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10/11/2014

"Pas pleurer", Lydie Salvayre, Seuil, Prix Goncourt 2014

Montse (pour Montserrat) a quatre-vingt-dix ans. C’est une exilée espagnole qui a fui, non la guerre d’Espagne, mais les représailles franquistes de janvier 39 pour s’installer de l’autre côté de la frontière, avec son mari Diego qu’elle a retrouvé au camp d’Argelès-sur-Mer et sa petite fille qu’elle portait sur le dos. Elle a tout oublié des «soixante-dix ans d’un hiver interminable dans un village du Languedoc, effacées et à jamais muettes » comme pour mieux chérir ses souvenirs de l’été 36, « à l’ombre duquel elle a vécu ». Car les débuts de la guerre civile furent une fête ! Du moins pour les anarchistes qui s’inventèrent une révolution pensant que le soulèvement franquiste serait tué dans l’œuf, et avec lui, les trahisons ou les timidités de la IIème République. Une « parenthèse libertaire », « un pur enchantement », « d’innombrables villages transformés en communes collectives libres et autogérés vécurent hors du contrôle du pouvoir central, sans police, sans tribunaux, sans patron, sans argent, sans église, sans bureaucratie, sans impôt, et dans une paix presque parfaite ».

L’auteur qui est la fille de Montse raconte cette histoire, ce rêve d’un été, l’inattendue audace d’une jeune fille de 15 ans que l’on voulait placer chez le notable du coin, Jaume Burgos Obregon, lequel soupira en la regardant : «  Elle a l’air bien modeste ». Et la mère de confier à sa fille, la narratrice  « Moi, cette phrase me rend folle, je la réceptionne comme une offense, comme una patada al culo, ma chérie, una patada al culo qui me fait faire un salto de dix mètres en moi-même, qui ameute mon cerveau et qui me facilite de comprendre le sens des palabres que mon frère Josep a rapportées de Lerida ». Car Lydie Salvayre travaille le style pour restituer le poétique sabir de sa mère, où des mots espagnols éclatent soudain comme des bulles de souvenirs à la surface d'une mémoire meurtrie.

Nous sommes en Catalogne dans un petit village. Tout le monde travaille aux champs. Le père a quelques arpents de terre, « son bien le plus précieux, plus précieux sans doute que ne l’est son épouse qu’il a choisie pourtant avec le même soin que sa mule », les mères « supputent sur les possibilités matrimoniales ». Et il y a Josep, fils de ce couple, le frère de Monste, saisonnier depuis l’âge de quatorze ans comme les autres fils du village, mais qui est revenu « rouge ou plutôt rouge et noir » d’une saison à Lerida, ville qui depuis la victoire du Front Populaire de février 36 «  a chaviré jusqu’au vertige, morale culbutée, terres mises en commun, églises transformées en coopératives, cafés bruissant de slogans, et sur tous les visages une allégresse, une ferveur, un enthousiasme qu’il n’oubliera jamais ».

Le soulèvement franquiste éclate le 17 juillet 36 ; le 31 juillet Montse suit son frère Josep à Barcelone où les milices libertaires se sont emparées du pouvoir. « Des heures inolvidables » où « Montse découvre avec stupéfaction que des femmes qui ne sont pas des putes peuvent fumer comme les hommes » et où « la vie a du goût ». Montse se libère, s’amuse, devient follement amoureuse d’un jeune écrivain français qui se prénomme André et qui cherche à s’engager dans les Brigades internationales- suivez mon regard. Elle tombe enceinte, « embarazada en espagnol, le mot est plus parlant ». On la marie à Diego pour éviter l’opprobre, le fils communiste de Don Jaume, concurrent politique direct, autant dire adversaire, de Josep, le frère anar. La scène de présentation de la modeste famille au château, celle du mariage, puis de Montse veillée par Dona Sol, la belle-mère, et, Dona Pura, la sœur du maître des lieux, fieffée franquiste, sont les plus réussies du livre, comme la relation qui se noue alors entre Don Jaume, aristocrate humaniste, et la jeune Montse.

