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23/08/2013

Vérone, Mantoue, Bologne, août 2013

Vérone- Vais à Vérone pour le festival et fais la découverte d’une ville. D’une douce beauté, églises médiévales, palais renaissants et tous les tons de pêche en façade, que la courbe lente de l’Adige qui  borde la ville rend plus veloutés encore. Les gens y sont élégants et les jeunes bien mis. On y voit des filles à cheveux longs et des jeunes gens en bermuda beige, retenu au genou, chemisette sans pli ou polo impeccable, mocassins de rigueur. C’est dimanche. Venant de Paris, tout est incroyablement dépaysant.

Le Castelvecchio et le Ponte Scaligero qui enjambe l’Adige depuis dix siècles ; la promenade ombragée le long du fleuve qui conduit à San Zeno Maggiore, la romane, très haute, avec ses portes en bronze, son triptyque de Mantegna dont le visiteur est hélas tenu à distance et sa clôture au-dessus de la crypte, surmontée de statues du Christ et des apôtres, toutes d’expressivité retenue. On revient dans la ville, on se perd dans les rues, on arrive piazza delle Erbe, ses palais, ses tours, sa fontaine, puis, à deux pas, la piazza dei Signori, altière avec sa loggia renaissance et ses passages vers l’escalier Scaligere, rampe blanche sur terre de Sienne, des fleurs d’acacia d’un rose vif irisé d’oranger en ostensoir. Beau à couper le souffle ! On s’assoit sans façon, on songe à Giotto et à Dante qui passèrent par là, à Stendhal  aussi, et on ne s’étonne pas, en un tel décor qui frémit encore sous nos yeux, que les Italiens soient demeurés un peuple de goût (en dépit de Berlusconi). On y goûte, plein de soi, le privilège d’être un figurant de passage.

Les arènes romaines, immenses et encaissées, bordent la piazza Bra. Elles n’ont rien de nos arènes à nous. Ni guerrières ni triomphales. L’enceinte extérieure, plusieurs fois refaite, est toute en rondeurs, en arcatures douces, rubans alternés de briques roses et de pierre, au goût de la ville. Les arches d’origine de la deuxième enceinte et l’amphithéâtre bien mieux conservé qu’à Nîmes ou Arles en font un monument exceptionnel, avec les gradins qui descendent jusqu’à l’orchestre, assurant une acoustique exceptionnelle pour un lieu pouvant contenir jusqu’à 22 000 personnes, et 12 ou 13 000 lors des soirées d’opéras.

On fête cette année le centenaire du festival. J’y verrai Aida dans une version dite « inspiration 1913 » (mise en scène et décor)- et Nabucco.  

Vérone est à l’opéra ce que le Beaujolais nouveau est au bon vin. Une immense opération commerciale dont la réussite festive fait oublier la qualité du breuvage. Une ambiance d’arènes, avec vendeurs dans les allées, de boissons, de programmes, de glaces, de CD ; un entracte systématique de 20 minutes entre chaque acte ; une distribution de petites bougies à l’entrée que les spectateurs sont priés d’allumer à la nuit tombée transformant l’arène en colonie de lucioles – et c’est très joli. Le programme ne comporte pas la distribution (!) qui sera hurlée au micro en plusieurs langues avant le début du spectacle – et une partie de la foule paraît surprise d’entendre annoncer le nom de Placido Domingo dans le rôle de Nabucco, « Oh » s’étonne –t-elle, avant de crépiter d’applaudissements. Un aboyeur est de service qui, à l’entrée du chef, s’écrira « Aqui El Maestro », puis aux actes suivants « Viva el Maestro », ce dernier étant toujours précédé, quand il va prendre place, par un ouvreur en habit. A la fin de l’opéra, à peine la dernière note expirée, ce sera : « Et Viva Verdi ! » et la foule s’amuse en faisant mine de croire à l’enthousiasme spontané d’un fidèle.

L’opéra, ici, c’est la fête, et cela me rappelle Saint- Petersbourg et ses opéras  populaires que l’on joue en troupe et que l’on vient voir en famille, deux salles toujours pleines, plus de 300 spectacles dans l’année !

A Vérone, on applaudit tout le temps, ce dont s’abstiennent les Russes : on applaudit les techniciens qui installent le décor, l’éclairage soudain de la scène,  les ballets, tous les airs ; on bisse, on en redemande et les chanteurs ne se font pas prier ni pendant le spectacle ni à la fin, prolongeant alors interminablement les applaudissements, indifférents à la foule qui fuit aussitôt de tous côtés pour éviter les embouteillages, trouver un taxi, ou un bus avant l’arrêt du service.

