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25/11/2013

"La saison de l'ombre" Léonora Miano, Grasset, Prix Femina 2013

Un chant splendide sur les ravages de l’absence, de la disparition, de l’errance des âmes quand les corps ont été privés de sépulture. Un chant surtout sur les tourments des vivants en quête de comprendre ce qu’ils sont bien en peine de nommer : la découverte tâtonnante par un clan bantou d'Afrique Centrale de la capture et de la traite, après avoir perdu dix jeunes initiés et deux anciens. Disparus. Volatilisés.

Le conseil des Sages décide par précaution, pour contenir la douleur et circonscrire ce drame sans cause apparente, d’isoler les mères des disparus sur une parcelle à l’écart du village. On invoque  les esprits. On se méfie un peu de ces femmes qui chuchotent dans la nuit les prénoms de leur fils disparus en quête d’un signe : un tel malheur, n’en seraient-elles pas la cause ? Un nuage sombre tournoie au-dessus de cette case des proscrites, n’est–ce pas un signe ?

Mais on doute aussi : cette décision est-elle équitable ? Trois personnages alors se lèvent, qui vont transgresser la coutume pour se mettre en quête des disparus, trois belles et grandes voix vont s’insurger, chacune à sa manière : celle du chef, Mukano, qui taraudé par les scrupules, part avec quelques guerriers à la recherche des disparus sur les terres de la tribu voisine, méconnaissant la tradition qui fixe le chef à son village, parmi les siens, et nulle part ailleurs ; Ebeise, la matrone, la vieille accoucheuse, si respectée et si sage qu’elle est membre du conseil des Anciens, qui va sauver la mémoire du clan et s’occuper d’enterrer les morts ; l’intrépide Eyabe enfin (« une femme abritant un esprit mâle ») qui traverse « les espaces abritant des peuples neufs » jusqu’à l’océan, jusqu’aux limites du monde connu où elle comprend que son fils a disparu ( « Alors, elle se rendra au bord de l’eau, y déversera la terre prélevée sous le dikube abritant le placenta de son premier accouchement »).

Ce récit de hautes figures, de destins brisés, de coutumes soudain impuissantes à éclairer les âmes égarées, ce récit dans la nuit où chacun entreprend son voyage, ce récit de la découverte des clans qui trahissent, des filets où l’on capture les hommes, des scènes où l’on troque des captifs contre quelques escopettes et des tissus fleuris, cette quête obstinée et grandiose face à l’impensable a, sous la prose envoûtante de Léonora Miona, des allures de tragédie grecque. Mais où Antigone, Créon, Œdipe, Jocaste, seraient des nôtres. Et l’Afrique partout présente, avec ses rites, ses scarifications et ses totems, ses décoctions magiques et les quatre noms du soleil selon le moment de la journée (« Le soleil a revêtu ses atours féminins pour devenir Enange, baigner la terre d’un doux éclat, se soustraire discrètement au regard des humains. Laisser la place à la nuit. Alors, il entamera sa traversée du monde souterrain, reparaîtra après avoir affronté, puis terrassé le monstre nommé Sipopo »).

La force de ce livre ? L’exotisme y est absent, comme la colère ou les généralités. Les clans n’y sont pas semblables et ne s’y comportent pas de la même manière, on y voit un dignitaire violant sa fille, le chef doute, tous ne sont pas héroïques, ni les vivants ni les morts, il y a des traîtres, des lâches, de veules et des velléitaires, des qui ne transgresseraient pour rien au monde la tradition, des comme nous, qui font comme ils peuvent. La parole d’un rescapé qui s’interroge sur l’incompréhensible absence de révolte des captifs vaut témoignage : « Pourtant nous étions là, marchant de nuit le long de voies improbables, crâne rasé, poings liés, nus comme les enfants que nous avions cessé d’être, le cou pris entre des branches de mwenge, si bien que nous ne pouvions que regarder devant, fixer la nuque de celui qui nous précédait dans la colonne. Nous passions tant de temps à nous efforcer d’avancer d’une même foulée, que bientôt, ce fut le seul objectif. Durant les haltes, nous pouvions songer à autre chose. Avoir autre chose à l’esprit que la crainte de perdre la cadence, de tomber, d’entraîner la chute de nos frères. Nous devions penser que maintenir le rythme, dans de telles conditions, était une démonstration de force ».

