmonie et d’une sérénité merveilleuses. La « salle des chevaux », où l’écurie du commanditaire est représentée en six exemplaires, hiératiques et frémissants, comme posés au dessus de corniches en trompe l’œil, débordant de part et d’autre de fausses fenêtres, des paysages clairs entre les pattes. La « chambre du Soleil » avec son plafond en conque renversée, percée de médaillons bleu azur, carrés ou en losange, ornés de figurines en stuc, entourant la voute de la course du temps entre le char d’Apollon ( le Soleil) que l’on voit de dos et d’en dessous- roues du char dans le vide, culs des chevaux, fesses et testicules du Dieu au dessus de nos têtes- poursuivi par le char de Diane, toutes pattes en avant, un croissant de lune dans les cheveux. La « salle de l’Amour et de Psyché » où Charles Quint a été reçu, et sa décoration de débauche de chairs, de viols en tous genres, d’érections mal contenues, de banquets où le service est assuré par des satyres bondissants, Apollon et Vénus au bain se caressant sans façon. Et « la salle des Géants » enfin, la plus vigoureuse de toute : la colère de Jupiter frappant les Titans qui ont tenté de gravir l’Olympe et jetant la foudre, étouffant les impies sous les colonnes brisées et les coupoles qui s’effondrent. Le comble du maniérisme, de la torsion des corps, de l’effroi, de l’expressivité. Pour les coquins visitant les Gonzague, qui peuvent encore craindre en levant la tête la chute d’un bloc de pierre, c’est, après la joliesse des salles précédentes, une sérieuse piqûre de rappel. Mais cette salle qui s’effondre littéralement sur nous,  c’est en art, le triomphe de la hardiesse, d’une prouesse inégalée ; le dessein d’une inversion absolue : la destruction comme point final d’un projet décoratif.

Bologne-  Une ville rouge un peu sur échasses, avec ses interminables galeries sous arcades qui bordent avenues, rues et venelles. On s’y promène comme sous un plafond suspendu ; cela protège certes du soleil ou des intempéries mais prive le passant de toute vue d’ensemble. Sans doute au temps des calèches, la perspective depuis la chaussée devait-elle être belle, mais la circulation automobile nous cantonne désormais aux abords sous galeries, de sorte que toutes les façades nous sont dérobées.  En outre, en ce mois d’août, cette ville sans arbre est désertée et on croirait se balader dans une toile de Giorgo de Chirico. Pas d’une gaité folle ! La nuit, c’est autre chose, ces hautes tours médiévales, ces places immenses et vides où ne traînent que quelques Equatoriens et Africains, ces clartés de lune menaçantes sous les arches, c’est Le Fantôme du Chapelier. Burk, burk, burk !

Je me réfugie dans une pizzeria tenue par de charmants Tunisiens. Dieu que la pate à pizza est ici délicieuse. Me voilà réconforté, mais en vain, et suis couché à 22heures.

Beaucoup de choses à visiter. L’église San Francisco et son merveilleux retable de marbre. San Domenico et le tombeau de Saint Dominique de  Guzman, fondateur de l’ordre, construit, retouché, amélioré, ajouré, agrandi durant près de trois siècles par Pisanello, notamment, et Michel-Ange qui a troussé un ange concentré et vaguement boudeur sur le coin droit et sculpté deux saints patrons de la ville.

San Petronio barre tout le côté sud de la Piazza Maggiore et Charles Quint y fut couronné Empereur en 1530 : sa chapelle des Mages ( les Rois mages), entièrement couverte de fresques en style gothique international -qui a prospéré ici plus longtemps qu’ailleurs,sans doute y était-on plus réticent aux ruptures- a été peinte par Giovani de Modena, c’est le clou de l’édifice. On y voit les Rois mages repartir en barque, une fois leurs dévotions accomplies, motif iconographique unique. De San Giacome Maggiore, seul le joli oratoire de Sainte Cécile est ouvert au public, également couvert de fresques par deux peintres locaux du début du XVIème, Francia et Costa que l’on retrouvera au musée.

Ah, le musée ! Il faut prendre ses précautions et la fréquentation n’est pas telle qu’il soit ouvert à heures fixes tous les jours ; c’est encore ici l’Italie à l’ancienne quand on trouvait, à Rome, les églises portes closes, sauf durant une paire d’heures.  Alors : ouvert les lundi et mardi, de 9h à 13h30, le mercredi de 14 à 18h, le reste de la semaine, je ne sais plus. C’est un musée local, mais Bologne étant Bologne on y trouve deux Giotto, des Carrache à la pelle et des Giudo Reni ( 1575/1642) de grande beauté : un portrait de femme, un Samson Victorieux et un Sant’Andrea Corsini, évêque local, les yeux un peu ridiculement levés au ciel mais les étoffes de l’habit aussi brillamment exécutées que les robes des Saintes par Zurbaran.