Le parterre est habillé- cela est fermement recommandé dans les dépliants-, dans les gradins du haut, on vient avec sa glacière…

Enfin, la région fut autrichienne et cela se sent : la moitié du public est de langue allemande et beaucoup de vieilles dames viennent par bataillons entiers en voyages organisés. Mon hôtel, un quatre étoiles pour congrès, loin de tout sauf de la gare, leur sert, hélas, de casernement en août, avec navette gratuite pour l’Arena !

Mais rien ne sert de persiffler, je suis ici et souhaite goûter ce que je vois et entends. Il y faut certes un peu de force d’âme : les délicieuses glaces que l’on déguste avant et après le spectacle estompent un peu cette ambiance de foire.

« Aïda » souffre aux yeux des éclairés d’être un des plus beaux opéras de Verdi, et de la sorte aimé de tous. Opéra grandiose et intimiste à la fois, musicalement sophistiqué, que des mises en scène de cartons pâtes -qu’appellent, il est vrai, la commande et l’intrigue - peuvent brouiller pour qui n’a qu’yeux et pas d’oreilles. Dans la mise en scène et les décors de 1913 c’est, reconnaissons-le, grandiose : sphinx, colonnes, temples, embarcation sur une rivière au troisième acte et merveilleuse évocation du temple de Philaë lorsque Amonastro, roi d’Ethiopie, prisonnier de l’Egypte, demande à Aïda, sa fille, de circonvenir Radames, le général égyptien amoureux, pour, en le trahissant, sauver l’Ethiopie. Je rassure les benêts, tout finira bien, Radames trahit sans le savoir, s’en rend compte, loyal se livre à son roi en refusant d’être pardonné, Aïda se fait emmurer avec lui et la promise de Radames, la mauvaise Amnéris, prie pour le repos de l’âme des amants éternels. Les ballets, aussi nombreux que dans « Le Bourgeois Gentilhomme », sont vaguement « art nouveau », le tout un peu expo universelle de début de siècle. Désuet mais avec beaucoup de charme. Les chœurs sont de très grande tenue et le sextuor avec chœur de l’acte II pour l’arrivée de Radames victorieux (vous vous souvenez « C’est nous les régiments d’Afrique ») d’un effet puissant. Hélas notre Aïda (Fiorenza Cedolins) était à la peine et son vibrato atroce- le vibrato, c’est un peu la peau d’orange de la voix… et Radames, bien pire encore, beaucoup trop juste dans tous les registres. Seuls ont tiré leur épingle du jeu le baryton Ambrogio Maestri en Amonasro et Violetta Urmana, qui fut il y a quelques années une Aïda à la Scala de Milan et se trouve désormais mezzo-soprano à Vérone ; sa vengeance contre le temps qui passe et la Aïda du jour est sans appel ! Mais le déséquilibre des voix dans un opéra pareil est déprimant et n’étaient la douceur de la nuit, la grande beauté des arènes et la glace consolatrice en remontant à mon hôtel rejoindre les Autrichiennes descendant de leur navette en robes de soirée, celle-là n’aurait pas été fameuse…

« Nabucco », opéra de jeunesse et de bel canto, fait d’airs juxtaposés et de chœurs sans souci de tricotage, a été beaucoup plus réussi, avec une lune ( la vraie !) à l’aplomb de la scène sur un décor de tour de Babel sorti tout droit d’un tableau de Brueghel. Certes Placido Domingo (« Oh ! ») tenait-il le rôle-titre à 72 ans, ce qui n’est pas très raisonnable. Un peu vieux torero qui tarde à se retirer de l’arène ; le temps a fait son œuvre, mais il reste d’émouvantes évocations d’autrefois. Son « Ah ! prigionerio sono » du dernier acte est à pleurer d’émotion. Quel acteur, et cette voix, tout de même, quel velours ! La Abigaille (une Aïda inversée, fille d’esclave que tout le monde croit fille de Roi, et mauvaise avec ça, ambitieuse, usurpatrice, jalouse !) était parfaite (Armilli Nizza) et Zaccarie, le Grand Prêtre des Hébreux ( Raymond Aceto), d’une belle autorité.  Les chœurs, absolument exceptionnels. Inutile de vous dire que nous avons fait bisser sans trop d’effort le « Va, pensiero » du chœur des Esclaves ! Le chef, Julian Kovatchev était parfait et, comme nous, ravi d’être là. Oui, une belle soirée, vraiment. Et glace pour finir !

