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19/07/2013

"Par les villages" de Peter Handke, Stanislas Nordey,Festival d'Avignon

L’aîné d’une fratrie, que ses études ont conduit à la ville, retourne au pays natal, affronter son frère, Hans, ouvrier travaillant de chantiers en chantiers dans la vallée, et sa sœur, Sophie, employée  dans une boutique mais qui rêve de monter son affaire. Pour cela, il faudrait que l’aîné, Grégor, renonce à sa part d’héritage et que la maison familiale puisse être hypothéquée. Il y a là encore l’intendante du chantier,  mémoire de la vallée, et la vieille femme, toutes deux témoins du temps passé. Il y a enfin, Nova, qui n’est ni de la famille ni de la vallée, mystérieuse et pacificatrice. Et un enfant qui ne dit rien.

« Par les villages », n’est pas une pièce de théâtre, ou alors à peine ; c’est un long poème dramatique fait de monologues juxtaposés, sans intrigue et à peine symphonique. Des voix qui s’élèvent les unes après les autres pour dire la famille, la condition ouvrière, le monde et les paysages qui changent.

La famille : les liens du sang et leurs déchirements, les dissonances des souvenirs d’enfance, la révolte impuissante de ceux qui sont restés, l’orgueil comme seul remède, la distance que l’on fait payer à celui qui est parti, disqualifié aux yeux des autres («Malheur à toi si tu oses décider qui nous sommes ! Un mot d’interprétation – la fête est finie »), le sentiment immunisé (« Au pays on désapprend la compassion »), l’illusion d’être d'ici ou d’ailleurs ( « Retourne chez toi à l’étranger. Il n’y a que là-bas que tu es ici »), mais aussi la nécessité vitale, l’injonction impossible d’être plus grand que soi, à la ville comme dans la vallée (« Cherche toi un pays plus grand. Pour un être humain, il faut un grand pays et l’abandon » ; « Toi, abîme qui augmentes la vie, où es-tu ? »).

La condition ouvrière : ses révoltes  (« On nous donne des primes d’éloignement, de danger, de saleté et l’hiver on tue le cochon »), ses vanités «  Seuls nous les blessés, entendons la beauté et voyons l’immensité. Eux, ils sont sans énigme, les morts sonores ») et malgré tout ses résiliences à l’œuvre  (« Quand pourrais-je souhaiter au lieu de vouloir vaincre »).

La modernité qui brise les liens, difracte les parcours, gâche les paysages, ensevelit les villages («  N’avez- vous pas remarqué que votre chemin de crête est devenu « sentier d’initiative forestière » pour nos vacanciers, où chaque espèce d’arbres est munie d’une plaque avec son nom ? » ; « Là où il y avait le milieu, on a mis une plaque « Centre Village » ; « Jadis on nous expliquait que les cloches ne marquent pas le temps mais rappellent l’éternité [ …] Les chiens courent dans les églises et boivent dans les bénitiers » ; «  Il n’y a plus qu’un seul grand champ planté de fourrage pour le bétail qu’on n’appelle plus du maïs mais du nom des tours dans lequel on le fait sécher »). La modernité qui  élève des murailles entre des frères et sœurs.

Le texte est d’une densité poétique qui laisse intranquilles chacun des personnages et pourquoi le nier le spectateur. Texte à lire absolument avant d’aller voir le spectacle si on veut en saisir les émotions, les tremblements, les doutes, et éviter les quiproqos en prenant plus justement la mesure des dissonances qui le traversent.

Sans doute sensible au signifié possible auquel n’échappe pas le poète (le pessimisme et le propos réactionnaire des anti-modernes), Peter Handke, toujours un peu équivoque, a pris soin de conclure cette longue pièce par un monologue moins hostile au temps, dit par Nova qui n’est ni du village ni de la famille. C’est une longue injonction à vivre son temps, aux échos étonnamment contemporains (« Ne vous réveillez pas les uns les autres en aboyant comme des chiens. Vous n’êtes pas des barbares, et aucun d’entre vous n’est coupable ; dans vos crises de désespoir vous avez peut-être constaté que vous n’êtes pas du tout désespérés [..] ne jouez donc pas les solitaires intempestifs […] jouez le jeu- mais qu’il ait de l’âme »). Le sermon est salubre mais n’évite pas le gnangnan consubstantiel au genre, à la Khalid Gilbran ou à la Saint Ex.

Voilà le texte. D’une grande beauté, exigeant, inégal, aux austérités fluorescentes.

Cette austérité et cette fluorescence, la mise en scène de Stanislas Nordey et de Claire Contasseau les sert avec une intelligence lumineuse dans la nuit de la cour d'Honneur.

