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02/07/2013

Rituel pour une métamorphose, Comédie-Française

Enfin, un auteur arabe au Français ! Murielle Mayette est en progrès qui n’avait pas trouvé dans sa troupe ou ailleurs, il y a quelques années,  un comédien d’origine pour jouer un personnage d’Arabe dans une pièce de Koltès qui avait pourtant toujours exigé, de son vivant, que tel soit le cas.

L’auteur, c’est le syrien Saadallah Wannous, né dans les années 40, mort à la fin des années 90, immensément connu, paraît-il, dans le monde arabe et qui s’était frotté un temps au théâtre français et, dit-on, à Jean Genet, j’imagine dans les années 70.

Rituel pour une métamorphose est sa dernière pièce.

Nous sommes dans les années 60 du siècle (avant) dernier, à Damas quand l’empire ottoman craquèle et se lézarde. Sous la tutelle nonchalante du gouverneur, le mufti et le prévôt des marchands se disputent l’influence. Le premier fait arrêter le second en le surprenant à moitié nu, une courtisane à califourchon sur le dos. Mais la pression des marchands, soucieux d’éviter le scandale, est telle qu’on parvient à un arrangement : on fera croire que le prévôt se débauchait avec sa propre épouse. Le chef de la police est au désespoir qui croyait servir le mufti ; devenu un témoin gênant, on le fait  arrêter et on le torture en le suspendant à des cordes comme à Abou Graïb. La femme du prévôt accepte d’être la monnaie d’échange d’un tel subterfuge qui rendra sa respectabilité à son époux, mais à une condition : qu’il la répudie afin qu’elle puisse à son tour devenir courtisane. Tope là ! A  compter de cet instant, tout part en vrille. Le prévôt se fait soufi, le mufti s’éprend de la belle à s’en rendre fou, le gouverneur la baise, deux hommes du petit peuple se font l’amour, un marchand abandonne son  fauteuil roulant pour violer un travelo. C’en est trop ! On se reprend en lançant une fatwa contre la Femen, et son jeune frère se trouve contraint au crime d’honneur dans des froissements de drapeaux salafistes dont il recouvre le visage d’Almâssa. Elle, elle a attendu le sacrifice en s’écriant : « Je suis un conte, une obsession, un désir, une tentation, et on ne fait pas taire un conte ».

Suleyman Al-Bassam, 31 ans, né au Koweit, est le metteur en scène(s) de ce conte aux pullulations shakespeariennes, de personnages, de situations, de propos.

Le propos ? Chacun y voit une dénonciation politique de la sclérose des sociétés arabes  annonciatrice des printemps qui vont suivre. Et en effet, le metteur en scène associe tous les grands personnages à des jouets de gosse, petit velo ici, cheval à roulettes là : tout est dit !

La critique de l’hypocrisie sociale, surtout en matière de mœurs, est manifeste : cri de liberté d’Almâssa qui ne veut être « la propriété et propriétaire de personne »,  dénonciation en face- à- face des turpitudes de son père, violeur d’adolescentes : « Je veux rompre ces cordes qui s’incrustent dans ma chair et paralysent mon corps, cordes tressées dans la peur, la pudeur, la chasteté, la souillure et les tabous. Je rêve de devenir transparente comme le verre. Mon apparence, c’est ma vérité et ma vérité, c’est mon apparence. »

Mais la pièce me paraît plus ambiguë et plus dense qu’une ode occidentalisée à la libération des moeurs d’où surgiraient la démocratie, le bonheur et l’équilibre.

Car la métamorphose de la femme du prévôt en pute de luxe, si elle provoque les personnages à la faute, n’est pas sans tourments.

Un des homos et qui l’était avant la métamorphose, criant son amour à la face de son compagnon interdit (qui lui répondait gentiment « Entre des hommes, il peut y avoir du sexe, mais de l’amour, ça ne se peut pas ! »), se présente, après la métamorphose, en burqa à son amant qui s’en trouve tout autant affligé.

