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27/07/2015

Festival d'Avignon, "Retour à Berratham" Angelin Preljocaj, Cour d'honneur

La première de ce spectacle a, dit-on, été diversement accueillie. Etait-ce l’averse à laquelle fut suspendue la tenue de la représentation à laquelle j'ai assisté, ce vent de souffle chaud qui balayait la scène et flottait les voiles blancs de la récitante, était-ce le sentiment d’avoir triomphé de l’adversité et de l’aléa ? Ce 22 juillet fut en tout cas une soirée de triomphe, le public debout saluant avec ferveur  ce que nous venions de voir et d’entendre, Angelin Preljocaj parmi les siens et face à nous, sec, incandescent,  sombre et retenu. Un peu spectral. Comme son spectacle, qui fut le diamant noir du festival.

La danse a ses supporters. Le théâtre aussi. Ce ne sont pas les mêmes. Angelin Preljocaj a coutume de mêler l’un à l’autre, la beauté des textes et l’expression des corps. Exercice périlleux pour les amateurs hémiplégiques qui ont tôt fait de juger que la danse est négligée quand elle n’est qu’illustration du texte ou que ce dernier est sans intérêt s’il n’est qu’une pure déclamation ou un accompagnement sans vie ou résonnance propre, s’il n’est que le son de la danse.

Danse ? Théâtre ? Ce « Retour à Berratham » est d’abord une lumière, un jeu de lumières et d’ombres qui font la cour d’honneur plus belle et plus présente que jamais. Le premier spectacle vu depuis des années qui s’empare du mur, non comme d’une contrainte de prestige, superbe et écrasante,  mais  comme un élément central de la représentation. 

Les décors d’Adel Abdessemed, deux carcasses de voitures calcinées, des amas de sacs poubelles noirs et des parpaings de grillages alignés en fond de scène, projettent  sur ce mur, ce vieux mur du Moyen-Age percé de baies gothiques, la destruction et la colère, la déréliction et la désespérance des après-guerre. Les élégantes ouvertures géminées semblent soudain des vastes béances, des cicatrices de guerre, des traces d’impacts d’obus. L’auguste mur, dans ce spectacle, est une ruine.  Et c’est très beau.

Un homme revient à Berratham qu’il a quitté dès les prémisses du conflit, à la recherche de  Katja, la femme qu’il aimait. Cette femme a disparu comme toutes les traces du temps passé, dévastée comme elles, violée, mariée de force à un cousin sur ordre de son père, puis a fui.

Trois récitants, deux hommes, une femme,  juchés en surplomb sur les blocs grillagés, sont le chœur et disent l’argument. Parmi eux,  la mère de Katja, revenue du monde des morts pour commenter le retour de l’homme au pays natal. On la voit surgir de l’arrière-scène en grimpant au grillage, telle ces migrants qui franchissent les herses des enclaves espagnoles au Maroc. Comme qui  revient de l’enfer dans le monde  des vivants, pour le meilleur et pour le pire. Cette image, la première, est déjà saisissante d’intelligence et d’émotion.  Très beau texte de Laurent Mauvignier, simple, clair, épuré, que l’on entend distinctement – une fois n’est pas coutume : les récitants sont dotés de micros qui sont ici le confort du spectateur ; on devrait à Avignon en tirer une règle générale.

Les danseurs sont le reste, le texte et l’au-delà du texte.

La scène première est celle des premiers pas de notre homme face  à une bande de voyous  qui lui reprochent d’avoir fui durant la guerre, le menacent et le dépouillent pour assouvir une vengeance qui est l’autre nom de la jalousie, de l’amertume et du désespoir. Cette scène, toute de violence psychologique au milieu des ombres et de la nuit, est d’une grande intensité ; elle est tout à la fois le remords, la désillusion, et quelquefois l’effroi, de tous les exilés qui rentrent au pays.

Tout a changé et le cimentière est devenu immense. Le tableau de la traversée du cimetière au milieu des danseuses qui sont tout ensemble les croix, les sépulcres et les feux follets, dans des mouvements tenus, au sol, tantôt ondulants, reptiliens, tantôt dressés comme le granit, une clarté de lune menaçante sur le mur, est éblouissante.