Mantoue- Trois euros cinquante en train régional depuis Vérone et merveilleuse vue à l’arrivée sur les lacs du Mincio, le palais ducal, les toits de tuile et les clochers. Mantova : la cité des Gonzagues, protecteurs des Arts, de Pisanello (1450), de Mantegna (1480), de Giulo Romano (1520). Hélas, je dois déchanter très vite : le manoir des Gonzagues, le Castello di San Giorgio, ne se visite plus depuis le tremblement de terre de l’année  passée. Exit la chambre des époux de Mantegna ! C’est à pleurer et je déambule  de salle en salle dans le palais ducal, peiné comme un gosse privé de dessert. La galerie des glaces (XVIème), ultérieurement aménagée par les Habsbourg qui étaient tout de même gens de goût, la découverte de Dominico Fetti (1581/1623) en treize tableaux du Christ et des apôtres, personnages sombres, rustres et puissants, à la manière du Caravage, sauf Jean, jeune homme tourmenté, le visage pâlichon, et la salle des sinopies de Pisanello, ces dessins préparatoires aux fresques, vifs comme des sanguines, n’apaisent certes pas ma frustration mais sont une consolation.

Et puis il y a le Pallazzo Té, qui tire, dit-on, son drôle de nom du diminutif de tejetto pour tilleul. C’est ici, carte blanche à Guilo Romano     (pour nous Jules Romain), élève préféré de Raphaël, polytechnicien avant l’heure, architecte, sculpteur, dessinateur, peintre, qui a conçu ce palais monumental mais de plein pied pour Frédéric II de Gonzague. La conception architecturale d’ensemble, basse et lourde, répandue et trapue, m’a laissé absolument froid. Mais la décoration intérieure est saisissante. Fresques, frises et stuc, trompe l’œil,  plafonds peints, en caissons, coupoles, ou nus selon les salles. Une débauche d’impressions et de sensations, salle après salle, dont aucune ne tue l’autre et dont chacune serait à elle seule suffisante à rassasier l’amateur. Finesse de « la chambre d’Ovide » avec ses médaillons figurant alternativement les Métamorphoses et des paysages bucoliques, aux tons pastels, d’une harmonie et d’une sérénité merveilleuses. La « salle des chevaux », où l’écurie du commanditaire est représentée en six exemplaires, hiératiques et frémissants, comme posés au dessus de corniches en trompe l’œil, débordant de part et d’autre de fausses fenêtres, des paysages clairs entre les pattes. La « chambre du Soleil » avec son plafond en conque renversée, percée de médaillons bleu azur, carrés ou en losange, ornés de figurines en stuc, entourant la voute de la course du temps entre le char d’Apollon ( le Soleil) que l’on voit de dos et d’en dessous- roues du char dans le vide, culs des chevaux, fesses et testicules du Dieu au dessus de nos têtes- poursuivi par le char de Diane, toutes pattes en avant, un croissant de lune dans les cheveux. La « salle de l’Amour et de Psyché » où Charles Quint a été reçu, et sa décoration de débauche de chairs, de viols en tous genres, d’érections mal contenues, de banquets où le service est assuré par des satyres bondissants, Apollon et Vénus au bain se caressant sans façon. Et « la salle des Géants » enfin, la plus vigoureuse de toute : la colère de Jupiter frappant les Titans qui ont tenté de gravir l’Olympe et jetant la foudre, étouffant les impies sous les colonnes brisées et les coupoles qui s’effondrent. Le comble du maniérisme, de la torsion des corps, de l’effroi, de l’expressivité. Pour les coquins visitant les Gonzague, qui peuvent encore craindre en levant la tête la chute d’un bloc de pierre, c’est, après la joliesse des salles précédentes, une sérieuse piqûre de rappel. Mais cette salle qui s’effondre littéralement sur nous,  c’est en art, le triomphe de la hardiesse, d’une prouesse inégalée ; le dessein d’une inversion absolue : la destruction comme point final d’un projet décoratif.