« Pas pleurer » est l’histoire de cette famille, de ces alliances et mésalliances dans un village en guerre, où un rêve de liberté soudain se fane tandis qu’une voix retentit par ailleurs, une voix que l’on n’attendait pas, tonitruante et accusatrice, celle du Bernanos des «Grands cimetières sous la lune », Bernanos, monarchiste et catholique dont le fils s’est engagé dans les Phalanges et qui, depuis Palma de Majorque, assiste « le cœur soulevé de dégoût » aux infamies franquistes sanctifiées par une Eglise qui soudain l’indigne.  Et comme si Bernanos ne suffisait pas à nous convaincre, Lydie Salvayre nous rafraîchit la mémoire (« Des prêtres distribuent à leurs ouailles des images de Sainte Croix entourée de canons »), cite sur deux pages les noms des dignitaires épiscopaux signataires d’une pétition en faveur du soulèvement, nous sommes en juillet 37, la guerre devait encore durer deux ans, et reproduit la déclaration officielle de Pie XII félicitant les franquistes le 24 avril 39 «  du don de la paix et de la victoire dont Dieu a couronné l’héroïsme de votre foi et de votre charité ».

Ce livre qui va a mas, comme dirait la mère de la narratrice, tricote ensemble une histoire personnelle et la grande Histoire, dans un style très travaillé mais très accessible, tantôt émouvant tantôt d’une folle drôlerie, avec de beaux basculements de narration qui en font le prix. Il exhume aussi l’activisme anarchiste insouciant et joyeux des premières années de la guerre civile, dont l’auteur nous dit justement qu’il a été longtemps « méconnu » et « occulté » par les communistes espagnols, les intellectuels français proches, à cette époque, du PC, le président Azana qui, soucieux de rechercher l’appui des démocraties libérales, préférait le taire et par Franco tout à sa guerre entre les catholiques et le communisme athée.   

« Pas pleurer » est un conservatoire de la mémoire. Et singulièrement de la mémoire des exilés, souvent plus intransigeante que la mémoire de « ceux de l’intérieur », plus rétive au temps qui passe, plus sourde à la réflexion rétrospective. De ce point de vue, avoir fait de Montse une amnésique est d’une grande habileté. Et on ne saurait reprocher à l’auteur d’être fidèle aux plus beaux et univoques souvenirs de sa mère. Mais il est étrange de relever combien la jeune génération d’écrivains espagnols (Del Prada, Cercas) est plus circonspecte sur les causalités et les tourments de la tragédie espagnole, guerre civile et ses suites. Circonspecte, il est vrai parfois jusqu’au révisionnisme. Pour sûr, ce Prix Goncourt nous remet dans les clous !

Lydie Sylvaire écrit avec engagement et sincérité : « Tandis  que le récit de ma mère sur l’expérience libertaire de 36 lève en mon cœur je ne sais quel émerveillement, je ne sais quelle joie enfantine, le récit des atrocités décrites par Bernanos, confronté à la nuit des hommes, à leurs haines et à leurs fureurs, vient raviver mon appréhension de voir quelques salauds renouer aujourd’hui avec ces idées infectes que je pensais, depuis longtemps, dormantes ». Mais je lis dans le Bartolomé Bennassar « La Guerre d’Espagne et ses lendemains » (publié chez Perrin  en 2004 – à mettre entre toutes les mains de qui souhaite une histoire équilibrée qui dit tout des atrocités de tous, en ce compris les anarchistes et les trotskystes du POUM),  cette phrase d’Indalecio Prieto, chef du PSOE et ministre de la Défense de plusieurs gouvernements du Front Populaire, prononcée le 1er mai 36, plus de deux mois avant le soulèvement franquiste, l’Espagne étant déjà en proie à des agitations anarchistes et prérévolutionnaires, et qui ne manque pas non plus de sonner à nos oreilles contemporaines : «  Un pays peut supporter la convulsion d’une révolution, quel que soit le résultat ; mais ce qu’il ne peut pas supporter c’est l’hémorragie constante du désordre public sans finalité révolutionnaire immédiate ; ce qu’une nation ne peut supporter, c’est l’usure de la puissance publique et de la vitalité économique par la prolongation de l’agitation, de l’angoisse et de l’inquiétude ».

« Pas pleurer » est un très beau livre, riche, sincère, sensible et agaçant comme les rêves révolutionnaires. Les Goncourt ont couronné Mélenchon !

