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14/02/2015

"Les Premiers de leur siècle", Christophe Bigot, éd. La Martinière

Ce livre devrait être un feu d’artifice. Peintres, musiciens, égéries et grandes amoureuses entre Paris et Rome du néo-classicisme finissant à l’époque romantique. 

On y suit le peintre Ingres, nommé à l’Académie de France à Rome (la villa Médicis), qui y reçoit Liszt accompagné de Marie d’Agoult, laquelle a quitté son époux, descendant de la plus haute aristocratie française, par passion pour le beau et infidèle compositeur, de six ans plus jeune qu’elle et dont elle est enceinte ; Sainte-Beuve, « mélange de servilité et de perfidie, d’obséquiosité sournoise et de gourmandise adipeuse »,  médisant et flagorneur ( « Sainte Bave ») qui fait sa cour à la comtesse ; on y évoque George Sand, Chopin, Stendhal, Delacroix «  son élégance d’évêque passé par l’école du dandysme » et quelques autres tels Lamennais et Lacordaire.

Quelques portraits font le livre : celui d’Ingres, très réussi, auguste signature d’un art qui s’essouffle, vain conservateur du dessin et de la ligne pure quand Chassériau et Delacroix choisissent la couleur et les formes, son épouse Madeleine, qui fait contraste dans ce monde, lingère à Guéret difficile à marier ( « physionomie commune, regard sans esprit »), pas mondaine pour un sou, mais femme d’une vie, et Marie d’Agoult, bien sûr, qui domine le récit.

Grande amoureuse mais d’un seul homme, d’une vive intelligence, exaltée, cyclothymique,  ombrageuse, décidée et vaniteuse, affligée et conquérante, trompée mais jouant aux divinités orientales lorsque son amant le lui propose, ravie qu’un culte s’organise autour d’elle, mauvaise mère qui place ses trois enfants tout en prodiguant dans les salons les principes d’éduction de « L’Emile », finalement abandonnée par Liszt et revenant en 48 à Paris, tel le fils prodigue, affronter courageusement médisances et les conventions sociales dont elle s'est affranchie en tenant un salon, désormais républicain, qui sera l’un des plus couru de l’Empire libéral. Mais haïssant tour à tour Balzac pour avoir fait d’elle le modèle de sa Béatrix et Hugo, indifférent à sa compagnie. 

Ce livre se présente comme une lettre que le peintre Henri Lehmann, élève d’Ingres, adresse à la fille de la comtesse d’Agoult au décès de celle-ci.

Henri Lehmann ? La postérité a été bien chiche avec lui. Peintre sous l’influence académique d’Ingres ; dominé par les caprices de Marie d’Agoult dont il sera une manière de factotum falot ; instrumentalisé par Liszt qui s’en fait un bouclier contre la jalousie et les sautes d’humeur de sa possessive maîtresse ; dominé et bousculé par son cadet Chassériau.

Ajoutons la poisse qui marque son œuvre. La commande officielle la plus importante qu’il honorera dans la galerie des fêtes de l’Hôtel de ville de Paris au début du Second Empire périra dans les flammes de la Commune, il n’en reste rien. Ses fresques de la basilique Sainte-Clotilde sont si ratées qu’il prie qu’on les détruise, on lui accorde cette faveur à la condition qu’il décore une salle d’audience au palais de justice, en manière de travail d’intérêt général, pour sa peine. Son chef d’œuvre ? Des fresques dans une chapelle de l’ I'Institut des jeunes aveugles, fermé au public et que ses pensionnaires ignorent….

Est-ce le choix d’un tel narrateur, personnage de second ordre, charmant, intimidé, honnête et sans charisme ? Le style de l’auteur ? fluide mais sans passion ni caractère, un style de dictée. Le trop sérieux parti pris documentaire ? Sans doute un peu des trois. Ce livre intéresse mais paraît bien fade, comme  écrasé par les personnages d’histoire qui le hantent. On s’attend à un tourbillon étincelant  et on patauge souvent dans des  ragots d’alcôve. Il n’y pas de grand homme pour son valet de chambre, c’est ce à quoi l’on songe en refermant ce livre. Et pour « les premiers de leur siècle », titre médiocre, c’est vraiment dommage.