Il y a aussi la remémoration du mariage arrangé de Katja, la mariée en robe à crinoline, noire de deuil, que des noceurs arrachent lentement dans une ronde oppressante, découvrant le corps nu de la sacrifiée, enserré, emprisonné sous l’armature des cerceaux de bois, avant de revêtir, chacun, ces lambeaux de robe qui n’est plus en d’élégants vestons de cérémonie. Esthétiquement, cette ronde ritualisée, cette liturgie funèbre est la plus belle vue depuis l’habillage du Pape dans  « La vie de Galilée » de Brecht, mise en scène par Vittez  à la Comédie française il y a plus de vingt ans. Et du point de vue du sens, la scène est une métaphore élégante et puissante des mariages arrangés, la femme toujours nue et prisonnière et le plaisir de la noce celui  des convives à la fête et d’eux seuls. Ce tableau suffirait à justifier le spectacle.

Mais il y a le reste, les scènes des hommes au bordel, les parpaings grillagés autrement disposés en avant-scène devenant sex-shop ou dance-floor, des strip-teaseuses à la barre, les hommes un instant tenus en respect derrière le grillage surgissant soudain pour s’emparer des corps ; la scène du souvenir du premier amour entre notre exilé et Katja ; la rencontre entre l’exilé et le mari de Katja ; les règlements de comptes entre voyous ; les coups de feu et les sacs poubelles que l’on se jette à la figure comme des armes, les grenades dégoupillées de nos souvenirs morts .

Danse ? Théâtre ? Peu importe et Preljocaj se joue bellement des rôles, les récitants étant agiles et les danseurs disant du texte de temps en temps. A la fin, un chœur de femmes se forme sans distinction, récitante et danseuses mêlées, un chœur comme on respire encore, un coeur d’oxygène et de sagesse, une couronne de fleurs ondulant sur une tombe.

C’est qu’au-delà du propos sur l’exil, le retour au pays et les désastres de la guerre, cette soirée est un hommage mélancolique,  sensible,  très sensible, aux femmes, qui ne sont jamais les protagonistes de la guerre et dont le sort dépend moins de la guerre que des hommes.

Il y a des chorégraphes bavards. Angelin Preljocaj s’en garde. Ce «  Retour » est une épure tenue, silencieuse et profonde. Nocturne. Belle et envoûtante. On sort de là non comme d’un champ de ruines après la guerre, mais saisi d’avoir vu d’aussi belles fleurs repousser entre les tombes. Comme le signe fragile d’une renaissance à notre portée. Merveilleux !

   

07/07/2015

Festival d'Avignon, " Le Roi Lear" Shakespeare, Olivier Py, Cour d'honneur

Il en est des mises en scène de théâtre comme des œuvres d’art contemporain. Le discours sur le projet tient lieu de réalisation.

Le « Roi Lear » d’Olivier Py se veut une digression sur le silence, celui de Cordelia, la fille préférée du Roi qui au moment de la donation-partage du royaume, écoeurée par la flagornerie de ses sœurs, refuse d'offrir à son père la preuve d’amour qu’il réclame d’elles avant de les doter. Pour Shakespeare, ce silence qui conduit le roi à déshériter sa fille taisante, celle qui lui résiste, est le début du drame, un drame obscur et violent, où l’ingratitude et la bassesse des deux aînées et de leurs époux vont conduire le vieux roi à la solitude et à la misère, au désespoir et à la mort tandis qu’il mesure trop tard la pureté et la sincérité de Cordelia.

Au drame et à la poésie. Car le roi devient errant, mendiant sur la lande battue par les vents où les éléments se déchaînent, accompagné par un bouffon, un fol, et rencontre le fils banni d’un de ses plus fidèles chevaliers, Edgar, lui-même victime d’un complot ourdi par son demi-frère Edmond, bâtard qui ne supporte pas d’être privé de sa part d’héritage, et qui erre incognito en se faisant passer pour fou afin d’échapper à la vengeance de son père qui le croit à tort coupable. Le trio de ces fous, le déchu, le banni et le bouffon, est, dans la pièce, d’une intensité poétique sans égale, très shakespearienne, tragédie, farce et poésie mêlées.