Le courtisan travesti, qui l’était avant la métamorphose, voit son corps se recouvrir de taches vertes après la métamorphose, comme une maladie qui gagnerait.

Les pétales de l’arbre en fleurs, suspendu, renversé au plafond, tombent délicatement comme dans un kabuki japonais avant la métamorphose, mais l’arbre est un arbre mort après la métamorphose, avant il est vrai de refleurir au sacrifice final, comme si transparence et délicatesse ne faisaient pas si bon ménage.

Tente–t-on de nous dire qu’il faut préférer des Femen un peu vêtues?

Ces dissonances, ces fissures du discours, ces contes qui se retournent, nous laissent vaguement intranquilles et font songer à du Genet et à du Koltès qui tendent toujours des miroirs déformants à nos idées reçues et cultivent davantage la subversion du désir qu’ils ne croient aux déclarations des droits de l’homme.

Cette diffraction du propos est tout sauf un tract, elle est la complexité du monde et, qu’Edwad Said me pardonne, elle a quelque chose de très oriental (Genet et Koltes n’aimaient-ils pas les garçons de l’autre rive ?).

Une scène grouillante comme un coin de rue du Caire est extraordinaire : on y voit un bras de fer entre les deux homos au premier plan où c’est le plus aimant qui gagne par abandon pendant  que le prévôt libéré discute avec les marchands qui l’ont sauvé pour rien, et que  deux hommes indifférents jouent  aux dés non loin tandis qu’une courtisane minaude devant sa maison close.

La mise en scène est critiquée pour des raisons qui m’échappent tant elle est belle et intelligente, d’une grande sensualité et dépourvue de jugement moral à l’égard des personnages, plus déchirés que ridicules face à la liberté revendiquée d’Almâssa (et au fond, la salle ne rit qu’à la vue du prévôt, au début, se débauchant dans un bordel, c’est-à-dire à notre ordinaire….). Idée renversante de faire jouer plusieurs personnages par un seul acteur, ainsi Denis Podalydés en prévôt et en père d’Almâssa, c'est-à-dire en sufi et en salaud.

Les tableaux sont scandés par des coups d’escopettes, servis par un décor et des costumes somptueux ; on songe  ici aux « Femmes d’Alger » de Delacroix, là (le mufti  délirant d’amour allongé presque nu parmi les siens ) à «La Mort de Sardanapale ». Les murs chauds en style arabo-andalou se couvrent peu à peu de sourates étincelantes et fragiles comme les illuminations de la Tour Eiffel aux heures de la nuit, puis se disloquent en un espace nu à la Bob Wilson où notre héroïne, après avoir couché avec les trois puissances (le prévôt : son ex, le mufti et le gouverneur ; en avait-elle envie ? ) attend son heure en courte robe en lamé, juchée sur le plot du sacrifice.

Et la lumière nous dit le reste que les critiques de Suleyman Al-Bassam ne veulent pas voir : elle fait aux hommes des chairs cruelles à la Caravage ou à la Ribera mais sur leur tête des turbans merveilleux à la Rembrandt.

Le plus beau spectacle au Français depuis le Peer Gynt d’Eric Ruf.

 

 

10/04/2013

"La Ronde de Nuit" La Cartoucherie de Vincennes, troupe afghane

Retour à la Cartoucherie, vingt ans après. Il y a vingt ans, la Cartoucherie c’était normal ; un festival d’Avignon en réduction, un peu moins ouvert aux quatre vents peut-être, plus parisien en dépit du débraillé, un brin hautain, sûr de son fait.

En 2013, c’est une commotion, un transbordement, la redécouverte d’une planète oubliée, un théâtre d’humanité(s).

Près des hangars, sous des guirlandes de lampions entre les arbres, quelques préfabriqués  dans les immenses cours sont comme des roulottes de romanichels ; il n’y manque que du linge étendu. A l’intérieur, une dame africaine  assise derrière son tonneau vend ses boissons au gingembre ; on fait dinette autour de larges tables de bois ; des fresques sur les murs aux tons chauds reproduisent de vieilles affiches de spectacles, des bouddhas en méditation ou les aventures de Jules Vernes.  C’est vaste et étonnant comme une Sixtine des peuples du monde  où l’on se sent d’emblée chez soi. Et tout sauf un  « public ».

