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28/06/2015

"Monsieur Ouine" de Georges Bernanos, Biblio, Le Livre de Poche

Il est des livres obscurs et vertigineux que l’on lit comme on marche à tâtons dans la nuit, avançant d’un pas mal assuré, un peu craintif , mu par une force étrange et mystérieuse, ne sachant pas trop où l’on va et où ils nous mènent. On s’y sent tour à tour agacé ou perdu, un peu bête de ne pas tout comprendre, frustrés que tant de choses nous échappent –on le sent, on en est même sûr. Et pourtant ces livres nous attrapent, nous collent à la peau, nous bousculent et nous hantent. Il y a Dostoïevski, bien sûr, le plus souvent ; « Le Bruit et la Fureur" de Faulkner ; « Au-dessous du Volcan » pour les plus fragiles ;  Robert Musil et James Joyce pour les plus endurcis.

« Monsieur Ouine »est de ces livres-là.

C’est le dernier roman de Bernanos. Il mit neuf ans à l’écrire et le livre fut publié à deux reprises dans des versions différentes, en 46 et 55 ; la dernière, posthume, complétée par des feuillets que l’auteur avait tardivement remis à un ami. 

Un crime est commis au village, un jeune valet de ferme est trouvé mort dans un fossé et la communauté prend feu. « Il ressemble à une énorme toupie folle, ça tourne, ça ronfle, ça jetterait bas les murs ».  On se suspecte, on se dénonce, on se planque, on se suicide, on lynche une leste châtelaine au bord de la tombe de la petite victime, on agonise. Fenouille - c’est le nom de ce village- exsude ses humeurs, son néant, sa sensualité rance et ses mystères, sans manquer de se divertir de tant de drames qui l’étourdissent.

Il y a là «Jambe-de-Laine  », Ginette, la châtelaine trop maquillée qui court les routes dans une charrette tirée par une énorme jument, tel un cavalier de l’Apocalypse.

Anthelme, son époux, qui se meurt d’une gangrène diabétique «  une pauvre chair en pleine fermentation, saturée de sucre et d’alcool, un moût ».

Eugène, le braconnier, qui a épousé la fille d’un nobliau ruiné qui fuit «  toutes les puissance raisonneuses contre lesquelles on le croit révolté, alors qu’il se contente de les fuir, exactement comme les bêtes qu’il traque jour et nuit le fuient lui-même, sans haine et presque sans peur, aussi naturellement qu’elles boivent et mangent », Eugène qui a son idée sur la justice des hommes : « il faut toujours mentir à la justice. Que vous leur laissiez sortir une vérité de leur sac, pas plus gros qu’un grain de riz, le reste y passe, vous êtes fait ».

Le maire, Arsène, à l’appendice nasal gros comme ses péchés de jadis (« c’est mon  gris-gris disait-il jadis aux demoiselles »), un nez difforme qui bande comme un sexe, doué d’une puissance olfactive hors du commun, un nez désormais assagi et qui n’est plus qu’ «une espèce de pudeur comique ». Cependant les odeurs respirées, humées, les odeurs de stupre et de fornication, les parfums et la charogne demeurent. Arsène se lave à grande eau, « se frotte avec frénésie comme s’il en voulait à sa vieille peau », mais rien n’y fait « Le difficile, voyez-vous, c’est d’avoir pitié de soi ».

Il y a des enfants, et parmi ceux-là, Philippe que l’on débaptise Steeny, élevé par deux femmes qui se désirent, sa mère peu aimante et sa sensuelle gouvernante anglaise, un enfant qui s’échappe de ce vase clos et erre pour s’embroncher aux adultes qu’il tracasse de son insolence et de sa puberté.

Et puis il y a là un curé et M. Ouine.

Le curé est jeune, candide, apeuré. Il apparaît faible et tourmenté, comme souvent chez Bernanos, mais ce curé qui dit son fait au village, je l’adore. Son sermon lors de la messe d’enterrement de la petite victime est tel le discours du Grand Inquisiteur dans « Les Frères Karamazov », un livre dans le livre : «  Que demanderez-vous à votre prêtre ? des prières pour ce mort ? Mais je ne puis rien sans vous. Je ne puis rien sans ma paroisse, et je n’ai pas de paroisse. Il n’y a plus de paroisse, mes frères…tout juste une commune et un curé, ce n’est pas une paroisse […] Que suis-je parmi vous ? Un cœur qui bat hors du corps, avez-vu vous ça, vous autres ? » . Et de refuser de bénir le corps du petit vacher parce qu’il refuse de bénir le péché du crime qu’il impute à cette paroisse sans Dieu. 

