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23/07/2014

"Haeeshek" ("Je te (sur)vivrai"), Hassan el Geretly et compagnie El Warsha

Festival d’Avignon 2014, cour de l’Université

J’aime tout de l’Arabe. Pour moi, c’est comme dans le cochon, tout est bon. Je sais, l’époque n’est guère propice à tel aveu et le lexique contemporain, qui proscrit les peuples à majuscule, le singulier et l’article défini, blâme sans doute la manière de l’exprimer ainsi. « L’Arabe » n’existe pas plus que « L’Européen». Je sais tout ça. Mais je peux quand même me faire plaisir à l’occasion, même si je n’ai pas le temps, aujourd’hui, de m’expliquer plus longuement sur le sujet : une journée de plage n’attend pas !

Hassan El Geretly est un artiste égyptien qui a créé en 1987 une compagnie au Caire qui forme de jeunes talents au théâtre, au chant, au conte, à « l’être sur scène ». Cela n’a l’air de rien, mais dans un pays aussi traditionnel que l’Egypte où la religion, révolution ou pas, est si pesante, ce choix de la scène est tout sauf anodin. On se souvient du « Quatrième mur » de Sorj Chalandon qui raconte la mise en scène de l’ «Antigone » d’Anouilh dans un Beyrouth en guerre, où une vieille femme shiite devant jouer Eurydice se récuse lorsqu’elle comprend que le personnage mettait fin à ses jours : « Jouer c’est devenir cette femme. C’est insulter Dieu ». Gardons nous de persifler ! Au temps de Shakespeare, les femmes n’avaient pas le droit de jouer et l’Eglise interdisait aux comédiens de se travestir. Cela devait être compliqué de monter des spectacles. Et pourtant quelle œuvre !  Et, plus près de nous, lors des débats de la Constituante, Robespierre a dû se lever pour éviter que les comédiens ne soient exclus du droit de vote !

Bref, que cette troupe cairote soit là, si présente, dans ce Festival d’ébullition, d’invention théâtrale, de partage d’expériences et de mémoires est déjà un témoignage conséquent de liberté et d’affranchissement.

La compagnie El Warsha est un conservatoire de contes populaires, recueillis dans le delta du Nil où doucement ils s’enlisaient, de chansons anciennes et de la geste hilalienne, du nom de la tribu des Hilal, premiers arabes convertis à l’Islam qui ont pénétré en Afrique au XIème siècle et dont le souvenir a été entretenu par l’oralité durant des siècles, notamment en Egypte et en Tunisie, une sorte d’Iliade pour les musulmans d’Afrique. S’y mêle le goût des mots dans le vif esprit de dérision, corrosif et burlesque,  du peuple égyptien quand il évoque les choses de la cité. 

Une vingtaine d’artistes sont assis en demi-cercle sur des chaises dans une disposition scénique qui nous rappelle nos tablaos flamencos, la plupart très jeunes – 20, 25 ans-, les musiciens plus mûrs, quatre jeunes femmes côte à côte. Une gandoura, une djellaba, des jeans et des chemisettes branchées, des jupes, un ou deux jolies vestes élégantes, une femme en pantalon, l’autre les cheveux couverts, un turban : toute l’Egypte est là, sauf les salafistes. Le metteur en scène, côté cour, francophone parfait, présente en quelques mots chacun des morceaux choisis, qui seront tous dits en arabe égyptien, avec une traduction défilant sur un grand écran. Puis chacun s’avance à l’avant-scène, qui pour dire un conte, qui pour chanter, qui pour réciter une poésie. Est-ce la magie de ces sons étranges, l’expressivité des visages, ces voix, mères du canto hondo, gutturales et suspendues dans la nuit, le son du oud ou celui, joyeux et aigre, du mizmar, sorte de hautbois boursouflé comme boa qui aurait avalé un gros lapin et qui se termine en entonnoir ? On se trouve pris, fasciné par l’allant et le talent, la poésie de la langue, à la fois rugueuse et douce, tantôt langoureuse tantôt précipitée, qui a tout les chuintements, les exaltations et les mystères de l’amour, instable comme un ciel changeant.   