La Cartoucherie, c’est aussi l’unité de lieu de la pièce. Une bonne femme résolue conduit le nouveau gardien de nuit du théâtre sur son lieu de travail, fait à pas pressés le tour du propriétaire sans s’aviser que l’homme, intimidé, ne la suit pas, évoque sur le ton de qui est accoutumé à donner des ordres les costumes, la cuisine et la bibliothèque des savoirs du monde, indifférente qu’on l’écoute : ce qui est dit est dit ! Elle lui explique aussi qu’une gogo girl vient dormir ici après son service, qu’un sdf a l’habitude d’y prendre sa douche et qu’il convient de le laisser entrer s’il n’est pas saoul et qu’une pute du bois de Vincennes vient quelquefois demander des piles pour sa lampe torche et qu’on consent à la dépanner. Elle part comme elle est venue, se retourne pour demander à l’embauché s’il a ses papiers, il les cherche, ce réflexe lui suffit. Elle s’en va, laissant cet homme seul. Tant de sourde autorité.. c’est bien ça, c’est bien Elle !

Cet homme est un Afghan, rejoint dans la nuit par un compatriote qui l’a suivi et qu’il se résout à héberger pour une dernière nuit avant son départ pour Kaboul, puis par une foule d’autres, baluchon sous le bras, qui s’invitent dans ce refuge.

La Ronde de Nuit, c’est le fracas dans cette nuit sans étoile de ces Afghans inégaux  : celui qui a un travail, son pote qui a un passeport français et peut aller au pays assuré de son retour et les sans papiers qui étendent des couvertures au sol en défaisant leur paquetage, heureux de dormir au chaud. Un fracas de ces Afghans avec l’Occident : la liberté de la gogo danseuse, l’exclusion du sdf, l’exploitation et le sexe avec la prostituée du Bois, la routine plutôt bienveillante du flic qui fait sa ronde du mardi. Fracas d’une puissance inouïe quand, à la faveur d’une connexion à Skype, l’épouse et les parents qui dialoguent avec notre homme voient apparaître à l’écran depuis Kaboul les épaules dénudées de la danseuse ou l’allure de la pute du Bois – merveilleuse idée de mise en scène, réglée au millimètre, d’un effet désopilant encore mis en abîme par le choix d’un acteur (Afghan bien sûr) pour jouer la mère, foulard sur la tête comme les Vamps de la télé !

Mais le fracas c’est aussi celui de ses hommes et de ses femmes – il y a trois femmes parmi les sans papiers qui se griment  en hommes pour survivre- avec leurs rêves, leurs cauchemars, les épreuves traversées avant d’échouer ici, chaque fois évoqués sans peser et sans effet de répétition, à travers une dizaine de saynètes poignantes.

On voit ces solitudes héroïques et les corps qui quelquefois se frôlent. Celui qui pose tendrement la tête sur les genoux de son frère, et cette présence est une illusion de la nuit. Le misogyne qui, par peur des femmes présentes, dort la tête enfouie sous les couvertures. Cet autre qui pense que le pistolet du flic français n’est  pas dangereux car « ici, les pistolets sont démocratiques ». L’exilé venu en France parce que c’est le pays de la Révolution, il n’en sait pas beaucoup plus mais sait le nom de Delacroix et que la liberté est une femme à la poitrine nue. Celui qui prie tout le temps. Celui qui écrit à son frère, sortant de prison, en Allemagne et qu’il supplie de boire une bière à sa santé pour conjurer le salafisme. Ce dernier qui demande conseil à la prostituée pour son dossier de réfugié et se voit suggérer de se faire passer pour un dessinateur de nus ; venant de Kaboul, cela devrait marcher !

On rit, on est ému aux larmes.