Le silence comme impuissance à dire les choses ou à rendre compte du monde nous dit Olivier Py. Le silence d’après Auschwitz. Soit ! Shakespeare se prête à toutes les interprétations et celle-ci n’est pas tout à fait gratuite s’agissant d’une pièce où le refus de dire de Cordelia lance l’intrigue et où de nombreux dialogues sont ceux de fous, les vrais et les faux, de sorte que la parole y a en effet un statut particulier.

Pour que nul n’en ignore, un néon géant barre l’immense mur de la cour d’honneur. On y lit comme une intention au stabiloboss : « Ton silence est une machine de guerre ».

La profusion d’Olivier Py, profusion des registres, profusion de la déclamation hurlante qu’il a imposée à ses comédiens, profusion des idées de mise en scène, les pires et les meilleures, comme la saturation sonore qui affecte la bonne compréhension de ce qui est dit et qui n’est pas entendu, surtout à des moments décisifs de la pièce, est, elle, une véritable épreuve pour le spectateur, ravi, après trois heures d’essorage, d’en avoir terminé.

La mise en scène de Py ne me paraît pas d’abord en cause. Elle est comme toujours intelligente, kitch et boursoufflée, très Pierre et Gilles. Une Cordélia en tutu, la bouche barrée de scotch, pure et irréelle, est merveilleuse ;  Edgar, le fils légitime banni, nu, une couverture de survie à la main et son demi-frère, Edmond, le traître, en mauvais garçon, casque de moto et cuir noir sont de jolies incarnations, tout sauf gratuites ;  le décor des actes IV et V où l’on ôte le plancher morceau par morceau pour découvrir le rond d’une arène de glaise où les corps disparaissent un à un, la scène de la campagne aux environs de Douvres où Gloucester auquel on a arraché les yeux et son fils Edgar qui ne s’est pas encore dévoilé avancent en déséquilibre sur des chaises, Cordélia sur le lit de son père agonisant sont de très beaux moments de théâtre.

Mais hélas, d’une pièce à laquelle on ne pige que tchi… Au point de se demander si les lettres de néon qui forment le mot «  Rien » qui circule en panneau sur la scène  n’est pas tout ce qui reste de l’oeuvre entre les mains d’Olivier Py  qui semble s’être perdu en cours de route, n’ayant mis en scène que son brouillon du « Roi Lear » dont il nous propose une nouvelle traduction « au galop ». Après Yves Bonnefoy, il fallait oser…

Non, le pire n’est pas la mise en scène – on sait qui est Olivier Py, artiste bouillonnant et fertile aux mises en scènes bavardes et colorées, d’inspiration adolescente, un peu m’as-tu-vu, plus cliché que chiqué, pas très intello mais qui s’accroche, attachant ; enfin ni Peter Brook ni Ostermeier. Le pire c’est la direction d’acteur.

Le Lear de Philippe Girard est un gueulard, la voix mal placée et le timbre assourdi, de ces voix de ténor, un peu en arrière de la gorge. Et le paradoxe est qu’à force de hurler son texte, on ne l’entend plus. Moins mauvais à la fin cependant.

Il ne reste rien de Goneril et de Régane, sauf quelques images de la « Reine Margot » de Chéreau. Putassières et ensanglantées. Dommage tout de même pour Olivier Py.

Le Fou de Jean-Damien Barbin hurle aussi ; c’est moins éprouvant que de tenter d’écouter Lear, mais le texte se perd quand même. Il est le fil blanc de la pièce, s’il s’effondre, tout s’obscurcit. Heureusement, il chante. Bien mieux qu’on ne lui fait dire son texte.

Soyons jutes, la famille Gloucester- l’autre histoire d’héritage, le noble convaincu par son bâtard de bannir son fils légitime - est mieux lotie.

Nâzim Boudjenah de la Comédie française campe un Edmond mauvais garçon crédible et fort audible. Matthieu Dessertine relève la pièce d’une grande poésie, nu comme un ver mais d’une présence inouïe, à la diction impeccable, comme son père, Jean-Marie Winling, que je ne connaissais que de la télé ( « Falco », « Le commissaire Magellan », mille excuses pour l’aveu de telles références), qui est un Gloucester sage, profond, plein de pitié. Et vraiment Winling, dans un jeu plus traditionnel mais de beaucoup de densité,  écrase le désincarné Philippe Girard.