Pour être juste, quelques pages sur la  révolution de févier 48, la réaction du mois de juin et une évocation fugace de la Commune sont très réussies. L’Histoire va mieux à Christophe Bigot que les tourments ou les vanités d’artistes.

11/01/2015

"La patience du franc-tireur" de Arturo Pérez-Reverte, Seuil

Un joli thriller, fort bien mené, sur le monde des graffeurs, des tagueurs, des bombeurs, de ces loups solitaires et nocturnes qui marquent les murs ou les wagons de nos transports en commun, en signant dans l’anonymat la saturation d'un espace urbain où ils ne cherchent d’autre place que clandestine, s’y construisant une renommée  codée, cryptée,  envahissante et illisible, en une langue étrangère comme un esperanto de secte.

Alejandra Valera, une passionnée du monde de l’art est missionnée pour identifier « Sniper », légende du street art espagnol, pour savoir qui se cache derrière cette signature murale, la plus brillante, la plus aventureuse, la plus artistique qui soit en Europe, et lui proposer un pont d’or : une édition de luxe de ses oeuvres et une expo au Moma. Mais un père, affligé par le décès de son fils, mort alors qu’il tentait de relever un périlleux défi que Sniper avait lancé à ses « followers » ou concurrents, le recherche aussi pour des motifs moins avouables. Qui l’identifiera le premier ? Cela aura-t-il son importance ? Voilà l’intrigue.

Arturo Pérez-Reverte qui a potassé son sujet se régale. Ils nous explique la différence entre le « bubble style » (lettrage arrondi et boursoufflé) et le « wild style » (lettrage entremêlé, pointu et dynamique, souvent difficilement lisible pour le profane) , ce qu’est un « jam » ( un concours d’impro) , l’utilité des embouts « fat cap » (accessoire que l’on ajoute au cap, l’embout de la bombe de peinture, pour obtenir des traits plus épais), pourquoi les « bloks-letters » sont un croisement entre les tags et les fresques,  les mérites du  « end-to-end » (peindre des wagons de bout en bout) et du  « top-to-botton » (de haut en bas) ou l’humiliation de se faire « toyer » (voir son « œuvre » signée ou altérée par un autre).

Mais ce Pérez-Reverte vaut surtout par sa réflexion sur la nature de l’art, ce qui en relève et ce qui n’en relève pas, ses découvreurs, ses prescripteurs et ses contempteurs,  sur ce qui en fait le prix dans une société libérale condamnée à tout valoriser en conférant non pas du mérite mais une valeur marchande à toute geste artistique, fut-elle par nature dissidente et éphémère, vouée à l’effacement ou à la destruction.

Et le monde du graff, son intention ou sa philosophie, ses acteurs, ses prouesses, ses compagnonnages et ses fractures – à tous les sens du mot-, ses prises de risques et son confort de l’entre soi, ses bandes et ses traîtres sont, ici, l’objet de très belles réflexions sur les marges sociales qui s’imposent au cœur de la cité et sur ces jeunes qui se rêvent désormais stars et anonymes à la fois (Daft Punk, les Anonymous, etc.).

Le tout avec l’élégance du conteur, maître dans l’art de l’intrigue et de la construction du récit, lequel nous est livré par un narrateur qui est une narratrice, lesbienne de surcroît, avec une vérité de ton et un effet d’authenticité étonnants.

Ce n’est pas la première fois que Pérez-Reverte explore les formes de l’art autour d’interrogations contemporaines. Il l’avait fait, à propos de la photographie de guerre et – déjà- de la peinture murale dans « Le Peintre de batailles », son chef d’œuvre à mettre entre les mains de tout étudiant en école de journalisme.

« La patience du franc-tireur » est de la même famille, mais hélas pas de la même eau. Car il y a, chez l’auteur, une retenue finale, presque un retournement, qui sonne comme une trahison de son propos d’ensemble, de tout ce qu’il avait exposé de profond et de sensible sur cet art de rue, cette passion parfois irraisonnée mais souvent grandiose des graffeurs consistant à « vivre du côté trouble de la ville », comme il est joliment écrit.  « Vivre du côté trouble de la ville », comme les rappeurs et les fans de hip-hop. Avec arrogance peut-être, dans l’indifférence à la loi incontestablement, complaisance à soi ou vanité sans doute, mais avec une obstination  et une intransigeance qui forcent le respect.