En moins de deux heures, une mise en scène d’une intelligence sensible a fait de ces hommes dont le début de la pièce nous offrait les visages agglutinés à la fenêtre, lorsqu’ils quémandaient le gîte, vague indistincte de migrants qui allait compromettre le nouveau job de notre gardien, autant de personnages singuliers, émouvants, courageux, drôles, certes pas sans préjugés mais pas beaucoup plus graves que les nôtres.

Ils doivent repartir à l’aube avant le premier métro. On voit alors poindre le jour et ces hommes replier leurs couvertures, refaire leur paquetage, saluer leurs hôtes d’une nuit et s’en aller, le baluchon sous le bras.

Cette scène de gestes lents, appliqués et silencieux est bouleversante. Mais elle n’est pas tout à fait la dernière…

Oui, il faut courir à la Cartoucherie voir ce spectacle d’Afghans qui nous tendent, avec délicatesse, le miroir de nos idées reçues.

La troupe est formidable et le spectacle en Français

04/03/2012

Transsibérien : trois écrivains sont dans le train...

Danièle Sallenave «Sibir »/ Dominique Fernandez «Transsibérien »/ Maylis de Kerangal «Tangente vers l’est »

 Un cortège d’écrivains français s’est vu offrir en juin 2010, lors de l’année « France-Russie », un voyage en Transsibérien. Quinze jours à contempler les paysages lents qui défilent à travers les vitres des compartiments. 9 200 kilomètres, près du quart de la circonférence de la terre, 80 km/heure, de Moscou à Vladivostok (huit jours), avec quelques villes étapes (c’est alors quinze jours). Plusieurs de ces voyageurs d’une race particulière en ont tiré des livres, dont trois ont paru fin 2011, début 2012. Mon Dieu, qu’il est long d’écrire….

Danièle Sallenave, Dominique Fernandez et Maylis de Kerangal sont les derniers à avoir remis leur copie. J’ai décidé de les lire tous trois par goût du voyage et curiosité des voyageurs.

Danièle Sallenave, chez Gallimard, c’est « Sibir » (sous-titre « Moscou-Vladivostok), un journal, un carnet de bord. « Sibir », c’est Sibérie ; peut être « vide » en turco-mongol ou « le nord » en russe. Mais « sibir/sibir », nous dit-elle, c’est l’entêtant chuchotement du train sur un aussi long trajet, et on regrette que notre académicienne n’ait pas choisi ce titre plus sensible, qui eût habillé si justement son récit.

Car c’est un vrai journal, avec ses confidences, ses états d’âme, ses réflexions domestiques, et un doute qui file tout au long de ce long voyage, scrupuleux et inquiet : «Que voyons–nous ? Que comprenons-nous à ce que nous voyons ? ». Danièle Sallenave est un peu chef scout, un peu maîtresse d’école : c’est elle qui sermone ses compagnons retardataires ; qui entend, en élève appliquée parfaitement consciente de ses privilèges, ne se plaindre de rien, ni de l’exiguïté de la cabine ni du confort relatif. Il faut, pour rejoindre le wagon-restaurant, traverser les compartiments de troisième classe où de jeunes soldats un peu ivres s’abandonnent , elle précise que l’odeur y est forte mais non pas incommodante. Et quand l’un d’eux l’interpelle en lui disant qu’il veut des femmes, elle répond, pleine d’esprit, et un soupçon de coquetterie, qu’elle n’en a pas à disposition. Elle évoque la discipline du rangement qu’impose l’exiguïté de la cabine, la manière de se laver quand il n’y a ni baignoire ni douche ;  on la sent préoccupée par ses cheveux, mais pas trop. Tout ceci est d’une belle voyageuse.

Dure au voyage, Danièle Sallenave a aussi des émois de normalienne. Curieuse de tout, constamment en proie à mille interrogations, sur le nom d’une rue, le bois de charpente d’une église, telle bataille gagnée ou perdue, elle est allée rechercher, au retour, les réponses à ses questions, et nous les livre sans façon, étrangère à la cuisterie (ici, un obscur site en ligne, là l’Encyclopédia Universalis)  : les vieux-croyants (protestants de l’orthodoxie, systématiquement proscrits depuis Pierre Le Grand), les décembristes (jeunes aristocrates libéraux qui se battent contre l’autocratie et le servage en 1825), les dissidents  du soviétisme ; la Sibérie, terre de bannissements successifs, lui permet d’explorer l’histoire et cette lente traversée, bien sûr, la géographie. «Sibir, Sibir ».