Le spectacle commence par « Le Loup et le Chien », dit en égyptien. « Attaché ! dit le Loup : vous ne courez donc pas où vous voulez ?  -- Pas toujours : mais qu’importe ? […] Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor ». « --- Le Loup et le Chien de La Fontaine ? » –Oui, enfin, d’Esope ou de qui veut ! Le manifeste contre la servitude quoi …Mais là c’était bien la fable de La Fontaine, la nôtre ! –Et en arabe ? C’est fou ! –Comme je te le dis. Lutter contre la servitude est universel et français depuis le Grand Siècle, t’avais oublié ? »

Suit un chant magnifique, la geste hilalienne, un truc qui est chanté en Egypte depuis le XIème siècle, leur chanson de Roland à eux. Là, c’était la prise de Tunis et le défi qu’un adolescent de douze ans lance au bey local. Le chanteur est lui-même tout jeune, les yeux faits au khôl, le cheveu gominé, une ombre de barbe sur des traits d’une douceur d’abyssin, très beau. Et quand le refrain est repris en chœur par les autres, voir tous ces jeunes ressusciter avec entrain une chanson de geste vieille de dix siècles dont ils n’avaient oublié ni le récit ni les héros avait quelque chose de terriblement émouvant et…. d’assez accablant pour nous autres. On voyait ceux du chœur gigoter sur leur chaise de plaisir ou d’impatience à chanter ; l’un d’eux se frottait les mains, l’air gourmand d’ainsi évoquer ses ancêtres.

Des conteurs s’apprêtent et des histoires courtes et savoureuses font rire ou grimacer la nuit, dites chaque fois par un seul comédien comme s’il était une multitude, interprétant tous les personnages. On y évoque la corruption de l’administration, la paresse, la vie en couple, la paranoïa du régime autoritaire, avec un esprit de dérision et de satire sociale d’un comique et d’une liberté de ton vraiment rafraîchissants.  « Celui qui vivra en verra tant, Mais celui qui marche en verra plus ». Tous les récitants sont épatants et, d’un regard ou d’un geste, nous saisissent dans leur filet.

La chanson n’est pas en reste. Politique, ironique, persiffleuse, toujours gaie, de véritables chroniques de l’actualité politique. La crise de 1956 du Canal de Suez ? Nous sommes 300 à frapper dans nos mains en brocardant « Ben Gourion, Eden et Mollet/ Pourquoi veulent-ils nous faire la guerre/ Le canal est-il chez eux ? » Un voyage de Giscard à El Sadate dont l’organisation a dû perturber les cairotes ? Alors on dit son fait au pouvoir en moquant la parole officielle : « Valéry Giscard d’Estaing et sa madame viennent/ Attraper le loup par la queue/ Rassasier tous les affamés ».

Soudain, alors que nous nous amusons beaucoup, patatras ! Une chanson palestinienne en hommage à Gaza ! Le public, très Télérama et France Cul, qui aime bien les Arabes mais n’aime plus personne quand on évoque Israël et la Palestine, soudain se raidit. La chanson est joyeuse et entraînante mais, privés de traduction pour cet hommage de dernière minute, nous sommes portés à la méfiance : ne serait-ce pas un soutien implicite au Hamas ? On se ressaisit en songeant que tous les Israéliens ne sont pas des Netanyahou ou des Avigdor Lieberman, et on applaudit poliment en se gardant de tout enthousiasme…

Une merveille de déclamation de l’aube qui signale traditionnellement l’heure du dernier repas des nuits de Ramadam nous rassérène. Le chanteur est excellent, la voix puissante et ornementée, d’une grande virtuosité.

Mais l’actualité égyptienne tarde un peu à paraître. Aurait-on cessé de persifler sous « les frères », le président Morsi, désormais déposé, ou le général-président Sissi ? Un beau poème mis en musique, écrit aussitôt après l’attentat contre une église copte d’Alexandrie du 31 décembre 2010, nous donne le frisson (« Crucifie ton Croissant et lève ta Croix), mais nous sommes encore sous Moubarak. Une jeune chanteuse s’accompagnant à la guitare se moque des accusations d’infiltration lancées par le régime lors des premiers Vendredi de Révolte de janvier 2011 sur la place Tahrir. Mais le régime n’est pas encore tombé. Et ce sont finalement cinq témoignages, toujours lors des 18 jours de la révolution égyptienne qui vont faire chuter Moubarak, qui nous sont livrés par cinq comédiens ; il y a là le supporter ultra qui raconte les affrontements meurtriers de Port-Saïd, un voyou stipendié par le régime, une jeune militante de Human Rigths Watch qui va compter les cadavres à la morgue (« Comme ils sont présents/ Comme ils sont jeunes/Comme ils sont morts »), un militaire qui hésite sur le parti à prendre, la mère d’un jeune martyr mort à Tahrir.  Ces regards croisés et dissonants sont dits par des comédiens bouleversants de vérité, à un point tel qu’on hésite à applaudir ce que l’on vient d’entendre. Le silence dans la cour est soudain grave et pesant.