 

 

08/11/2014

"Dora Bruder", Patrick Modiano, Folio

Il faut avoir lu un Modiano, comme désormais chacun sait…J’ai aimé par dessus tout son avant-dernier« L’herbe des nuits », chroniqué ici-même. Le Nobel qui vient de lui être attribué un peu à la surprise générale a suscité bien des rétrospectives de cette œuvre qui ne l’est pas moins (rétrospective), enfouie entre mémoire et oubli, qui exhume des personnages comme des ombres et des souvenirs inachevés, dans une prose limpide aux opacités de brouillard, au style tout de vibrations immobiles et en points de suspension. Deux ou trois personnages médiatiques qui n’ont jamais été ministre de la culture ont indiqué à cette occasion que « Dora Bruder », paru en 1997, était son meilleur.  Aussitôt acheté, aussitôt lu.

Ce livre est sans doute littérairement le moins bon de Modiano mais c’est un des plus poignants. Le narrateur tombe sur une annonce parue dans Paris Soir le 31 décembre 1941, en forme d’avis de recherche où deux parents M. et Mme Bruder donnent un signalement de leur fille Dora, 15 ans, récemment disparue. Et le narrateur part en quête comme le font les généalogistes, accède aux registres d’état civil muni d’une dérogation du procureur de la République et parvient à reconstituer l’histoire de cette famille juive, le père Ernest, juif de Vienne, engagé dans la Légion étrangère, mutilé de guerre qui se retrouve à 25 ans « sur le pavé de Paris » où il épouse Cécile de 9 ans sa cadette, elle-même exilée de Hongrie. On vit dans de petits hôtels, lui manœuvre, elle couturière, et on se saigne pour inscrire la petite Dora en mai 40 dans une institution catholique, rue de Picpus dans le 12ème arrondissement de Paris. A l’époque, la France ayant encore un  ennemi on interne dans des camps les ressortissants allemands et, depuis l’Anschluss, les Autrichiens («  On vous classe dans des catégories bizarres dont vous n’avez jamais entendu parler et qui ne correspondent pas à ce que vous êtes réellement. On vous convoque. On vous interne. Vous aimeriez comprendre pourquoi »). Est-ce pour la protéger que les parents placent leur fille à l’Oeuvre du Saint-Cœur-de-Marie ? Nul ne le sait.

Le 2 octobre 40 paraît l’ordonnance de Vichy prescrivant le recensement des juifs. Le père se présente au commissariat mais tait l’existence de sa fille ( « Ernest avait le numéro de dossier juif 49091 […] Au fond qu’est-ce qu’ils entendaient exactement par le mot « juif » ? Pour lui, il ne s’est même pas posé la question. Il avait l’habitude que l’administration le classe dans différentes catégories, et il l’acceptait sans discuter »). Mais voilà que Dora fugue le 14 décembre 41. C’est pure folie ! 700 juifs français ont été raflés deux jours auparavant, une amende collective d’un milliard de francs vient d’être infligée aux juifs, assignation des juifs à résidence qui ne peuvent plus sortir du département, couvre-feu presque partout à 18 heures dans la capitale en représailles à des attentats. Et le temps avec ça : « l’hiver 41-42 fut le plus ténébreux et le plus dur hiver de l’Occupation », neige, -15, verglas partout.  Angoisse du père qui, n’ayant pas fait recenser sa fille, hésite durant 15 jours à signaler sa fugue au commissariat.

Dora sera retrouvée le 17 avril 42, restituée à sa mère mais son père est déjà à Drancy. Elle fugue encore sans porter l’étoile jaune, obligatoire depuis le 7 juin.  Arrêtée à nouveau, internée au camp des Tourelles, où l’on interne les juifs étrangers en situation irrégulière, elle sera transférée à Drancy le 13 août 42 où elle retrouvera son père. Déportée à Auschwitz avec lui le 11 septembre 42. Sa mère suivra le 11 février 43.

Modiano explore des plans de Paris pour suivre, reconstituer ou imaginer le parcours de Dora quarante ans plus tard, étudie des archives, lit des procès-verbaux d’interpellation, des rapports de police, s’interroge sur leurs auteurs, sont-ils encore vivants ? Il se souvient de son père, juif avisé compromis dans le marché noir, qui sera arrêté peut-être en même temps que Dora, transféré au commissariat peut –être dans le même fourgon qu’elle, mais parviendra à fuir. Il évoque sa propre fugue à lui dans les années 60 ( « l’ivresse de trancher, d’un seul coup, tous les liens »), une interpellation lors d’une violente querelle de famille où son père le dénonce à la police avant de lui dérober ses papiers militaires pour le faire « incorporer de force à la caserne de Reuilly ».