Sans doute, Arturo Pérez-Réverte a-t-il redouté in fine de perdre un peu de respectabilité dans les cercles solennels où il navigue s’il s’était fait le chantre sans réserve de ces "zadistes" de la ville, de ces cris et de ces cicatrices qui colorent, ou pas, nos murs tristes. Comme qui brave la laideur et l’ennui.

Et cela, c’est un peu dommage, car c’est ce que l’on avait compris en le lisant…

 

 

 

19/11/2014

"L'Oranais" de Lyes Salem

Film politique sur l’Algérie pré-contemporaine de la guerre de libération jusqu’aux années 80, « L’Oranais » est l’histoire de trois amis déchirés par la désillusion. Non celle de l’Indépendance mais des promesses de la révolution nationale. Sans doute démonstratif comme tous les films engagés, le propos est néanmoins d’une liberté et d’une âpreté de ton étonnantes, surtout pour un film financé par l’Algérie.

On y voit la liesse et la grandiloquence des premiers discours, l’installation de la nomenklatura combattante dans les biens laissés vacants par les Français, l’ambition politique de l’un, la fidélité de l’autre à sa vie d’antan, le culte des héros comme seul projet et seule idéologie, les débats internes sur l’identité nationale si singulière de la nouvelle Algérie (« Après avoir été pas tout-à-fait Français, nous voilà pas complètement Arabes » dit un personnage), les ridicules ou les impasses de l’arabisation, l’apparition de la corruption,  les robinets des hôpitaux qui ne donnent plus d’eau et la police politique qui règle ses comptes.

Cette histoire est portée par des personnages d’une grande vérité, Hamid, charismatique, ambitieux, qui sait où il va (Khaled Benaissa épatant), le mystérieux Saïd (Djamel Barek, une gueule et un regard d’une profondeur bouleversante), le jeune Farid, pur cheval fougueux, sincère, libre et exigeant (Najib Oudghiri) et Djeff, le commandant Djaffar, devenu combattant par hasard et - on l’imagine- héros de la libération nationale par souci de bien faire et malgré lui. Djaffar qui a pris le maquis cinq ans auparavant apprend, le jour de l’Indépendance, qu’il est veuf  et père d’un enfant blond comme les blés et les yeux bleu Méditerranée.

Et ce fils, Bachir, à l’hérédité équivoque – petit il ressemble vaguement au matador El Juli- est une merveilleuse métaphore du propos du réalisateur, Lyes Salem, lui-même né de mère française et de père algérien. Le silence entretenu sur ses origines, les moqueries de ses camarades ou les médisances des adultes, ce qui affleure et ce qui reste tabou, ses interrogations inapaisées et longtemps sans réponse, ce père combattant qui s’affiche contre l’évidence comme son seul géniteur, sont toute l’histoire de l’Algérie et une belle réflexion sur la vérité des racines. Ce que nous dit Lyes Salem, c’est que cet enfant né d’un crime, comme l’Algérie nouvelle de la colonisation, a aussi un parent qui est la France et que tout va mieux quand on le sait et qu’on l’assume.

La mise en image, superbe de précision et de détails, est d’ailleurs un hommage rendu à l’Algérie qu’on aime, l’Algérie des cabarets oranais, des guitares espagnoles, de l’anisette qui coule à flots, de la mer et du soleil,  des beaux intérieurs toujours meublés années 30, des pique-niques à la campagne entre filles et garçons où on refait le monde, les femmes belles et en cheveux !

Mais le plus saisissant, dans ce film, reste les hommes et la manière avec laquelle la camera saisit leurs visages, comme si elle en était amoureuse. Des visages magnifiques, terriblement algériens (si on osait…), masques virils aux yeux de biche, quelquefois troublants d’androgynie, netteté des traits et volupté expressive, d’où la féminité sourd soudain, pure et fulgurante comme une violence trop longtemps contenue.

A tous égards « L’Oranais » est un petit régal, politiquement très vif, esthétiquement très Algérie française, et vaguement « gaouri » de propos ! Vu dans la grande salle du Louxor, à deux pas de Barbès, c’est top ! Et cette rêche introspection algérienne nous change des infos en continu sur les djihadistes qui décapitent à tour de sabre…