Quant aux Carrache, les trois, le cousin Ludovico, l’aîné, et les deux frères, Annibal et Agostino, je m’attendais à être ébloui par Annibal, le seul lancé à Rome, à la cour des Farnèse, et particulièrement admiré pour avoir peint les plafonds du Palais du cardinal où siège désormais l’ambassade de France. J’ai été très déçu comme on le dit de retrouvailles avec un vieil ami qui vont ont laissé sur votre faim! Sans doute ses œuvres majeures se trouvent-elles à Rome et non ici. Il y a cependant une très belle Assomption de la Vierge, peinte vers 1592 ( il avait alors 32 ans mais est mort précocement en 1609, à l’âge de 49 ans) , un saint qui trouve une poignée de fleurs séchées dans le tombeau vide de Marie, et ces fleurs séchées sont une merveille de nature morte, la surprise qui se lit sur les visages, les mains des personnages paraissant se refermer comme sur du sable qui fuit entre les doigts et que l’on ne saurait faire prisonnier, en une diagonale qui se dirige vers le haut où trône la Sainte, sur son nuage, un ange tendant le bras vers la scène du bas comme pour appeler son attention sur l’effet du miracle. La composition de ce tableau, les couleurs, cette chaîne de mains qui ne peuvent rien emprisonner et s’étonnent, ce bouquet tel le signe d’adieu d’une amante qui se dérobe, cette assomption comme une fuite qui laisse les vivants interdits et presque peinés : c’est merveilleux.

A part cette toile, c’est Ludovic qui m’a plu, « La Famille Tacconi » (1589), visages des parents et de deux enfants, tous vêtus de noir, « Le Martyre de San Orsola » (1592), « Le Miracle de la Piscine » (1595) surtout, toile très sombre et abîmée, mais où le groupe campé à gauche, Jésus près d’un adolescent, est bouleversant. Je repère aussi un Giovanna Lanfranco (1582/1647), peintre dont j’ignorais tout, « Samson et le lion », auquel je vais désormais m’intéresser.

Cette visite, cependant, fut à pas précipités, poussé dehors par des cohortes de fonctionnaires municipaux qui entendaient que le musée referme ses portes à l’heure réglementaire. Oui, décidément, un petit air de vieille Italie.

A deux pas, l’Académie des Beaux-Arts, avec de très belles copies de sculptures antiques, une vieille bibliothèque et une hôtesse accueillante.

La deuxième journée dans Bologne estompe un peu l’impression pénible de la veille, les petites rues où l’on marche sur la chaussée, avec enfin une vue et des perspectives, des tours médiévales à tous les coins de rue, des façades d’église renaissance, le tout saturé de tons terre de Sienne et rouge. Je m’avise qu’il n’y pas de terrasses : les restaurants s’installent sous les arcades ou dans de drôles d’enclos sur la rue. Ici, la patente est une barrière !

Le musée Morandi mérite le détour, il est niché au sein du Musée d’Art Contemporain, vaste lieu d’exposition, sans grand intérêt par ailleurs, non loin de la gare.  Enfin un quartier où l’on respire un peu, qui fait plus ville, avec ses pauvres, ses étrangers, ses branchés, sa bière qui coule à flots, sa circulation automobile, son bruit ! Le soulagement de ne plus être emprisonné dans une toile de Chirico. Les Morandi sont abondants et son œuvre de jeunesse, par aplats de couleurs pales qui paraissent figer tous ses sujets, annonciatrice des natures mortes qui vont suivre, très intéressante. On découvre aussi des photographies de Jean-Michel Folon dans l’atelier du maître, une installation éblouissante de Tony Cragg (Liverpol 1999), quatre étagères hautes encombrées de vases, verres, bouteilles, tous de couleur céladon ou menthe glaciale, qui sont un écho rafraîchissant aux Morandi.  Et une vidéo impressionnante d’une dénommée Elisabetta Benani, née en 1966, une cohue de visages et d’épaules qui empêchent de voir la Joconde au Louvre. Le Louvre ? C’est le signe que mon voyage s’achève ici.