Et ce hiatus, cette rupture, à la fois inattendue et tardive dans le spectacle, interroge. Et ce ne sont pas les deux chansons drôles du répertoire d’un chanteur de music-hall des années 50 répondant au nom de Choukoukou (« c’est son nom, il n’y pas de traduction », s’amuse Hassan El Geretly) où les beaux chants nubiens qui concluent la soirée qui dissipent la pénible impression d’une liberté de ton plus forte, d’un regard plus acéré, d’un discours mieux dirigé, fut-ce sous les atours de la dérision qui est l’humour des vaincus, aux temps anciens du moyen-âge, sous Nasser, Sadate ou même Moubarak, qu’à ce jour. Sans doute, la révolution égyptienne n’est–elle pas achevée. Et on a, certes, moins envie de blaguer quand Mme Roland monte sur l’échafaud…

Un très beau texte sur les oiseaux du Fayoum qu’une jeune révolutionnaire a décidé d’aller étudier pour fuir la lassitude, le doute et la culpabilité sur ce qui a été accompli durant les 18 jours de la révolution de janvier et sur ce qui a suivi, est peut-être la conclusion provisoire et mélancolique de ce projet de la compagnie El Warsha. Dont le talent est vraiment immense mais le propos encore dispersé. Quant à l’élan, comme quelquefois dans la langue arabe, il reste un peu suspendu en l’air, comme si un morceau de phrase était resté au fond de la gorge.

 

Vraiment à voir si vous êtes de passage à Avignon ou si vous les croisez sur votre route. 

08/07/2014

"Une imposture" Juan Manuel de Prada, Seuil

Un livre peut en cacher un autre, surtout lorsqu’il a pour titre « Une imposture » et pour auteur Juan Manuel de Prada.

De Prada est un romancier de grande virtuosité (« L’étoffe des héros », « La tempête ») , un conteur de premier ordre, un illusionniste de talent.  Un écrivain à sève romanesque, grandiose et profus, impétueux comme ces bavards qui s’enivrent de paroles et qui préfèrent, plutôt que de faire relâche, prendre un mot pour un autre quand le bon se dérobe. D’un culot d’acier, il doit songer que l’inattendu fera image. Il sait que sa prose risque de donner le tournis, mais il est suffisamment sûr de son art -du récit, de la composition, de la structure romanesque- pour se persuader que ses lecteurs ne se perdront pas en route. Ravi peut-être qu’ils n’y aient vu que du feu. Et sous cette « Imposture », c’est du feu fasciste qu’il est question.  Des phalanges franquistes, et pire encore, de la Division Azul qui est allée combattre sur le front de l’Est sous uniforme allemand.

Antonio Esposito est une crapule, un demi-maquereau madrilène de la fin des années 30, plutôt sympathique, qui se trouve compromis dans un crime et s’engage dans La Division Azul pour échapper aux poursuites. Front de l’Est donc, où il retrouve les divisionnaires, traversée de la Pologne dans un train de marchandises, combats en Russie, siège de Léningrad, fait prisonnier par les Russes, 12 ans de combats ou de captivité. Il trouve là-bas un phalangiste qui lui ressemble, Gabriel Mendoza, dont la mort lui offre une nouvelle identité. Libéré il revient en Espagne au début des années 50 et se fait passer pour Mendoza. Il retrouve la fiancée de l’autre, le boulot de l’autre, la jeune nièce de l’autre, la fortune de l’autre et manœuvre dans le mensonge avec plus ou moins de réussite moyennant pas mal de crimes.

Cette imposture qui ne se noue qu’au milieu du livre est parfaitement menée, un vrai thriller psychologique qui, comme souvent les récits d’imposture, laisse le lecteur intranquille. Le venin d’empathie pour l’imposture est toujours puissant quand le talent de l’écrivain ou du scénariste parvient à faire de nous des témoins complices ou des confidents complaisants  (« Le retour de Martin Guerre » ; « L’adversaire » d’Emmanuel Carrère). Ici, on s’y enivre et De Prada se régale : plus Antonio/Gabriel est abject plus nous retenons notre souffle de crainte que son jeu ne soit découvert. Tout ceci, qui n’est que la moitié du livre, est délicieusement amoral, d’une précision de montre suisse, anodin.