Bologne-  Une ville rouge un peu sur échasses, avec ses interminables galeries sous arcades qui bordent avenues, rues et venelles. On s’y promène comme sous un plafond suspendu ; cela protège certes du soleil ou des intempéries mais prive le passant de toute vue d’ensemble. Sans doute au temps des calèches, la perspective depuis la chaussée devait-elle être belle, mais la circulation automobile nous cantonne désormais aux abords sous galeries, de sorte que toutes les façades nous sont dérobées.  En outre, en ce mois d’août, cette ville sans arbre est désertée et on croirait se balader dans une toile de Giorgo de Chirico. Pas d’une gaité folle ! La nuit, c’est autre chose, ces hautes tours médiévales, ces places immenses et vides où ne traînent que quelques Equatoriens et Africains, ces clartés de lune menaçantes sous les arches, c’est Le Fantôme du Chapelier. Burk, burk, burk !

Je me réfugie dans une pizzeria tenue par de charmants Tunisiens. Dieu que la pate à pizza est ici délicieuse. Me voilà réconforté, mais en vain, et suis couché à 22heures.

Beaucoup de choses à visiter. L’église San Francisco et son merveilleux retable de marbre. San Domenico et le tombeau de Saint Dominique de  Guzman, fondateur de l’ordre, construit, retouché, amélioré, ajouré, agrandi durant près de trois siècles par Pisanello, notamment, et Michel-Ange qui a troussé un ange concentré et vaguement boudeur sur le coin droit et sculpté deux saints patrons de la ville.

San Petronio barre tout le côté sud de la Piazza Maggiore et Charles Quint y fut couronné Empereur en 1530 : sa chapelle des Mages ( les Rois mages), entièrement couverte de fresques en style gothique international -qui a prospéré ici plus longtemps qu’ailleurs,sans doute y était-on plus réticent aux ruptures- a été peinte par Giovani de Modena, c’est le clou de l’édifice. On y voit les Rois mages repartir en barque, une fois leurs dévotions accomplies, motif iconographique unique. De San Giacome Maggiore, seul le joli oratoire de Sainte Cécile est ouvert au public, également couvert de fresques par deux peintres locaux du début du XVIème, Francia et Costa que l’on retrouvera au musée.

Ah, le musée ! Il faut prendre ses précautions et la fréquentation n’est pas telle qu’il soit ouvert à heures fixes tous les jours ; c’est encore ici l’Italie à l’ancienne quand on trouvait, à Rome, les églises portes closes, sauf durant une paire d’heures.  Alors : ouvert les lundi et mardi, de 9h à 13h30, le mercredi de 14 à 18h, le reste de la semaine, je ne sais plus. C’est un musée local, mais Bologne étant Bologne on y trouve deux Giotto, des Carrache à la pelle et des Giudo Reni ( 1575/1642) de grande beauté : un portrait de femme, un Samson Victorieux et un Sant’Andrea Corsini, évêque local, les yeux un peu ridiculement levés au ciel mais les étoffes de l’habit aussi brillamment exécutées que les robes des Saintes par Zurbaran.

Quant aux Carrache, les trois, le cousin Ludovico, l’aîné, et les deux frères, Annibal et Agostino, je m’attendais à être ébloui par Annibal, le seul lancé à Rome, à la cour des Farnèse, et particulièrement admiré pour avoir peint les plafonds du Palais du cardinal où siège désormais l’ambassade de France. J’ai été très déçu comme on le dit de retrouvailles avec un vieil ami qui vont ont laissé sur votre faim! Sans doute ses œuvres majeures se trouvent-elles à Rome et non ici. Il y a cependant une très belle Assomption de la Vierge, peinte vers 1592 ( il avait alors 32 ans mais est mort précocement en 1609, à l’âge de 49 ans) , un saint qui trouve une poignée de fleurs séchées dans le tombeau vide de Marie, et ces fleurs séchées sont une merveille de nature morte, la surprise qui se lit sur les visages, les mains des personnages paraissant se refermer comme sur du sable qui fuit entre les doigts et que l’on ne saurait faire prisonnier, en une diagonale qui se dirige vers le haut où trône la Sainte, sur son nuage, un ange tendant le bras vers la scène du bas comme pour appeler son attention sur l’effet du miracle. La composition de ce tableau, les couleurs, cette chaîne de mains qui ne peuvent rien emprisonner et s’étonnent, ce bouquet tel le signe d’adieu d’une amante qui se dérobe, cette assomption comme une fuite qui laisse les vivants interdits et presque peinés : c’est merveilleux.