C’est avec une touchante sincérité qu’elle avoue une forme de nostalgie pour les temps héroïques, fussent-ils soviétiques. La « Grande guerre patriotique » (la Seconde guerre mondiale pour les Russes),  la « grandeur des entreprises industrielles », et cette scène cocasse où devant un parterre d’écolos elle dit son admiration pour le grand barrage de Dinogorsk sur l’Ienisseï et son bassin de retenue de plus de 12km de largeur, belle «illusion prométhéenne », avant de vérifier, au retour, que ce barrage a inondé villages et champs, effacé de la carte les terres des vieux-croyants, noyé pins et sapins qui s’y décomposent et polluent, et jusqu’aux cimetières, sans respect pour les dépouilles.

Voilà pour l’histoire, quant à la géographie : l’Oural , « une invention de géographe, [….] la ligne de crêtes fera l’affaire. Un décret, une volonté impériale : tout en Russie, même la géographie, est soumis à l’histoire ». Sur les rives du Baïkal, c’est « le silence que l’on respire ». Elle marque un grand intérêt, si rare si précieux, pour les héros Tatars de Kazan ou les populations bouriates de Oula-Oudé (peuples chamaniques et nomades mongols de culte bouddhiste tibétain mélangés). Mais nous livre, au final, cette conviction -que son voyage a forgée : « Partout l’Europe : conquérante, colonisatrice, civilisatrice ? […] Le train la pousse devant lui dans sa lente progression, obstinée vers l’est », et cette belle confidence : « Je m’inquiète d’en éprouver une espèce de satisfaction». 

J’aime aussi l’« expression de jubilation rusée, la vie méchante qui sort de son œil fendu », à propos d’un bouquetin, sur une photo agrandie.

Mais le plus émouvant, c’est la frustration du voyageur :  «Ce qu’on voit est indéniable, irréfutable, irremplaçable, et jamais cependant on en sait assez pour profiter pleinement de ce qu’on voit » ; « on devrait toujours se taire en voyage puisqu’on ne sait rien », cette recherche impatiente de l’empathie avec ses interlocuteurs, cette certitude qu’il y a quelque chose à savoir de plus que ce qu’on l’on sait déjà, ou qui se donne à voir derrière un sourire, les rides d’un vieux visage ou l’allure d’un jeune homme qui pose à vélo devant une statue de Lénine à Ekaterinbourg. Tous les vrais voyageurs ont vécu de mêmes interrogations, et Danièle Sallenave, attentive et vibrante, en parle avec une belle sensibilité.  Cet appétit des autres lui fait verser des larmes quand, arrivée au but, elle quitte les provodnitsas, ces gardiennes du train, contrôleurs, femmes de ménage et maîtres d’hôtel, tout en un. « Pleurer quand on se quitte, ce  n’est pas un sentimentalisme déplacé : c’est la conscience, profonde, innée, tragique, de l’irréversible. Nous ne nous reverrons jamais ». Et puis encore, après l’ultime dîner à Vladivostock, une fois retournée dans sa chambre : «De nouveaux les larmes me viennent. Je me sens abandonnée, privée de tout, coupée d’un vaste rêve ».

Ce journal, c’est de l’histoire et de la politique qui coulent dans les veines de l’auteur, une réflexion sensible sur les voyages, avec ses fragilités, ses fatigues, ses enthousiasmes suspendus, et un intérêt jamais en repos des autres : « Ce que je cherche : le monde sans moi » . « Ecrire, ce n’est pas un don, une supériorité, c’est un état d’attention au monde » professe-t-elle joliment -hélas à deux reprises à deux cents pages d’intervalle. « Sibir » c’est le guide qui manquait à Danièle Sallenave lorsqu’elle s’est embarquée sur le Transsibérien, et qu’elle nous offre désormais avec une belle générosité.