Car le propos de l’auteur n’est pas là. Il est dans la réhabilitation de la Phalange ! Du fascisme à l’espagnole, de Jose Antonio Primo de Rivera,  du franquisme des premiers temps dont De Prada regrette qu’il ait été à ce point rapidement abâtardi, anémié, édulcoré «  pour faire place à toute cette racaille de monarchistes,  de démocrates chrétiens, de bigots, de technocrates ». Franco ? un traître au « phalangisme originel ». L’Espagne des années 50 ? « Devenue le paradis des bureaucrates, des syndicalistes serviles et des professionnels de la rapine ». Plus loin on trouve même dénoncés comme étant au service du franquisme « des fils à papa de la République » ! « Faut voir tout ce dont Franco est capable pour que les démocraties le laissent vivre ». 

L’ultime bassesse des fachos c’est de se faire passer pour les cocus de l’Histoire comme si le rapport de force était la seule jauge de la moralité personnelle. Le seul coupable ? Le battement d’aile du papillon qui, d’un équilibre précaire, les a fait tomber du mauvais côté !

Et l’imposture de De Prada, la vraie, la sous-jacente, la seule qui tienne son livre de bout en bout, est bien celle-ci : tenter de susciter la compassion pour des phalangistes espagnols ayant combattu sous uniforme allemand !

Toute la panoplie de l’argumentaire-scélérat-type est déployée ici, non sans astuce, mais avec un culot d’acier qui horripile et quelquefois effraye.

1. « La Division Azul  n’est pas ce que vous croyez ».  Moins un repère de fascistes qu’un rassemblement hétéroclite,  « un chaos inextricable », «  « anciens combattants de l’armée républicaine souhaitant échapper aux camps franquistes », « rejetons de familles gauchistes, pour la plupart sans profession, qui comptaient faire ainsi oublier la procédure disciplinaire à leur encontre », «  soldats qui avaient été poussés à s’engager après avoir commis une faute grave », « campagnards ou analphabètes » fuyant la misère…

2. « Ces combattants ont été héroïques », sur le front de l’Est, dans la neige et dans la boue. Ce sont, il est vrai, les pages les plus réussies. « Il comprenait maintenant que la guerre pût être considérée comme le plus beau des sports, parce que d’elle surgit l’homme dépouillé des mollesses et des duplicités de la civilisation, l’homme nu et sincère qui tue sans haine et meurt sans peine, dans une joie de tuer et de mourir semblable à celle des jeux de l’enfance ».

3. « Ils se sont toujours comportés en bons chrétiens » Un capitaine de la Division Azul à Antonio «  Ces fumiers de nazis infligent aux gens des abominations, soldat. Ce sont des foutus chacals assoiffés de sang. Conduisez-vous en digne chrétien avec les civils russes, qui ne sont pas nos ennemis ». Pendant la traversée de la Pologne pour rejoindre le front, Antonio tend « un morceau de pain noir à une enfant qui lui montrait un scapulaire avec l’image de la Vierge ». Sur le front, Antonio, de garde, s’abstient de tirer sur un soldat russe : «  ce n’était pas un soldat ennemi qu’il voyait devant lui, mais un homme frigorifié sorti chercher du bois pour entretenir le feu ».

4. Faits prisonniers par les Russes – certains le resteront plus de dix ans- leur force de caractère et le refus de trahir leurs idéaux faisaient l’admiration de leurs geôliers (« la colonie espagnole restait la plus rebelle et la plus réfractaire au catéchisme communiste » ; «  Mendoza s’était gagné le respect des soldats russes) tandis que la française Nina, engagée volontaire auprès des soviétiques, avait un « désir de rédimer le monde par un allègre bain de sang » «  Nina avait senti s’éveiller en elle une mauvaise bête toute disposée, sous prétexte de combattre le fascisme, à se délecter dans le crime » ….

5. Enfin l’essentiel qui suscite toujours la compassion quand on abolit les mémoires. « Dans la déroute, ces hommes ont été abandonnés par ceux qui les avaient envoyés au front ». Ainsi, Cifuentes, le personnage le plus « positif » du roman, avec Mendoza, deux phalangistes originels, hommes de droiture  et d’idéal, de s’exclamer « Maintenant on me traite de nazi ! Mais merde, à la fin ! Quand je suis parti, être nazi c’était être un soldat de Dieu, et maintenant, on te traite de nazi pour t’insulter. Comment je vais bien pouvoir faire pour vivre, moi ?