A part cette toile, c’est Ludovic qui m’a plu, « La Famille Tacconi » (1589), visages des parents et de deux enfants, tous vêtus de noir, « Le Martyre de San Orsola » (1592), « Le Miracle de la Piscine » (1595) surtout, toile très sombre et abîmée, mais où le groupe campé à gauche, Jésus près d’un adolescent, est bouleversant. Je repère aussi un Giovanna Lanfranco (1582/1647), peintre dont j’ignorais tout, « Samson et le lion », auquel je vais désormais m’intéresser.

Cette visite, cependant, fut à pas précipités, poussé dehors par des cohortes de fonctionnaires municipaux qui entendaient que le musée referme ses portes à l’heure réglementaire. Oui, décidément, un petit air de vieille Italie.

A deux pas, l’Académie des Beaux-Arts, avec de très belles copies de sculptures antiques, une vieille bibliothèque et une hôtesse accueillante.

La deuxième journée dans Bologne estompe un peu l’impression pénible de la veille, les petites rues où l’on marche sur la chaussée, avec enfin une vue et des perspectives, des tours médiévales à tous les coins de rue, des façades d’église renaissance, le tout saturé de tons terre de Sienne et rouge. Je m’avise qu’il n’y pas de terrasses : les restaurants s’installent sous les arcades ou dans de drôles d’enclos sur la rue. Ici, la patente est une barrière !

Le musée Morandi mérite le détour, il est niché au sein du Musée d’Art Contemporain, vaste lieu d’exposition, sans grand intérêt par ailleurs, non loin de la gare.  Enfin un quartier où l’on respire un peu, qui fait plus ville, avec ses pauvres, ses étrangers, ses branchés, sa bière qui coule à flots, sa circulation automobile, son bruit ! Le soulagement de ne plus être emprisonné dans une toile de Chirico. Les Morandi sont abondants et son œuvre de jeunesse, par aplats de couleurs pales qui paraissent figer tous ses sujets, annonciatrice des natures mortes qui vont suivre, très intéressante. On découvre aussi des photographies de Jean-Michel Folon dans l’atelier du maître, une installation éblouissante de Tony Cragg (Liverpol 1999), quatre étagères hautes encombrées de vases, verres, bouteilles, tous de couleur céladon ou menthe glaciale, qui sont un écho rafraîchissant aux Morandi.  Et une vidéo impressionnante d’une dénommée Elisabetta Benani, née en 1966, une cohue de visages et d’épaules qui empêchent de voir la Joconde au Louvre. Le Louvre ? C’est le signe que mon voyage s’achève ici.

 

 

19/07/2013

"Par les villages" de Peter Handke, Stanislas Nordey,Festival d'Avignon

L’aîné d’une fratrie, que ses études ont conduit à la ville, retourne au pays natal, affronter son frère, Hans, ouvrier travaillant de chantiers en chantiers dans la vallée, et sa sœur, Sophie, employée  dans une boutique mais qui rêve de monter son affaire. Pour cela, il faudrait que l’aîné, Grégor, renonce à sa part d’héritage et que la maison familiale puisse être hypothéquée. Il y a là encore l’intendante du chantier,  mémoire de la vallée, et la vieille femme, toutes deux témoins du temps passé. Il y a enfin, Nova, qui n’est ni de la famille ni de la vallée, mystérieuse et pacificatrice. Et un enfant qui ne dit rien.

« Par les villages », n’est pas une pièce de théâtre, ou alors à peine ; c’est un long poème dramatique fait de monologues juxtaposés, sans intrigue et à peine symphonique. Des voix qui s’élèvent les unes après les autres pour dire la famille, la condition ouvrière, le monde et les paysages qui changent.

La famille : les liens du sang et leurs déchirements, les dissonances des souvenirs d’enfance, la révolte impuissante de ceux qui sont restés, l’orgueil comme seul remède, la distance que l’on fait payer à celui qui est parti, disqualifié aux yeux des autres («Malheur à toi si tu oses décider qui nous sommes ! Un mot d’interprétation – la fête est finie »), le sentiment immunisé (« Au pays on désapprend la compassion »), l’illusion d’être d'ici ou d’ailleurs ( « Retourne chez toi à l’étranger. Il n’y a que là-bas que tu es ici »), mais aussi la nécessité vitale, l’injonction impossible d’être plus grand que soi, à la ville comme dans la vallée (« Cherche toi un pays plus grand. Pour un être humain, il faut un grand pays et l’abandon » ; « Toi, abîme qui augmentes la vie, où es-tu ? »).