En dépit de la pudeur avec lesquelles l’auteur les évoque, ces annotations biographiques me paraissent déplacées en pareil livre. Et une fois refermé, ne restent de ce récit que les documents d’époque, cités parfois longuement, les rapports de police, les lettres des internés de Drancy à leurs familles et plus encore les courriers confiants et cérémonieux que des gens affligés adressent à l’administration  pour  demander poliment ce que sont devenus leurs proches.

Ce livre pourrait paraître, aujourd’hui, relever du ressassement d’une histoire que l’on croît connaître par cœur. Mais lire, côte-à-côte ces procès-verbaux froids, ces rapports « de routine » au regard des correspondances des intéressés, d’une sobriété et d’une dignité absolue, est proprement bouleversant.

Alors, c’est certain «  Dora Bruder » relève davantage du mémorial à la Serge Klarsfeld que du style Modiano, lequel s’est d’ailleurs interrogé ensuite de la parution du Mémorial de la déportation des enfants juifs de France sur la possibilité d’écrire encore des romans sur cette période. Ce livre est sans doute le résultat hybride de cette interrogation, un livre de compromis, ce qui n’est jamais très bon pour la littérature. Ici, nul doute, nul inachèvement, on connaît la fin de l’histoire. Ce livre est comme l’acte de repentance de Modiano pour le reste de son œuvre sur les années 40 qui bannit généralement le jugement, croise les parcours en s’abstenant de tracer des lignes rouges, effiloche les souvenirs, ne blâme ni l’oubli ni les refuges, suggère des résiliences incertaines et tremblées, qui nous dit qu’une époque n’est ni de bons ni de méchants mais une atmosphère. Impression étrange que cette « Dora Bruder » confesse des remords.

« J’ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d’hiver de sa première fugue […] C’est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d’occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l’Histoire, le temps- tout ce qui vous souille et vous détruit- n’auront pas pu lui voler ».  

Sûr ! Les lecteurs de Zemmour devraient lire  ce livre d’urgence…

 

 

 

 

27/10/2014

"Viva", Patrick Deville, Seuil

Patrick Deville (« Kampuchea », « Peste & Choléra ») a un problème avec la forme romanesque. Qui n’en a pas depuis les années 50 ? Mais, lui, le résout en nous offrant des romans en mille morceaux, façon puzzle. En miroirs brisés d’un lieu, généralement éloigné, et d’une époque, fréquemment du siècle précédent. En outre, ses romans sont rarement des fictions, car il y préfère les pérégrinations de personnages réels. Et un ne lui suffit pas ; alors il en évoque plusieurs. Deville aime par-dessus tout les coïncidences, les concomitances, les parcours croisés, les télescopages. Il aurait été un bon flic.

 « Viva » c’est le Mexique de la fin des années 30 où Trotsky, qui a alors cinquante sept ans, vient se réfugier. Trotsky fut le chef d’une des armées les plus considérables du monde, « a brisé en deux l’Histoire » et le voilà proscrit, exilé, poursuivi par les hommes de mains de Staline. Le président mexicain, Lazaro Cardenas,  convaincu par le peintre muraliste Diego Rivera de lui offrir l’asile, lui envoie son train personnel pour le récupérer dans le port de Tampico. Frida Kahlo l‘accompagne jusqu’à Mexico. Trotsky est aussitôt séduit par Frida et un brin jaloux de Diego. Il est vrai que l’on vit là en bande mais ouverte aux vents de l’Histoire, sans peur des courants d’air. Tous les exilés « choisissent le Mexique en révolution depuis des années, un pays où de larges territoires échappent au contrôle de l’Etat, un pays d’émigrants et de déracinés, le pays de la solitude aussi, un pays où l’on considère toujours aujourd’hui comme un manque de tact de demander à quelqu’un ses occupations, ses origines ou ses projets ». On y accueille, à la fin de la guerre d’Espagne "les anars du Poum et les staliniens des tchekas qui les exterminaient". On y a croisé précédemment, fuyant la Première guerre, Ret Marut, l’anarchiste allemand disparu de Munich sans laisser de traces, réapparu au Mexique sous le nom de Traven, compagnon de route du révolutionnaire nicaraguayen Sandino et des Indiens du Chiappas, ou encore Fabian Lloyd, anarchiste lui aussi, neveu d’Oscar Wilde, poète et boxeur, ce qui, on en conviendra, esquisse un assez joli portait.