Dominique Fernandez n’a pas de tels états d’âme. Son «Transsibérien » est le récit terriblement académique d’un « Grand Académicien » à l’ancienne. Au regard du frêle esquif de Danièle Sallenave, balloté par les souvenirs, pris dans les rapides de l’histoire, tête d’épingle qui gîte dans l’océan, un salut désespéré de la main à ceux qui se trouvent sur la rive, Dominique Fernandez nous offre une croisière en paquebot.  La phrase est limpide et enveloppante, le style à la démonstration, le ton quelquefois sentencieux, mais le tout d’un merveilleux conteur. Le voyage, pour lui, n’a rien de métaphysique, et n’est manifestement pas de l’ordre du sensible. Il est prétexte à digressions dans l’ordre du savoir ; c’est une conversation brillante, et c’en est bien assez ! Le tout très Européen en voyage… avec une curiosité modérée pour les Tatars ou autres Bouriates.

La traversée des troisièmes classes que Danièle Sallenave évoquait avec tant de bienveillance? «Traverser cette effluve et cette pestilence »  […] nous retenions notre respiration jusqu’au soufflet suivant pour ne pas nous boucher le nez devant eux » ; l’accueil à Moscou dans un « gîte de banlieue » ? « Nous avait-on pris pour une troupe juvénile de basketteurs, de passage pour une compétition ? » ;  quant au confort bien relatif  des premières classes, il lui oppose le temps béni de la Compagnie des Wagons Lits qui avait offert le voyage, en 1898, à Albert Thomas, alors jeune lauréat du Concours général de géographie – qui devait devenir journaliste dans L’Humanité de Jean Jaurès puis ministre de l’Armement en 1916, enfin directeur du Bureau International du Travail en 18 (une courte rue porte son nom, désormais tombé dans l’oubli, dans le 10ème arrondissement de Paris) -  : « Il avait à sa disposition une salle de bains, équipée d’une grande baignoire de marbre, de robinets de douche et d’appareils de gymnastique ».

Car, dans ce livre, Dominique Fernandez voyage surtout dans les récits de voyage des autres. Le sien est d’abord littéraire. Hommage appuyé à Gorki, références constantes à Jules Verne et à son « Ivan Stroggoff », à Dumas bien sûr, Théophile Gautier et Gide. Les morceaux choisis sont délicieux ou étonnants. Et les Russes, bien sûr : Tchekhov et Tourgueniev surtout. J’apprends que Mérimée a traduit Gogol et on y découvre Oleg Ermakov, ancien forestier dans une réserve près du lac Baïkal, qui a écrit une « Pastorale Transsibérienne », laquelle nous est résumée sur trois pages. Et avec ça, les tableaux de peintres vus aux étapes, le goût des Russes pour la musique « Intellectuel ou non, tout Russe, s’il n’est pas sourd, se passionne pour la musique », et deux ou trois rappels piquants, tel celui de la mise à l’abri à Novossibirsk, durant la guerre, du Philarmonique de Léningrad, pour échapper aux bombes allemandes.

Oui, mais alors le voyage ?  Un bateau sur la Volga jusqu’à l’île de Sviajsk où Ivan le Terrible avait retiré ses troupes avant l’ultime assaut contre les Tatars de Kazan, la saisissante architecture constructiviste de Ekaterinenbourg, et trois chapitres, délicieux ou cocasses, sur la vie dans le train (« A travers la forêt », « La vie dans le train », « Trois jours dans le train »). Dominique Fernandez, alors, se laisse aller, il s’immerge : « rumination symphonique de l’absolu » ; « J’admire jusqu’à la limite de mes forces », mais la sentence tombe, définitive comme souvent avec lui : « Le vrai voyage ne dépayse pas, le paysage n’est beau que par la vibration intérieure qu’il nous fait éprouver, exempte de toute curiosité vers l’inattendu ». Soit ! Ce doit être question d’ouverture aux autres… Là où Danièle Sallenave attend « un monde sans elle », au fond, Dominique Fernandez « voyage autour de soi ».