Et il y a M. Ouine, un ancien professeur de langues vivantes qu’hébergent la châtelaine et son époux. Lui, à la différence du curé, sait s’emparer des âmes, y pénétrer et les séduire, mais pour rien, sinon peut-être pour les corrompre :  « Je n’ai eu faim que des âmes. Que dire faim ? Je les ai convoitées d’un autre désir, qui ne mérite pas le nom de faim […] Je ne souhaitais pas faire d’elles mes proies. Je les regardais jouir et souffrir ainsi que Celui qui les a créées eût pu les regarder lui-même, je ne faisais ni leur jouissance ni leur douleur […] je me sentais leur providence, une providence presqu’aussi inviolable dans ses desseins aussi insoupçonnable que l’autre ».

On aurait tort de croire que ce livre est encore un « roman de soutanes » selon le mot cruel de Léon Daudet à propos de l’œuvre de Bernanos. Bernanos est un entomologiste des « âmes ». Le mot fait peur ? Un personnage nous dit qu’il s’agit seulement de « la vérité des êtres », de « leurs mobiles secrets ». Ce n’est certainement pas la définition qu’en donnerait l’auteur lui-même, mais peu importe. L’essentiel, c’est que cette définition nous rassure.

« Monsieur Ouine », livre si mystérieux,  a fait l’objet de dizaines d’études savantes et contradictoires qui y lisent majoritairement la dénonciation d’un monde sans Dieu, complètement sécularisé où les hommes sont devenus libres comme des bêtes. L’attraction et le triomphe du démoniaque.

Lu plus d'un demi-siècle plus tard, il est l’IRM de nos tourments contemporains. Une météorite de feu dans un ciel turbulent et vide. « Il n’y a eu en moi ni bien ni mal, aucune contradiction, la justice ne saurait plus m’atteindre- je suis hors d’atteinte- tel est probablement le véritable sens du mot perdu. Non pas absous ni condamné, notez-bien : perdu- oui, perdu, égaré, hors d’atteinte, hors de cause ».

Voilà longtemps qu’on a refermé nos missels et la porte de nos églises ne s’ouvre plus, sauf le cercueil, que sur des touristes en goguette. Alors que reste-t-il de ce livre ?

Une vertigineuse auscultation des âmes, exempte de mépris et de jugement personnel, une langue voluptueuse de profondeur et de justesse, une clairvoyance horrible sur l’envers de notre temps. Une pitié des hommes comme l’ultime charité d’un monde déserté par Dieu.

« Le diable, voyez-vous, c’est l’ami qui  ne reste jamais jusqu’au bout »

Oui, c’est cela qui m’a bouleversé. Pour moi, « Monsieur Ouine » est un livre de grande charité. Pas de compassion, qui est un sentiment. De charité qui est une vertu.  

 

21/06/2015

"La loi du marché" de Stéphane Brizé avec Vincent Lindon

Non, ce film  n’est pas caricatural, Mme Parisot !

Ce film est la vie même, ou ce qu’il en reste. Quand on est ouvrier. Aujourd’hui.

Les rendez-vous à Pôle-Emploi, les stages de reconversion qui ne débouchent sur rien, les entretiens de recrutement par Skype, les séances collectives de coaching entre chômeurs où la violence et l’humiliation s’horizontalisent  (« qu’avez-vous pensé de la prestation de votre camarade ? »), les traites à payer, le mobil home qu’acculé on doit vendre, les grandes surfaces, ces champs de foire tristes de la consommation et de la fauche, qui seules embauchent parce que la crise fait exploser la démarque inconnue et qu’il faut surveiller, tout surveiller, surveiller tout le monde, les clients et les caissières.

On est loin du monde fantasmé des prolos de Robert Guédiguian de la Côte bleue, avec ses solidarités ouvrières, le soleil, la mer, la pétanque et la merveilleuse Ariane Ascaride. Ici, c’est l’épuisement qui domine, et le mutisme.  Condamné  à fermer sa gueule.

La force de ce film tient précisément à cette violence entre le mutisme du héros, quinquagénaire qui se retrouve au chômage, et la phraséologie stéréotypée et condescendante de ses interlocuteurs. La vie n’est plus qu’un affreux stage d’évaluation pour rien, d’autant plus insupportable que chacun est convaincu de s’adresser à l’autre avec empathie ou ménagement, délivrant des conseils, invitant à la prise de parole quand pourtant il n’y a plus rien à dire.

Mme Parisot qui dit avoir détesté ce film pour ce qu’il avait d’idéologique n’a pas compris grand-chose. La violence dénoncée n’est pas celle des patrons, des banquiers ou de Pôle-Emploi. C’est celle d’une époque. Une des scènes les plus dures est celle de la vente du mobil-home, la violence du « Bon Coin » où on négocie entre nous comme le feraient des « fonds vautour ».