Et la langue est d’une beauté saisissante ; c’est du Henri Bauchau, celui d’ « Antigone » ou d’ « Oedipe sur la route » ! Précise, pure, fluide et comment dire ? chargée comme on le dit d’objets ensorcelés ou magiques. Tout sauf frivole. Puissante. Des pages sur la nuit, sur la route et sur les femmes, parmi les plus belles lues ces dernières années.

"La saison de l’ombre » est un mémorial, un superbe livre-requiem pour le repos des âmes captives et celui des générations inconsolées. Il y avait Alex Haley et « Racines » pour les déportés transatlantiques. Il y a désormais cette «  Saison de l’ombre », pour ceux qui sont restés, les veufs, les orphelins, les délaissés, les taraudés par l'absence. Ce livre justement récompensé par le Prix Fémina 2013 est à lire d’urgence, même si ce très très beau texte mérite de traverser d’autres siècles pour que « la mémoire de la capture », si merveilleusement exhumée, reconstituée avec tant de sensibilité et de délicatesse, dépourvue d'arrogance et d'amertume, si loin de la concurrence mémorielle dont on nous rebat les oreilles dès qu'un Noir s'avance pour parler, ne se dissipe pas.

 

 

 

 

16/11/2013

"L'échange des princesses" Chantal Thomas, Seuil

Le Régent Philippe d’Orléans était bien un politique. Qui songeait à l’avenir en prenant son bain, comme de plus contemporains à leur sort personnel en se rasant ! Nous sommes en 1721, Louis XIV est mort et le roi trop jeune encore pour régner. L’idée lui vient dans le savon de sceller la paix entre la France et l’Espagne, d’unir les Bourbon de part et d’autre des Pyrénées, en mariant sa fille, Elisabeth, princesse de Montpensier, âgée de 12 ans, qu’il n’aime guère, à l’infant d’Espagne, Don Luis, fils de Philippe V, et la fille de ce dernier, l’infante Ana Maria Victoria, quatre ans, au jeune Louis XV de France, garçonnet de 12 ans.

On envoie Saint-Simon en ambassade auprès de Philippe V, Bourbon taciturne, pieux et lubrique, et de son épouse Elisabeth Farnèse,  abhorrée par les Espagnols, on s’échange des portraits des enfants pour s’assurer qu’ils ne sont pas trop disgraciés et on s’écrit beaucoup, chacun faisant l’éloge de ses filles, les garçons on s’en moque un peu. L’affaire est finalement conclue, on s’échange les princesses comme des poupées, à l’île des Faisans le 9 janvier 1722, sans émotion ni regret, chacune étant expédiée à son propre sort.

C’est cette histoire cruelle de l’exil de deux fillettes que Chantal Thomas nous raconte très joliment, en s’étant retenue d’en faire tout à fait un roman. Il s’agit davantage d’un récit historique, très vivant, qui emprunte aux Mémoires de Saint-Simon, dresse de savoureux  portraits et qui mêle au propos des extraits des correspondances échangées entre les enfants et leurs parents, qui ont été retrouvées et auxquels notre ami Finkielkraut devrait jeter un coup d’œil pour se convaincre que l’orthographe de nos collèges uniques de banlieue  n’est pas plus malheureuse que celle de ces princes du sang.

L’arrivée de Saint-Simon en Espagne, l’irritation qu’il éprouve en entendant des chanteurs à guitare à tous les coins de rue ou son haut-le- cœur en pénétrant dans l’Alcazar « qui empeste l’huile d’olive », sa chaise à porteur qui l’abandonne devant «  une entrée pour fournisseur » sont autant d’annotations réjouissantes. Le portrait de la Princesse Palatine, vieille belle-sœur du Grand Roi, est également particulièrement réussi.

Mais ce sont les destins des deux petites filles exilées, si différemment accueillies et si dissemblables de comportement qui font le livre.