CQFD.  Il y a dans le propos et le récit, entre admiration exaltée et vertige des mondes qui s’effondrent, du Céline de « D’un château l’autre » et du Brasillach et Massis des « Cadets de l’Alcazar ».

Et J.M. de Prada tout à son monument à la gloire de la pureté fasciste, hélas selon lui, trop tôt compromise et désormais déchue, parsème son récit de quelques « perles »,  certaines au goût doux-amer « des putes aussi bruyantes qu’un sérail pendant le ramadam », ou ce «  regard d’hypnotiseur ou de rabin » ou encore  ce  « La nuit turque apportait des senteurs de sérail et de traquenard », d’autres tout à fait abjectes telle ce  «  la maïsena ou la colle de farine qu’avaient avalées les Allemands [métaphore du Plan Marshall] pour être absous de leurs péchés véniels ». Oui « véniels », nous dit De Prada….

Alors, pourquoi lire ce livre ? Parce qu’il est important. Un vrai livre fasciste, intelligent, bien mené, ultra-réactionnaire – une scène d’interruption de grossesse est à peine  supportable- dont la lecture est plus que salubre, tant elle nous porte à la vigilance et nous appelle à ne rien oublier de l’histoire.

Et parce que, bien sûr, De Prada est tout sauf un écrivain médiocre, qu’il est la plume éblouissante d’une certaine Espagne, amère mais tout sauf vaincue, qu’il brosse un portrait du Madrid des années 50 saisissant, que ses personnages de femmes sont d’une extraordinaire sensibilité, qu’il évoque des toreros et ….qu’il déteste Ava Gardner  qui «  organisait des bringues colossales qui ne se terminaient qu’au matin, une fois taris les flots de champagne et les flux vaginaux », « traînant à sa suite une ribambelle de Gitans d’opérette aux coups de glotte automatiques, de crapuleuses marquises, de toreros d’outre gloire ou encanaillés, de casseurs et de larbins satyriasiques, tâte-culs et cunnilinguseux qui formaient sa cohorte madrilène ». On trouve ailleurs, toujours à propos de son entourage, « des toreros au gland fluet » et ce très réussi « des cireurs de chaussures noirs jusqu’aux sourcils » ! « Sa poitrine se penchait à son décolleté comme un suicidé au garde-fou d’un pont, dans son désir de s’offrir ». Et ce merveilleux : « La balourde Ava, après avoir perdu plusieurs fois l’équilibre, avait renoncé à frapper le guéridon du talon et s’était accroupie pour pouvoir pisser plus commodément"...

Traduction d'une grande virtuosité de Gabriel Iaculli 

 

01/06/2014

Madrid, San Isidro, mai 2014

Madrid, 28 mai 2014- Fernando Robleno, Luis Bolivar, Ruben Pinar/ Baltasar Iban 

Cartel de Ceret et ciel couvert des corridas héroïques. Les modestes qu’affectionne Madrid, dignes et accoutumés au mauvais sort. Très beau paseo, chacun son allure, Bolivar solennel, Pinar macho et Robleno normal. Les toros, très bien présentés, très en cornes,  sortent avec gaz et se ruent sur le piquero avec une puissance qui fait saliver le tendido 7. Ils se révéleront, hélas,  mansos, dispersés et peu joueurs à la muleta. Le trois sous la pluie, le quatre sans classe, le cinq invalide, les deux premiers de mauvaise caste. Robleno, très lidiador à la cape, tarde ensuite à trouver le sitio et à mettre la muleta sous le mufle comme il l’aurait fallu sur le premier. Très belle épée à sa seconde tentative. Bolivar, très calme, sera dépassé par le second, tardo mais gorgé de codicia, à la charge brusque et erratique qu’il cite de loin en se croisant à mort pour la beauté du geste. Ruben Pinar ne démérite pas face à un tel bétail. A la fin de cette corrida entretenida mais âpre, sans ennui ni bonheur, on voit les peones s’embrasser avec joie en se donnant en machos de grades tapes dans le dos.  Alors on comprend qu’ils se félicitent d’avoir traversé une telle épreuve sans qu’aucun d’eux ne soit blessé. Fichu métier ! A retenir le peon de Robleno, Angel Otero ce jour sangre de toro y azabache,  très sûr à la brega sur le premier et phénoménal aux banderilles sur le suivant, notamment dans un poder a poder sur la troisième paire (saludos) et la hombria de Raul Adrada, banderillero de Bolivar, dans un joli habit blanc (espuma de mar y plata) qui manque deux fois sa cible face à l’incommode deuxième mais, ne se résignant pas à l’échec, y revient et plante alors dans les cornes en faisant rugir Las Ventas.  Toreros et cuadrillas applaudis à la sortie.