A lire les deux ensemble, on s’amuse des correspondances  et des dissonances. Ils ont aimé tous deux  Irkoutsk (5 190 km de Moscou) et ses maisons de bois et, par-dessus tout, le salon que Maria Volkonskaia y a installé pour suivre son époux décembriste déporté, le Prince Sergueï Volkonski, tout en organisant des cours d’alphabétisation au profit des populations locales, y compris les femmes et les filles ; ils regrettent ensemble la fin d’une certaine société intellectuelle et artistique, encore entretenue au temps de l’Urss et qui paraît assez largement s’engloutir dans la mondialisation ; ils aiment Gorki et certes pas le Cendrars de « Prose du Transsibérien » ;  ils évoquent, dans les mêmes termes, cette immense tête de Lénine, aujourd’hui incongrue, sculptée au centre de Oulan-Oudé ; et se révèlent pareillement impuissants à décrire le lac Baïkal, abandonnant tout effort d’écriture, pour ne livrer que des chiffres, des kilomètres de long (600), de large (80), des mètres cubes d’eau, avec cependant un commun saisissement de silence ( au «  ici, on respire le silence » de Sallenave fait écho le  titre d’un chapitre du Fernandez « Le silence du lac Baïkal »).

Mais Dominique Fernandez déteste le barrage de Divnogosrk qui a tant enthousiasmé Danièle Sallenave ; il ne répugne pas à l’emploi de « vastitude » (à trois reprises dans son livre, un mot si laid !) quand Danièle explique posément que seul « vastité », certes vieilli, s’emploie ; il dit « le Volga » quand elle dit comme tout le monde en France ; il soutient qu’Amour, le nom du fleuve, ne signifie rien en Russe mais Danielle nous apprend que cela veut dire «  le boueux » en bouriate. Une anecdote savoureuse, à ce propos, dans le Fernandez. A l’approche du fleuve, la  provodnista, un peu métronome du voyage, vient annoncer, de compartiment en compartiment, tel jour à 17 heures, que l’Amour c’est dans 25 minutes. « Chacun s’agite, c’est le branle-bas général. 17h37, 18h, aucun fleuve, l’Amour n’est pas au rendez-vous. Viera accourt, confuse : elle s’est trompée de jour, la traversée du fleuve, c’est pour demain ». Savoureux, non ?

Dominique Fernandez a dédié son livre à Danièle Sallenave « en bouriate complicité». Il est vrai qu’on les a mariés, lors d’une visite pour touristes dans un village de vieux-croyants, à l’occasion d’une pantomime que Danièle paraît regretter et que Dominique raconte longuement avec malice, comme pour l’en torturer davantage.

Ces deux récits sont illustrés de photos, en noir et blanc, genre soviétique, pour Danielle, et un peu «  Gala » -le magazine- pour Dominique, à l’exception de deux ou trois fort belles. Les deux auteurs livrent leur liste des autres voyageurs : Dominique Fernandez ne cite que les écrivains et les photographes, Danièle tout le monde : les journalistes, comédiens, interprètes et accompagnateurs.

Oui, vraiment, c’est à chacun son voyage !

Maylis de Kerangal partageait le compartiment de Danièle Sallenave mais n’a, comme quelques autres, rejoint ses compagnons que sur le parcours, ce que souligne ainsi Dominique Fernandez dès les premières pages de son livre : « A vrai dire, tous ne jouèrent pas le jeu, faute de temps ou de désir : certains n’allèrent que jusqu’à Novossibirsk, d’autres  ne nous rejoignirent qu’à Novossibirsk ou à Irkoutsk». (D. F. revient par ailleurs, et à trois reprises, plein de médisance, sur le comportement de l’un des écrivains voyageurs qui drague une provodnista ....Et alors ?).  Mais Maylis, la Bretonne, s’est illustrée par un plongeon dans le lac Baïkal, l’eau à douze degré, ce qui nous est conté par Dominique Fernandez, ravi que Trophime, leur accompagnateur qu’il soupçonne d’être un espion du KGB, n’ait pas été le seul à s’y employer, et par Danièle Sallenave, vacharde : « quand ils ressortent après quelques brasses hâtives, on dirait des homards ébouillantés ».