La princesse de Montpensier, fille du Régent ? « Louise Elisabeth a grandi en sauvage, dans un délaissement fastueux. Elle a été retirée du couvent à l’âge de cinq ans, puis on l’a plus ou moins oubliée ». Une fois en Espagne, elle est malade, boudeuse, réticente à tout, à son mari, le jeune infant qui la reluque et ne pense qu’à coucher, à l’autodafé que l’on organise en son honneur, à la vie de cour dont elle refuse les contraintes. Finaud, Saint-Simon qui redoute le pire, c’est-à-dire qu’elle se refuse, imagine une nuit de noces symbolique : on couche les deux jeunes gens dans un lit et on appelle les Grands d’Espagne pour que le mariage soit consacré. « Elle assiste, incrédule, au défilé des momies ». Hélas, cela ne va pas s’arranger avec le temps. Elisabeth Farnèse qui la déteste l’appelle « la goitreuse », l’infante s’isole avec ses dames de compagnie pour des jeux de mains jeux de vilains, se ballade dévêtue dans les jardins jusqu’à ce que son époux ne se trouve contraint par ses royaux parents de la faire enfermer.

Ana Maria Victoria, l’infante-reine de France, c’est autre chose : accueillie avec ferveur par la France entière qui s’amuse de « ces jeux d’enfants » et qui fait feux d’artifices à Paris, elle est aussitôt éblouie par la beauté de Louis XV et se fait un devoir de tenir son rang et d’aimer son roi. Hélas, elle est maintenue à distance par Louis, un peu honteux, à 12 ans, de cette épouse qui n’en a que quatre, et plus occupé à se distraire avec ses mignons qu’à jouer à la poupée. Encore que…

Car sous une belle langue, très tenue, un peu à distance, Chantal Thomas ne répugne ni à la férocité du trait ni à quelques confidences scabreuses dites avec le détachement de vieilles anglaises faisant conversation en partageant du thé et le pudding. Et la parfaite réussite est là : « L’échange des Princesses » est tout sauf un livre de poupées ! 

30/10/2013

"Ormuz" de Jean Rolin, P.O.L

On n’avait déjà pas très envie de choisir de passer ses vacances sur le détroit d’Ormuz. D’abord parce qu’il faut regarder une carte pour se souvenir exactement où c’est. On voit à peu près, mais exactement…. C’est l’étranglement entre le golfe Persique et la mer d’Arabie, entre l’Iran, le sultanat d’Oman et les Emirats Arabes Unis, dont on comprend bien qu’ils sont plusieurs mais dont on ne sait jamais le nom, sauf les aéroports. Pas bien envie, donc, mais après avoir lu le Jean Rolin, plus envie du tout !  Voici le récit qu’un narrateur fait du projet d’un certain Wax qui souhaite traverser le détroit à la nage, entre pétroliers et navires de guerre, nombreux mais seuls à croiser dans cette zone géostratégique, entre les deux rives, les deux minérales, poussiéreuses, écrasées de chaleur, blanches. De Wax, on ne sait rien sinon qu’il est fuyant et que sa biographie est aléatoire. Des ressorts de son projet pas grand-chose. Et du narrateur qui se plie de plus ou moins bonne grâce à la demande de Wax de répertorier tout ce qui est le plus proche du détroit, pas beaucoup plus.

Bref, il ne se passe rien, ni intrigue, ni sentiment, ni profondeur ; la phrase est longue come l’ennui, très «  nouveau roman », très Robbe- Grillet et assez comique de vacuité. Quelquefois, on se prend au jeu de cet exercice de style, entre bayements et éclats de rire. Mais on songe surtout que Rolin a dû signer un contrat avec son éditeur, lui a promis une livraison pour la saison des prix 2013 et qu’enragé de devoir tenir un tel engagement, il l’a fait au second degré pour dégoûter son monde ! Il a certes un peu bossé, a collectionné les noms d’oiseaux qui s’égarent dans les parages et conte quelques anecdotes militaro-pétrolifères sur quelques destroyers, corvettes furtives et autres frégates qui croisent.

Ce non-livre me rappelle les lignes que nos instit de jadis nous imposaient en guise de punition quand les châtiments corporels se faisaient plus rares. Eprouvantes et sans utilité. Le seul scandale n’est pas que ce livre existe - on peut ne pas le lire-, c’est qu’il se prévale à plusieurs reprises de Joseph Conrad, qui a certes écrit pour vivre, mais ses récits les plus alimentaires, s’ils avaient quelquefois un même détachement apparent dans la narration, n’étaient ni indigestes ni dérisoires. De Rolin, cet écrivain des marges, en rester donc à « La Clôture » superbe, intelligent, sur les boulevards des Maréchaux entre prostituées nigérianes, gourbis kabyles et maréchal Ney, le vrai.