Madrid, 29 mai 2014- Sébastien Castella, José Maria Manzanares, Alejandro Talavante/ El Pilar

Le miracle, ce jour, après une matinée incertaine, c’est le soleil ! C’est aussi la présence de Castella au paseo après sa blessure d’Osuna d’il y a quelques jours. No hay billette mais attente vite déçue tant les toros, d’un lot disparate (519 à 642 kgs), sont mal présentés, de tête et de  trapio. On se croirait à Nîmes un dimanche matin !  Quant au comportement : de faibles à parados, sans jus ni présence. Las Ventas est affligée et colère : à partir du troisième, la moitié des tendidos frappe des palmitas de protestation chaque fois que l’arenero vient au centre de la piste, cartel en mains, pour annoncer le toro suivant  et, au cours de la lidia du cinq, on entend un long sifflet à la manière d’un feu d’artifice retombant en vrille sans avoir embrasé le ciel et cinq mille spectateurs ponctuer sa chute en s’exclamant  « Un pe-tar-do ». Vous voyez l’ambiance….

Cela avait pourtant bien commencé : Castella s’asseyant à l’estribo et donnant cinq passes ainsi, sans broncher, contraignant la tête de son adversaire vif et dispersé, puis se levant pour le châtier d’une paire de trincheras.  Olé !  A la série suivante, depuis le centre, ses derechazos templés tirent des « bien » murmurés comme à Séville. C’est, ici, le signe rare d’élection des toreros affectionnés. Mais le tendido 7 marquait déjà des signes d’impatience avant que le toro ne se couche sur le flanc. Ensuite, c’en fût trop pour tout le monde.

Jose Maria Manzanares à Las Ventas, c’est un commissaire européen qui ferait halte à Redessan (Gard) ! Il n’est pas « des leurs » et on ne lui pardonne rien ! Ni son toreo lisse, étranger au dominio, ni ses gestes élégants qui passent pour un accommodement complice avec des adversaires sans présence ; une pure provocation. Alors, quand il compose la figure devant ces Pilar de rien, Madrid se déchaîne, siffle la position, lointaine, la passe, du pico, et l’enveloppement, de soi puisque l’adversaire manque. Le tercio de pique(s) sur son premier avait déjà déclenché un sonore « Que malo eres » et le suivant le «  petardo » que l’on sait.

En revanche, Madrid attend désormais Talavante comme, jadis, Séville le Curro. Om aime les rêves de gloire de ce torero atypique, valeureux et inspiré qui se donne du mal pour en imposer. On aime qu’il ne se prenne pas pour un artiste et qu’il ne soit pas fils d’archevêque. On aime aussi sans doute sa gueule d’enfant des rues et ce physique de sarment sec qui évoque les sévères désolations de l’Escorial. Madrid demeurant Madrid, son premier toro est cependant protesté à la sortie mais trois derechazos lents, centrés et très templés suffisent à imposer le silence et c’est très beau.  Désarmé, il abrège et nul ne lui en veut.

Et puis sort le sixième, différent, mieux armé, plus dense, et soudain l’espérance se lève. Rien n’est plus beau que ces basculements inattendus de tarde de toros, ces moments où l’arène chavire, chasse la déprime et croit soudain au miracle. Et la vista ici est telle que, la porte du toril à peine refermée, toute l’arène sait. Sait que ce toro peut servir. Son allegria et sa noblesse dès la première passe de cape tirent un rugissement de plaisir aux tendidos. Talavante sert des véroniques ramassées, centrées, templées et termine par une larga au sol pleine de toreria. Le toro se révèle flojito à la pique mais on fait semblant de ne pas voir ; on salue en revanche les étirements du torero durant le quite par passes du tablier, sur la pointe des pieds, comme aspiré par la grâce, en une figure du Greco. Et lorsqu’il offre la mort de ce toro, on ne croirait plus la même corrida, plus la même arène ni le même public. Toreo centré, vertical, relâché, un derechazo interminable dès la première série, des naturelles moins faciles et un peu accrochées mais un enchaînement au pecho très inspiré avant le meilleur, des derechazos  de face, le torero allant chercher le sitio à petits pas, comme on voyait José Tomas le faire, servis pieds joints, avec aisance et autorité. L’arène qui ne croyait plus à rien s’enthousiasme, comme moi, à l’excès. Quatre épées n’y changeront rien, on applaudit Talavante à la sortie comme après un grand triomphe.