Le Oswald enfin de Emilien Diard-Detoeuf, joue brillamment l’homme de cour vibrionnant, cynique et agaçant, comme s’il avait profité de la marginalité de son personnage pour échapper à la direction d'acteurs d’Olivier Py.

Deux familles, deux histoires d’héritage : dans la cour d’honneur du palais des papes, par une nuit sans Mistral, on en entend distinctement qu’une. Là est le plus rageant pour qui aime Shakespeare et toutes les variations auxquelles son « Roi Lear » peut se prêter.

On sort en songeant à « une fable racontée par un idiot, une fable pleine de bruit et de fureur et qui ne signifie rien ».

C’est la définition de la vie dans Macbeth. C’est ce qui restera, hélas, de ce spectacle.

28/06/2015

"Monsieur Ouine" de Georges Bernanos, Biblio, Le Livre de Poche

Il est des livres obscurs et vertigineux que l’on lit comme on marche à tâtons dans la nuit, avançant d’un pas mal assuré, un peu craintif , mu par une force étrange et mystérieuse, ne sachant pas trop où l’on va et où ils nous mènent. On s’y sent tour à tour agacé ou perdu, un peu bête de ne pas tout comprendre, frustrés que tant de choses nous échappent –on le sent, on en est même sûr. Et pourtant ces livres nous attrapent, nous collent à la peau, nous bousculent et nous hantent. Il y a Dostoïevski, bien sûr, le plus souvent ; « Le Bruit et la Fureur" de Faulkner ; « Au-dessous du Volcan » pour les plus fragiles ;  Robert Musil et James Joyce pour les plus endurcis.

« Monsieur Ouine »est de ces livres-là.

C’est le dernier roman de Bernanos. Il mit neuf ans à l’écrire et le livre fut publié à deux reprises dans des versions différentes, en 46 et 55 ; la dernière, posthume, complétée par des feuillets que l’auteur avait tardivement remis à un ami. 

Un crime est commis au village, un jeune valet de ferme est trouvé mort dans un fossé et la communauté prend feu. « Il ressemble à une énorme toupie folle, ça tourne, ça ronfle, ça jetterait bas les murs ».  On se suspecte, on se dénonce, on se planque, on se suicide, on lynche une leste châtelaine au bord de la tombe de la petite victime, on agonise. Fenouille - c’est le nom de ce village- exsude ses humeurs, son néant, sa sensualité rance et ses mystères, sans manquer de se divertir de tant de drames qui l’étourdissent.

Il y a là «Jambe-de-Laine  », Ginette, la châtelaine trop maquillée qui court les routes dans une charrette tirée par une énorme jument, tel un cavalier de l’Apocalypse.

Anthelme, son époux, qui se meurt d’une gangrène diabétique «  une pauvre chair en pleine fermentation, saturée de sucre et d’alcool, un moût ».

Eugène, le braconnier, qui a épousé la fille d’un nobliau ruiné qui fuit «  toutes les puissance raisonneuses contre lesquelles on le croit révolté, alors qu’il se contente de les fuir, exactement comme les bêtes qu’il traque jour et nuit le fuient lui-même, sans haine et presque sans peur, aussi naturellement qu’elles boivent et mangent », Eugène qui a son idée sur la justice des hommes : « il faut toujours mentir à la justice. Que vous leur laissiez sortir une vérité de leur sac, pas plus gros qu’un grain de riz, le reste y passe, vous êtes fait ».

Le maire, Arsène, à l’appendice nasal gros comme ses péchés de jadis (« c’est mon  gris-gris disait-il jadis aux demoiselles »), un nez difforme qui bande comme un sexe, doué d’une puissance olfactive hors du commun, un nez désormais assagi et qui n’est plus qu’ «une espèce de pudeur comique ». Cependant les odeurs respirées, humées, les odeurs de stupre et de fornication, les parfums et la charogne demeurent. Arsène se lave à grande eau, « se frotte avec frénésie comme s’il en voulait à sa vieille peau », mais rien n’y fait « Le difficile, voyez-vous, c’est d’avoir pitié de soi ».