Stanilas Nordey est en outre un Hans (le frère prolo) véritablement incandescent dont le corps, le jeu, la diction sont bouleversants, comme le sont encore les actrices qui disent l’intendante (gouailleuse, phénomène de la nature, excellente) et la vieille femme (dans un registre de sagesse désabusée mais assumée).

La sœur, Sophie, est Emmanuelle Béart, tout en simplicité, en humilité, déterminée et fragile comme le personnage de la pièce, un halo blond- merveilleux et moderne- à l’avant- scène. Ce rôle, certes à contre emploi, d’employée qui rêve d’un salon de coiffure la magnifie. On songe à Adjani dans « L’Eté meutrier ».

Laurent Sauvage, l’aîné, le citadin, est plus périphérique. C’est certes la place que lui assigne la mise en scène, mais sa diction de sermon de messe du dimanche, pédagogique, aux syllabes détachées et interrogative en fin de phrase, est monotone comme dans les églises et dessert un peu le texte.

Il y a aussi les trois ouvriers, les potes de Hans, parfaits.

Il y a enfin, ce monologue de 45 minutes de Jeanne Balibar qui clôt la pièce, l’actrice à l’avant-scène, les mains dans les poches de son jean, qui dit ce texte si long, si difficile, si gnangnan par moments, les autres acteurs sur scène, assis sur une pierre ou debout non loin, l’écoutant sans broncher, pendant que le faisceau de lumière s’élargit peu à peu, pour finir d’embrasser la scène tout entière, et à Avignon, Dieu sait..

Ces trois quarts d’heure de mots qui échappent de sa bouche comme bulles de savon, qui éclatent en plein air parmi les martinets,  qui  sont comme étoiles filantes dans la nuit, cette diction affectée, sophistiquée, si terriblement 7ème arrondissement de Paris, cette silhouette battue par le vent, un peu penchée à l’oblique vers les spectateurs, ces mains dans les poches, ces mots tout seuls, tous nus, que les autres écoutent tendus comme à la vue d’un funambule, ces mots dont aucun ne bronche ou ne piétine, dont aucun n’est altéré, ces mots qui sont dans la nuit comme autant de ballons d'enfants, une multitude, soudain lâchés et libres sans qu’on songe jamais qu’ils aient été dits par quiconque, ces mots qui font oublier aussitôt la comédienne qui les a appris et les prononce avec une telle souveraineté, sont le plus exaltant moment de théâtre que j’aie jamais vécu.

Quand ils cessent, Jeanne Balibar quitte la scène. Garder le silence à cet instant, ne pas applaudir la prouesse, l’immensité du talent, la densité de l’émotion que cette comédienne et ses metteurs en scène nous ont offerte m’a infiniment frustré.

Le souvenir de ce spectacle je vous l’assure sans aucune forme de forfanterie ou de snobisme, m’a procuré deux jours de pur bonheur, comme si j’en étais sorti grandi, réconcilié, plus pur.

Il est vrai qu’on sort quelquefois d’Avignon comme si l’on avait triomphé soi-même de l’épreuve…

 « Par les villages » sera repris à la rentrée à Paris au Théâtre de la Colline. Lisez la pièce avant et, alors, précipitez-vous ! 

04/03/2012

Transsibérien : trois écrivains sont dans le train...

Danièle Sallenave «Sibir »/ Dominique Fernandez «Transsibérien »/ Maylis de Kerangal «Tangente vers l’est »

 Un cortège d’écrivains français s’est vu offrir en juin 2010, lors de l’année « France-Russie », un voyage en Transsibérien. Quinze jours à contempler les paysages lents qui défilent à travers les vitres des compartiments. 9 200 kilomètres, près du quart de la circonférence de la terre, 80 km/heure, de Moscou à Vladivostok (huit jours), avec quelques villes étapes (c’est alors quinze jours). Plusieurs de ces voyageurs d’une race particulière en ont tiré des livres, dont trois ont paru fin 2011, début 2012. Mon Dieu, qu’il est long d’écrire….

Danièle Sallenave, Dominique Fernandez et Maylis de Kerangal sont les derniers à avoir remis leur copie. J’ai décidé de les lire tous trois par goût du voyage et curiosité des voyageurs.

Danièle Sallenave, chez Gallimard, c’est « Sibir » (sous-titre « Moscou-Vladivostok), un journal, un carnet de bord. « Sibir », c’est Sibérie ; peut être « vide » en turco-mongol ou « le nord » en russe. Mais « sibir/sibir », nous dit-elle, c’est l’entêtant chuchotement du train sur un aussi long trajet, et on regrette que notre académicienne n’ait pas choisi ce titre plus sensible, qui eût habillé si justement son récit.