Madrid, 30 mai 2014- Miguel Abelllan, Paco Urena, Joselito Adame/ El Montecillo

La corrida de Madrid telle qu’elle nous épouvante, où trois espadas quasiment sans contrats sont condamnées à l’héroïsme, où l’on se chauffe à blanc pendant que des aciers trempés se forgent sous nos yeux une réputation de gloire ou de martyre, dans des rougeoiements de sang et des frayeurs mythologiques. Et quelquefois l’âcre miracle de voir l’un d’eux revenir de l’enfer, pantelant mais  grandiose, que l’on fête comme les foules barbares le gladiateur romain, en lançant des bravos tels des lauriers de triomphe.

Six exemplaires de cet élevage de Tolède que l’on ne voit qu’à Madrid – 15 des 16 bêtes combattues la saison passée l’ont été à Las Ventas- impressionnant d’armures et de présence, se tanquant au centre comme des mansos, dangereux et féroces, regardant sans cesse l’homme et pas que les zapatillas, aux charges gorgées de caste et de traîtrise, la tête haute, des cornes partout.

Et face à eux, le joli Miguel Abellan qui n’a pas toréé une corrida l’an passé, le discret Paco Urena qui se relance après deux saisons sans contrat ou presque et Joselito Adame, le jeune mexicain haut comme trois pommes.

Alors, voir Abellan, ici grièvement blessé en 2011, une corne lui ayant déchiqueté la bouche, Abellan dans un bel habit blanc de communiant, la mèche de cheveux bouclés rebelle sous la montera, traverser lentement le ruedo pour aller attendre la sortie du toro à genoux devant le toril provoque une commotion irrésistible sur les tendidos. Comme ces défis insensés où des malheureux se grandissent quand leur détermination est telle qu’elle emporte tout sentiment contraire, le remords d’en être le témoin, la compassion, la gêne, l’appréhension et la pitié. Larga afarolada,  véronique, autre larga à nouveau à genoux, puis six véroniques un genou en terre en gagnant du terrain et conclusion par farol de rodillas : tant d’entrega fait se lever les tendidos comme un seul homme. Le quite par chicuelinas après une pique mouvementée est d’un même alcool fort et, comme si les cornes étaient attractives, Paco Urena vient ensuite s’y frotter par gaoneras serrées. Le toro sort du tercio de pique encore très mobile, Miguel nous l’offre, sûr et décidé, dans des ébranlements de foule. Il s’éloigne pour la deuxième série, cite de loin, très croisé, le toro accourt et le prend très violemment, le secoue, le torero cul par-dessus tête, ballotté, suspendu à la tête du toro, les jambes autour du cou du fauve comme en une prise de judo. Il retombe, le toro le piétine et quand il se relève, seul, son visage et son habit ne sont que de sang. Et c’est ainsi, en martyr bouleversant qui exhibe ses plaies mais refuse toutes les sollicitudes, qu’il fait face, met les pieds bien en terre, écarte les jambes en compas, et tire trois séries de naturelles désespérées et vibrantes, à rendre fou. Et une passe du mépris, arrogante et grandiose. On songe au José Tomas du 15 juin 2008 bien sûr, on s’en veut d’aimer ça, cet homme barbouillé de sang qui n’en a pas fini de sa démonstration ni de son rêve de gloire. C’est aujourd’hui ou jamais. Le triomphe ou la mort. Cette sortie à Madrid, cette fois-ci, doit être décisive, il lui faut une Puerta Grande, comme en 2000, pour être sûr de ne pas s’être trompé, pour se retrouver enfin et regarder ceux que l’on aime, pour vivre et non plus survivre. L’arène désormais partage la geste de ce brave qui lui donne tant ce jour. Hélas, un tiers d’épée, une entière qui ne suffit pas et quatre descabellos en décident autrement dans un silence affligé et miséricordieux soudain interrompu par un tonnerre d’applaudissements. Alors, on voit notre petit torero traverser lentement le ruedo, s’arrêter au centre, laisser tomber sa muleta à terre, vaciller un peu en saluant la foule d’un geste las et rependre sa route jusqu’à l’infirmerie en refusant tout secours du péonage. « Torero grande » murmure la foule saisie.