Maylis de Kerangal a trouvé son personnage de fiction en piochant dans les troisièmes classes du Transsibérien qui soulevaient tant le cœur de Dominique Fernandez. Et pour cela seul, on aurait envie d’applaudir ! C’est un soldat, ou plus exactement un appelé qui ne connaît de son avenir proche que l’armée en Sibérie mais non le lieu exact de sa caserne d’incorporation, qui se convainc de déserter et mêle à ce projet, si audacieux et désespéré, une jeune touriste française qui « fait son Transsibérien ». Beau récit, haletant, oppressant, qui ménage un vrai suspens, et dessine deux très beaux portraits, Aliocha, le jeune appelé, et Hélène, la touriste. Mais il y a aussi la provodnista ( «sanglée martiale dans une jupe droite »), tantôt Javert tantôt Monseigneur Myriel. Et au-delà de cette intrigue, si ténue, l’esprit du Transsibérien : l’effroi de l’exil, la tentation folle de s’en sortir, un monde clos qui traverse des espaces infinis de sorte qu’on s’y sent deux fois emprisonné, l’absence de sens à toute destination possible,  la nécessité et l’urgence d’y échapper, celles, aussi, du crime à portée de la main pour y parvenir, les relations viciées du confinement, enfin.

La langue est travaillée : elle dit l’incongruité de la rencontre, les gestes réflexes d’une première générosité, puis le retour au réel ; la complicité d’une nuit hors sol, et le silence au matin quand on se découvre le visage chiffonné et qu’on déteste soudain son fortuit compagnon (« Tout se passe comme si avec la nuit s’achevait la trêve »), les paysages par la fenêtre (« l’aube qui relève la forêt à toute allure »), la vie en Sibérie (« la vie dans un monde retourné comme un gant, brut, sauvage, vide, tu verras que tu t’y feras »), le lac Baïkal, qu’elle est la seule des trois à évoquer avec tant de justesse : « Dans les wagons, les passagers ne parlent que de ça, voir le Baïkal, voir enfin le Baïkal. Aliocha, lui ne l’a jamais vu, n’en connaît que le nom, trois éclats de quartz jetés au soleil » ; puis « le Baïkal apparaît. Il est là, au loin, côté couloir. Fragmentaire d’abord, ruban liquide aperçu entre deux versants, soudain immense et parme, filant la course du train » ; « Le lac est tour à tour la mer intérieure et le ciel inversé, le gouffre et le sanctuaire, l’abysse et la pureté, le tabernacle et le diamant, il est l’œil bleu de la Terre, la beauté du monde […] ». Et Oulan-Oude : « C’est une grosse ville, la capitale bouriate. Oulan-Oude, deux cerceaux de feu jetés dans un ciel de cuir ». Pas mal non ?

Evidemment, il y a ici ou là des complications de jeunesse fort vilaines, un « son corps n’est qu’une matière vibratile oscillant dans l’espace insituable du train » ! Le « Sibir, Sibir »  de Danièle Sallenave est plus heureux ! Et, à la page qui précède, un abcès qu’un éditeur aurait dû vider : « le train qui compacte ou dilate les heures, concrétionne les minutes, étire les secondes, progresse arrimé au sol et pourtant désynchronisé des horloges de la terre » !! Quelle horreur ! Vive « Sibir, Sibir » !

Mais ce court récit, d’abord donné sous forme de fiction radiophonique pour France-Culture, est plus généralement heureux, très fin psychologiquement, et rondement mené par ce bel écrivain qu’est Maylis de Kerangal.

Sallenave, Fernandez, de Karangal : trois manières d’écrire. Une intellectuelle sensible, l’Ecrivain Officiel et une romancière pleine de vibrations. On aimerait voyager avec la première, dîner avec le deuxième, et lire, lire encore malgré quelques défauts de jeunesse, la troisième.