La condition ouvrière : ses révoltes  (« On nous donne des primes d’éloignement, de danger, de saleté et l’hiver on tue le cochon »), ses vanités «  Seuls nous les blessés, entendons la beauté et voyons l’immensité. Eux, ils sont sans énigme, les morts sonores ») et malgré tout ses résiliences à l’œuvre  (« Quand pourrais-je souhaiter au lieu de vouloir vaincre »).

La modernité qui brise les liens, difracte les parcours, gâche les paysages, ensevelit les villages («  N’avez- vous pas remarqué que votre chemin de crête est devenu « sentier d’initiative forestière » pour nos vacanciers, où chaque espèce d’arbres est munie d’une plaque avec son nom ? » ; « Là où il y avait le milieu, on a mis une plaque « Centre Village » ; « Jadis on nous expliquait que les cloches ne marquent pas le temps mais rappellent l’éternité [ …] Les chiens courent dans les églises et boivent dans les bénitiers » ; «  Il n’y a plus qu’un seul grand champ planté de fourrage pour le bétail qu’on n’appelle plus du maïs mais du nom des tours dans lequel on le fait sécher »). La modernité qui  élève des murailles entre des frères et sœurs.

Le texte est d’une densité poétique qui laisse intranquilles chacun des personnages et pourquoi le nier le spectateur. Texte à lire absolument avant d’aller voir le spectacle si on veut en saisir les émotions, les tremblements, les doutes, et éviter les quiproqos en prenant plus justement la mesure des dissonances qui le traversent.

Sans doute sensible au signifié possible auquel n’échappe pas le poète (le pessimisme et le propos réactionnaire des anti-modernes), Peter Handke, toujours un peu équivoque, a pris soin de conclure cette longue pièce par un monologue moins hostile au temps, dit par Nova qui n’est ni du village ni de la famille. C’est une longue injonction à vivre son temps, aux échos étonnamment contemporains (« Ne vous réveillez pas les uns les autres en aboyant comme des chiens. Vous n’êtes pas des barbares, et aucun d’entre vous n’est coupable ; dans vos crises de désespoir vous avez peut-être constaté que vous n’êtes pas du tout désespérés [..] ne jouez donc pas les solitaires intempestifs […] jouez le jeu- mais qu’il ait de l’âme »). Le sermon est salubre mais n’évite pas le gnangnan consubstantiel au genre, à la Khalid Gilbran ou à la Saint Ex.

Voilà le texte. D’une grande beauté, exigeant, inégal, aux austérités fluorescentes.

Cette austérité et cette fluorescence, la mise en scène de Stanislas Nordey et de Claire Contasseau les sert avec une intelligence lumineuse dans la nuit de la cour d'Honneur.

Stanilas Nordey est en outre un Hans (le frère prolo) véritablement incandescent dont le corps, le jeu, la diction sont bouleversants, comme le sont encore les actrices qui disent l’intendante (gouailleuse, phénomène de la nature, excellente) et la vieille femme (dans un registre de sagesse désabusée mais assumée).

La sœur, Sophie, est Emmanuelle Béart, tout en simplicité, en humilité, déterminée et fragile comme le personnage de la pièce, un halo blond- merveilleux et moderne- à l’avant- scène. Ce rôle, certes à contre emploi, d’employée qui rêve d’un salon de coiffure la magnifie. On songe à Adjani dans « L’Eté meutrier ».

Laurent Sauvage, l’aîné, le citadin, est plus périphérique. C’est certes la place que lui assigne la mise en scène, mais sa diction de sermon de messe du dimanche, pédagogique, aux syllabes détachées et interrogative en fin de phrase, est monotone comme dans les églises et dessert un peu le texte.

Il y a aussi les trois ouvriers, les potes de Hans, parfaits.

Il y a enfin, ce monologue de 45 minutes de Jeanne Balibar qui clôt la pièce, l’actrice à l’avant-scène, les mains dans les poches de son jean, qui dit ce texte si long, si difficile, si gnangnan par moments, les autres acteurs sur scène, assis sur une pierre ou debout non loin, l’écoutant sans broncher, pendant que le faisceau de lumière s’élargit peu à peu, pour finir d’embrasser la scène tout entière, et à Avignon, Dieu sait..