Vincent Lindon est évidemment impeccable et même plus que cela. Sa densité est bouleversante. Et les fulgurants éclairs de colère qui électrisent son regard triste méritent à eux seuls une Palme. Les non-professionnels qui l’entourent, la banquière, les caissières ou les vigiles de supermarché, les conseillers Pôle-Emploi, le directeur du magasin, le DRH, sont épatants et donnent au film un grand ton de vérité.

C’est peut-être là le problème. Car, révérence gardée, ce film est ennuyeux comme la pluie. Il peut sans doute plaire à Cannes, exotisme social ou voluptueuse frayeur mélanchonienne oblige. Mais il est étranger au cinéma. Pas un plan, pas une mise en scène, pas une situation qui soient de cinéma. Voilà pourquoi, j’en suis sorti affreusement déçu.

Les meilleures scènes (la vente du mobil home, le jeune rebeu qui vient de voler des écouteurs, la caissière qui récupère les coupons de réduction et la leçon de rock) font songer au programme télé « Strip Tease », cet excellent documentaire de scènes prises sur le vif sans commentaire ni voix off. A « Strip Tease » mais en un peu moins bien.

Mme Parisot, si elle n’était pas de son époque, aurait pu dire seulement cela. Mais l’époque étant ce qu’elle est, même elle, surtout elle, sans doute ne le peut-elle pas…

 

 

 

24/04/2015

"Je suis Juan de Pareja" d'Elisabeth Borton de Trevino, édit Médium, trouvable au Grand Palais

On visite l’expo Velasquez au Grand Palais et soudain les références à « l’esclave » de Velasquez intriguent. Il y avait donc des esclaves dans l’Espagne métropolitaine du XVIIème siècle ? On cherche, on furète et on apprend qu’en effet, il y a encore à cette époque des esclaves à Cadix, Séville ou Madrid, des morisques, des turcs, des arabes ou des noirs, ceux-là nés de mères africaines ou d’outre-Atlantique, elles-mêmes immigrées et attachées à une maison dont elles étaient les domestiques, des esclaves sous statut, qui pouvaient être baptisés mais le baptême ne valait pas affranchissement, pour cela il fallait une lettre du maître, des esclaves qui pouvaient se marier mais donnaient alors des lignées d’enfants sous statut d’esclaves, des esclaves qui pouvaient être vendus ou dont on pouvait hériter.

Ce fut le cas du grand peintre Velasquez qui hérita d’un esclave dans des conditions obscures, un esclave dont l’histoire a conservé la trace, qui travaillait à ses côtés, qui a fait avec lui le voyage en Italie, qui s’est trouvé associé à son atelier à la cour de Philippe IV avant d’être affranchi par son maître. Cet esclave, c’est Juan de Pareja dont Velasquez a fait un portrait qui se trouve au Moma de New York, tableau qui n’a pas, hélas, fait le voyage à Paris.

Elisabeth Borton de Trevino, dont je sais peu de chose sinon que c’est une américaine qui a épousé un richissime mexicain, a publié en 1965 un joli petit livre destiné à la jeunesse sur Juan de Pareja. C’est un roman sans prétention, au style simple et limpide, qui reconstitue ou brode sur cette histoire d’amitié entre Velasquez et son esclave en restituant dans une vaine populaire et quelque fois picaresque mais non sans finesse, l’Espagne du XVIIème siècle, la vie des familles d’alors, le travail d’atelier, l’ennui de ce roi triste et les œuvres de ce peintre taciturne.

Le précieux de ce livre, c’est bien sûr le portrait de Velasquez qui s’en dégage avec des annotations sensibles et pénétrantes sur quelques unes de ses toiles,  le récit de la visite de Rubens à la cour d’Espagne, celui de la jalousie des peintres italiens quand Velasquez s’approche du Vatican et du Pape Innocent X qui lui commande un portrait, l’évocation de Murillo enfin, homme bienveillant et attentif au sort de son prochain.   

Son intérêt, c’est aussi de nous rappeler, dans une manière un peu naïve, qu’il y avait encore des esclaves dans l’Espagne du Siècle d’Or que de bienveillants génies de notre civilisation ont tardé à affranchir, ne s’avisant pas même qu’à défaut, cet homme serviable à leur côté demeurait statutairement une chose.

L’esclavage sera aboli en Espagne métropolitaine en 1836.  

Ce livre qui vient d’être réédité à l’occasion est une très jolie et assez précieuse entrée en matière à la belle expo du Grand Palais.