Il y a des enfants, et parmi ceux-là, Philippe que l’on débaptise Steeny, élevé par deux femmes qui se désirent, sa mère peu aimante et sa sensuelle gouvernante anglaise, un enfant qui s’échappe de ce vase clos et erre pour s’embroncher aux adultes qu’il tracasse de son insolence et de sa puberté.

Et puis il y a là un curé et M. Ouine.

Le curé est jeune, candide, apeuré. Il apparaît faible et tourmenté, comme souvent chez Bernanos, mais ce curé qui dit son fait au village, je l’adore. Son sermon lors de la messe d’enterrement de la petite victime est tel le discours du Grand Inquisiteur dans « Les Frères Karamazov », un livre dans le livre : «  Que demanderez-vous à votre prêtre ? des prières pour ce mort ? Mais je ne puis rien sans vous. Je ne puis rien sans ma paroisse, et je n’ai pas de paroisse. Il n’y a plus de paroisse, mes frères…tout juste une commune et un curé, ce n’est pas une paroisse […] Que suis-je parmi vous ? Un cœur qui bat hors du corps, avez-vu vous ça, vous autres ? » . Et de refuser de bénir le corps du petit vacher parce qu’il refuse de bénir le péché du crime qu’il impute à cette paroisse sans Dieu. 

Et il y a M. Ouine, un ancien professeur de langues vivantes qu’hébergent la châtelaine et son époux. Lui, à la différence du curé, sait s’emparer des âmes, y pénétrer et les séduire, mais pour rien, sinon peut-être pour les corrompre :  « Je n’ai eu faim que des âmes. Que dire faim ? Je les ai convoitées d’un autre désir, qui ne mérite pas le nom de faim […] Je ne souhaitais pas faire d’elles mes proies. Je les regardais jouir et souffrir ainsi que Celui qui les a créées eût pu les regarder lui-même, je ne faisais ni leur jouissance ni leur douleur […] je me sentais leur providence, une providence presqu’aussi inviolable dans ses desseins aussi insoupçonnable que l’autre ».

On aurait tort de croire que ce livre est encore un « roman de soutanes » selon le mot cruel de Léon Daudet à propos de l’œuvre de Bernanos. Bernanos est un entomologiste des « âmes ». Le mot fait peur ? Un personnage nous dit qu’il s’agit seulement de « la vérité des êtres », de « leurs mobiles secrets ». Ce n’est certainement pas la définition qu’en donnerait l’auteur lui-même, mais peu importe. L’essentiel, c’est que cette définition nous rassure.

« Monsieur Ouine », livre si mystérieux,  a fait l’objet de dizaines d’études savantes et contradictoires qui y lisent majoritairement la dénonciation d’un monde sans Dieu, complètement sécularisé où les hommes sont devenus libres comme des bêtes. L’attraction et le triomphe du démoniaque.

Lu plus d'un demi-siècle plus tard, il est l’IRM de nos tourments contemporains. Une météorite de feu dans un ciel turbulent et vide. « Il n’y a eu en moi ni bien ni mal, aucune contradiction, la justice ne saurait plus m’atteindre- je suis hors d’atteinte- tel est probablement le véritable sens du mot perdu. Non pas absous ni condamné, notez-bien : perdu- oui, perdu, égaré, hors d’atteinte, hors de cause ».

Voilà longtemps qu’on a refermé nos missels et la porte de nos églises ne s’ouvre plus, sauf le cercueil, que sur des touristes en goguette. Alors que reste-t-il de ce livre ?

Une vertigineuse auscultation des âmes, exempte de mépris et de jugement personnel, une langue voluptueuse de profondeur et de justesse, une clairvoyance horrible sur l’envers de notre temps. Une pitié des hommes comme l’ultime charité d’un monde déserté par Dieu.

« Le diable, voyez-vous, c’est l’ami qui  ne reste jamais jusqu’au bout »

Oui, c’est cela qui m’a bouleversé. Pour moi, « Monsieur Ouine » est un livre de grande charité. Pas de compassion, qui est un sentiment. De charité qui est une vertu.