Ces trois quarts d’heure de mots qui échappent de sa bouche comme bulles de savon, qui éclatent en plein air parmi les martinets,  qui  sont comme étoiles filantes dans la nuit, cette diction affectée, sophistiquée, si terriblement 7ème arrondissement de Paris, cette silhouette battue par le vent, un peu penchée à l’oblique vers les spectateurs, ces mains dans les poches, ces mots tout seuls, tous nus, que les autres écoutent tendus comme à la vue d’un funambule, ces mots dont aucun ne bronche ou ne piétine, dont aucun n’est altéré, ces mots qui sont dans la nuit comme autant de ballons d'enfants, une multitude, soudain lâchés et libres sans qu’on songe jamais qu’ils aient été dits par quiconque, ces mots qui font oublier aussitôt la comédienne qui les a appris et les prononce avec une telle souveraineté, sont le plus exaltant moment de théâtre que j’aie jamais vécu.

Quand ils cessent, Jeanne Balibar quitte la scène. Garder le silence à cet instant, ne pas applaudir la prouesse, l’immensité du talent, la densité de l’émotion que cette comédienne et ses metteurs en scène nous ont offerte m’a infiniment frustré.

Le souvenir de ce spectacle je vous l’assure sans aucune forme de forfanterie ou de snobisme, m’a procuré deux jours de pur bonheur, comme si j’en étais sorti grandi, réconcilié, plus pur.

Il est vrai qu’on sort quelquefois d’Avignon comme si l’on avait triomphé soi-même de l’épreuve…

 « Par les villages » sera repris à la rentrée à Paris au Théâtre de la Colline. Lisez la pièce avant et, alors, précipitez-vous ! 

02/07/2013

Rituel pour une métamorphose, Comédie-Française

Enfin, un auteur arabe au Français ! Murielle Mayette est en progrès qui n’avait pas trouvé dans sa troupe ou ailleurs, il y a quelques années,  un comédien d’origine pour jouer un personnage d’Arabe dans une pièce de Koltès qui avait pourtant toujours exigé, de son vivant, que tel soit le cas.

L’auteur, c’est le syrien Saadallah Wannous, né dans les années 40, mort à la fin des années 90, immensément connu, paraît-il, dans le monde arabe et qui s’était frotté un temps au théâtre français et, dit-on, à Jean Genet, j’imagine dans les années 70.

Rituel pour une métamorphose est sa dernière pièce.

Nous sommes dans les années 60 du siècle (avant) dernier, à Damas quand l’empire ottoman craquèle et se lézarde. Sous la tutelle nonchalante du gouverneur, le mufti et le prévôt des marchands se disputent l’influence. Le premier fait arrêter le second en le surprenant à moitié nu, une courtisane à califourchon sur le dos. Mais la pression des marchands, soucieux d’éviter le scandale, est telle qu’on parvient à un arrangement : on fera croire que le prévôt se débauchait avec sa propre épouse. Le chef de la police est au désespoir qui croyait servir le mufti ; devenu un témoin gênant, on le fait  arrêter et on le torture en le suspendant à des cordes comme à Abou Graïb. La femme du prévôt accepte d’être la monnaie d’échange d’un tel subterfuge qui rendra sa respectabilité à son époux, mais à une condition : qu’il la répudie afin qu’elle puisse à son tour devenir courtisane. Tope là ! A  compter de cet instant, tout part en vrille. Le prévôt se fait soufi, le mufti s’éprend de la belle à s’en rendre fou, le gouverneur la baise, deux hommes du petit peuple se font l’amour, un marchand abandonne son  fauteuil roulant pour violer un travelo. C’en est trop ! On se reprend en lançant une fatwa contre la Femen, et son jeune frère se trouve contraint au crime d’honneur dans des froissements de drapeaux salafistes dont il recouvre le visage d’Almâssa. Elle, elle a attendu le sacrifice en s’écriant : « Je suis un conte, une obsession, un désir, une tentation, et on ne fait pas taire un conte ».

Suleyman Al-Bassam, 31 ans, né au Koweit, est le metteur en scène(s) de ce conte aux pullulations shakespeariennes, de personnages, de situations, de propos.

Le propos ? Chacun y voit une dénonciation politique de la sclérose des sociétés arabes  annonciatrice des printemps qui vont suivre. Et en effet, le metteur en scène associe tous les grands personnages à des jouets de gosse, petit velo ici, cheval à roulettes là : tout est dit !