Paco Urena, lui aussi, fera face sur le suivant à la tête atroce, qui n’humilie pas et charge de biais. Début par passes par le haut et trinchera puis le torero, qui pèse peu sur son adversaire, est condamné à reculer. Adame s’apprête ; un homme l’encourage d’un «  Viva Mexico », assez peu approprié ce jour, mais la foule joue le jeu et réplique à l’espagnole « Viva ! ». Cela ne va pas aller de soi : son toro est une vermine qui fuit de l’autre côté du ruedo au premier doblone, désarme Adame au second, renverse un peon venu à son secours puis arrache la cape des mains d’Urena, en renfort non loin. Stupeur générale. Adame châtie le criminel d’un vilain bajonazo  que chacun lui pardonne. Abellan blessé, Urena doit toréer le quatrième. La corne gauche de ce toro est sans limite, extravagante, criminelle, mais les piques le rectifient et cet adversaire est sans doute le moins dépourvu de noblesse du lot. Urena se confie à la naturelle et, du côté du tendido 7, se replace en se croisant à chaque passe pour éviter reproches et quolibets. Cet effort sur lui-même est émouvant et tragique et le voilà méchamment pris à son tour. Il se relève. Derrière, les jambes de son habit dégoulinent de sang. Et comme Abellan, Paco Urena se remet en place pour donner quelques passes, malgré les supplications du public, et tuer son toro avant de traverser le ruedo pour rejoindre à son tour l’infirmerie.

C’est dans cette commotion, qu’on voit soudain Miguel Abellan dans le callejon, sortantdu bloc médical pour venir combattre son second adversaire, sous des vagues de « Torero » et de « Olés » criés par un public debout. Cette volonté, ce courage, cette bravoure, cette rusticité au mal, sont épiques, mythologiques. Et voilà notre torero qui s’avance, résolu et déjà sûr de sa victoire. C’est Achille, c’est Hector, c’est L’Iliade, c’est fou ! Cinq véroniques très lidiées, pleines de dominio en avançant la jambe vers le centre face à son toro de 605 kilos, manso et distraido qui se retourne comme un chat, le tout sous grand vent. Miguel va chercher un sitio plus à l’abri. Ce sera au soleil face au tendido 6 pour une série de derechazos dont un superbe, templé et long après quoi il se fait désarmer. Nouvelle tentative et très belle série, avant d’enchaîner par des naturelles, le compas ouvert, croisé à mort. On applaudit le sitio puis les trois ou quatre naturelles  auxquelles cette position donne une intensité torera peu commune. Miguel s’apprête pour l’épée, parfaite, qui foudroie le tio. A peine demande-t-on l’oreille qu’elle tombe d’évidence, comme on récompense un guerrier valeureux, sans attendre qu’il ne soit trop tard. Vuelta fêtée comme je n’ai guère vu à Madrid, le callejon en ébullition, et lui, Abellan, cette oreille sur le cœur.

 Adame  conclut non sans mérite, passes de banderas et passe de la firma gorgées de toreria face à son toro de 595 kilos, puis naturelles de trois quarts les pieds joints avant porfia finale, valeureuse devant de telles cornes. Une faena  courageuse et vibrionnante qu’il avait offerte au public.

Toreros et cuadrillas sont accompagnés en triomphe jusqu’à la sortie, on n’ose dire par la petite porte.

On apprendra le lendemain que Paco Urena a été blessé par 25 cm de corne dans la cuisse et que c’est ainsi qu’il a continué à toréer. Quant à Miguel Abellan, multi contusionné, notamment au niveau des cervicales, il a pissé du sang dans la nuit. On craint que le rein ne soit atteint. C’est ainsi qu’il est revenu toréer son second.

On est quelquefois dans les arènes transportés en un autre monde, où des anges de marbre triomphent d’eux-mêmes et de toutes nos contemporaines impuissances. On sort de là, chérissant un lourd et grand secret, comme d’une initiation dont nous aurions été les témoins saisis et muets. Qui nous exalte et nous afflige, tant on la sait ni transmissible, ni transposable, et moins encore imitable. Comme qui a vu le Paradis et se sait condamné au Purgatoire.