Antonin Artaud vient y faire un tour : « On aimerait avoir le témoignage des Indiens tarahumaras qui virent arriver ce squelette halluciné en pantalon de flanelle, suant et tremblant, à la recherche de peyotl » 

Et  l’inénarrable Malcom Lowry, fils à papa attiré par le grand large dès lors que la rente familiale y pourvoie. Qui s’embarque sur un cargo vers Singapour, revient à Londres, va draguer à Paris avant de se fixer au Mexique « parce que les alcools y sont moins chers ». Il mettra vingt ans à écrire «  Au-dessous du  volcan. «  Il n’écrit pas le volcan mais l’impossibilité d’écrire le volcan ». Six versions n’y suffiront pas : « A vingt neuf ans, c’est un incapable majeur au bord de la démence ». L’histoire du « Volcan », commencé en 1927, dont une première version sera adressée à un éditeur en 40, avant d’être publié sept ans plus tard, de cette obsession et de l’incapacité à écrire ce qui deviendra pourtant un chef d’œuvre, de ce sur-place de la création, est une des plus fortes de « Viva ».

Car pour le reste, le lecteur peine un peu à se retrouver dans ce fatras d’anecdotes, ce mikado de portraits croisés, mais un mikado sans suspens, adresse ni émotion, qui s’effeuille sans jamais nous réjouir tant le propos d’ensemble paraît manquer.

A moins que ce livre ne soit ce qu’il s’attache à dissimuler : un tendre hommage à Trotsky qui est son seul fil conducteur, au moins en creux. « Il est un héros de l’Antiquité, un homme de Plutarque », mais aussi, nous dit-on sous le haut patronage de  Walter Benjamin, Bertold Brecht ou François Mauriac, « le plus grand écrivain de son temps » pour avoir écrit « Ma Vie », paru en 32.

Trotsky, chef de bande à Mexico. Trotsky que l’on vient visiter depuis l’Europe, comme le fera ce pauvre André Breton, pape à Paris et petit garçon intimidé face au « maître » à Mexico dans les pages qui sont les plus réjouissantes du livre. Breton qui chaparde des ex-voto dans une église, avant d’être utilisé par le Russe qui profite de sa présence pour le mettre au travail et lui commander une « grande déclaration artistique », qui deviendra, non sans corrections, le « manifeste du surréalisme ». Breton qui, une fois parti, s’excuse penaud par courrier adressé au maître d’avoir été aussi maladroit et aussi peu brillant mais qui, n’en loupant pas une, après avoir promis à Frida Kahlo d’organiser une exposition de ses œuvres à Paris, accroche les ex-voto volés à côté des toiles de l’artiste. Et Frida, à Paris, face aux surréalistes, ne s’en laisse pas compter. Voilà ce qu’elle écrit à Diego : « De la merde, rien que de la merde, voilà ce qu’ils sont. Je ne vous ai jamais vus gaspiller votre temps en commérages idiots et en discussions « intellectuelles », voilà pourquoi vous êtres des hommes, des vrais par des artistes à la noix. Bordel ! Ca valait le coup de venir rien que pour voir pourquoi l’Europe est en train de pourrir sur pied et pourquoi ces gens – ces bons à rien- sont la cause de tous les Hitler et Mussolini ». Si c’est pas envoyé !

Oui, Trotsky, plus fort. Plus fort que les stals, les surréalistes, les écrivains ou les artistes de son siècle. Trotsky droit là ou les autres sont tordus. Trotsky, plus courageux, après le premier attentat qui le vise en mai 40, que Diego Ribera qui, « pris de panique » s’enfuit pour San Francisco, moins indigne que Pablo Neruda, le « poète stalinien » (sic) qui aurait aidé le commanditaire de l’assassinat à fuir au Chili.

Alors, soit ! Si vous aimez Trotsky, vous aimerez ce livre. Et en lisant Deville , vous vous souviendrez peut-être avec attendrissement de vos anciens copains de fac qui communiaient à son souvenir, fragiles mais péremptoires, à l’intelligence intègre mais fourvoyée, se choisissant des pseudos comme d’autres une lignée, courageux de tempérament mais au caractère oblique et se vengeant par anathèmes de la proscription de leur héros. « Viva », à cet égard,  est un peu à leur image. Un assez mauvais livre non dépourvu d’intérêt.

"Viva", Patrick Deville