La critique de l’hypocrisie sociale, surtout en matière de mœurs, est manifeste : cri de liberté d’Almâssa qui ne veut être « la propriété et propriétaire de personne »,  dénonciation en face- à- face des turpitudes de son père, violeur d’adolescentes : « Je veux rompre ces cordes qui s’incrustent dans ma chair et paralysent mon corps, cordes tressées dans la peur, la pudeur, la chasteté, la souillure et les tabous. Je rêve de devenir transparente comme le verre. Mon apparence, c’est ma vérité et ma vérité, c’est mon apparence. »

Mais la pièce me paraît plus ambiguë et plus dense qu’une ode occidentalisée à la libération des moeurs d’où surgiraient la démocratie, le bonheur et l’équilibre.

Car la métamorphose de la femme du prévôt en pute de luxe, si elle provoque les personnages à la faute, n’est pas sans tourments.

Un des homos et qui l’était avant la métamorphose, criant son amour à la face de son compagnon interdit (qui lui répondait gentiment « Entre des hommes, il peut y avoir du sexe, mais de l’amour, ça ne se peut pas ! »), se présente, après la métamorphose, en burqa à son amant qui s’en trouve tout autant affligé.

Le courtisan travesti, qui l’était avant la métamorphose, voit son corps se recouvrir de taches vertes après la métamorphose, comme une maladie qui gagnerait.

Les pétales de l’arbre en fleurs, suspendu, renversé au plafond, tombent délicatement comme dans un kabuki japonais avant la métamorphose, mais l’arbre est un arbre mort après la métamorphose, avant il est vrai de refleurir au sacrifice final, comme si transparence et délicatesse ne faisaient pas si bon ménage.

Tente–t-on de nous dire qu’il faut préférer des Femen un peu vêtues?

Ces dissonances, ces fissures du discours, ces contes qui se retournent, nous laissent vaguement intranquilles et font songer à du Genet et à du Koltès qui tendent toujours des miroirs déformants à nos idées reçues et cultivent davantage la subversion du désir qu’ils ne croient aux déclarations des droits de l’homme.

Cette diffraction du propos est tout sauf un tract, elle est la complexité du monde et, qu’Edwad Said me pardonne, elle a quelque chose de très oriental (Genet et Koltes n’aimaient-ils pas les garçons de l’autre rive ?).

Une scène grouillante comme un coin de rue du Caire est extraordinaire : on y voit un bras de fer entre les deux homos au premier plan où c’est le plus aimant qui gagne par abandon pendant  que le prévôt libéré discute avec les marchands qui l’ont sauvé pour rien, et que  deux hommes indifférents jouent  aux dés non loin tandis qu’une courtisane minaude devant sa maison close.

La mise en scène est critiquée pour des raisons qui m’échappent tant elle est belle et intelligente, d’une grande sensualité et dépourvue de jugement moral à l’égard des personnages, plus déchirés que ridicules face à la liberté revendiquée d’Almâssa (et au fond, la salle ne rit qu’à la vue du prévôt, au début, se débauchant dans un bordel, c’est-à-dire à notre ordinaire….). Idée renversante de faire jouer plusieurs personnages par un seul acteur, ainsi Denis Podalydés en prévôt et en père d’Almâssa, c'est-à-dire en sufi et en salaud.

Les tableaux sont scandés par des coups d’escopettes, servis par un décor et des costumes somptueux ; on songe  ici aux « Femmes d’Alger » de Delacroix, là (le mufti  délirant d’amour allongé presque nu parmi les siens ) à «La Mort de Sardanapale ». Les murs chauds en style arabo-andalou se couvrent peu à peu de sourates étincelantes et fragiles comme les illuminations de la Tour Eiffel aux heures de la nuit, puis se disloquent en un espace nu à la Bob Wilson où notre héroïne, après avoir couché avec les trois puissances (le prévôt : son ex, le mufti et le gouverneur ; en avait-elle envie ? ) attend son heure en courte robe en lamé, juchée sur le plot du sacrifice.

Et la lumière nous dit le reste que les critiques de Suleyman Al-Bassam ne veulent pas voir : elle fait aux hommes des chairs cruelles à la Caravage ou à la Ribera mais sur leur tête des turbans merveilleux à la Rembrandt.

Le plus beau spectacle au Français depuis le Peer Gynt d’Eric Ruf.