Car c’est un vrai journal, avec ses confidences, ses états d’âme, ses réflexions domestiques, et un doute qui file tout au long de ce long voyage, scrupuleux et inquiet : «Que voyons–nous ? Que comprenons-nous à ce que nous voyons ? ». Danièle Sallenave est un peu chef scout, un peu maîtresse d’école : c’est elle qui sermone ses compagnons retardataires ; qui entend, en élève appliquée parfaitement consciente de ses privilèges, ne se plaindre de rien, ni de l’exiguïté de la cabine ni du confort relatif. Il faut, pour rejoindre le wagon-restaurant, traverser les compartiments de troisième classe où de jeunes soldats un peu ivres s’abandonnent , elle précise que l’odeur y est forte mais non pas incommodante. Et quand l’un d’eux l’interpelle en lui disant qu’il veut des femmes, elle répond, pleine d’esprit, et un soupçon de coquetterie, qu’elle n’en a pas à disposition. Elle évoque la discipline du rangement qu’impose l’exiguïté de la cabine, la manière de se laver quand il n’y a ni baignoire ni douche ;  on la sent préoccupée par ses cheveux, mais pas trop. Tout ceci est d’une belle voyageuse.

Dure au voyage, Danièle Sallenave a aussi des émois de normalienne. Curieuse de tout, constamment en proie à mille interrogations, sur le nom d’une rue, le bois de charpente d’une église, telle bataille gagnée ou perdue, elle est allée rechercher, au retour, les réponses à ses questions, et nous les livre sans façon, étrangère à la cuisterie (ici, un obscur site en ligne, là l’Encyclopédia Universalis)  : les vieux-croyants (protestants de l’orthodoxie, systématiquement proscrits depuis Pierre Le Grand), les décembristes (jeunes aristocrates libéraux qui se battent contre l’autocratie et le servage en 1825), les dissidents  du soviétisme ; la Sibérie, terre de bannissements successifs, lui permet d’explorer l’histoire et cette lente traversée, bien sûr, la géographie. «Sibir, Sibir ».

C’est avec une touchante sincérité qu’elle avoue une forme de nostalgie pour les temps héroïques, fussent-ils soviétiques. La « Grande guerre patriotique » (la Seconde guerre mondiale pour les Russes),  la « grandeur des entreprises industrielles », et cette scène cocasse où devant un parterre d’écolos elle dit son admiration pour le grand barrage de Dinogorsk sur l’Ienisseï et son bassin de retenue de plus de 12km de largeur, belle «illusion prométhéenne », avant de vérifier, au retour, que ce barrage a inondé villages et champs, effacé de la carte les terres des vieux-croyants, noyé pins et sapins qui s’y décomposent et polluent, et jusqu’aux cimetières, sans respect pour les dépouilles.

Voilà pour l’histoire, quant à la géographie : l’Oural , « une invention de géographe, [….] la ligne de crêtes fera l’affaire. Un décret, une volonté impériale : tout en Russie, même la géographie, est soumis à l’histoire ». Sur les rives du Baïkal, c’est « le silence que l’on respire ». Elle marque un grand intérêt, si rare si précieux, pour les héros Tatars de Kazan ou les populations bouriates de Oula-Oudé (peuples chamaniques et nomades mongols de culte bouddhiste tibétain mélangés). Mais nous livre, au final, cette conviction -que son voyage a forgée : « Partout l’Europe : conquérante, colonisatrice, civilisatrice ? […] Le train la pousse devant lui dans sa lente progression, obstinée vers l’est », et cette belle confidence : « Je m’inquiète d’en éprouver une espèce de satisfaction». 

J’aime aussi l’« expression de jubilation rusée, la vie méchante qui sort de son œil fendu », à propos d’un bouquetin, sur une photo agrandie.

Mais le plus émouvant, c’est la frustration du voyageur :  «Ce qu’on voit est indéniable, irréfutable, irremplaçable, et jamais cependant on en sait assez pour profiter pleinement de ce qu’on voit » ; « on devrait toujours se taire en voyage puisqu’on ne sait rien », cette recherche impatiente de l’empathie avec ses interlocuteurs, cette certitude qu’il y a quelque chose à savoir de plus que ce qu’on l’on sait déjà, ou qui se donne à voir derrière un sourire, les rides d’un vieux visage ou l’allure d’un jeune homme qui pose à vélo devant une statue de Lénine à Ekaterinbourg. Tous les vrais voyageurs ont vécu de mêmes interrogations, et Danièle Sallenave, attentive et vibrante, en parle avec une belle sensibilité.  Cet appétit des autres lui fait verser des larmes quand, arrivée au but, elle quitte les provodnitsas, ces gardiennes du train, contrôleurs, femmes de ménage et maîtres d’hôtel, tout en un. « Pleurer quand on se quitte, ce  n’est pas un sentimentalisme déplacé : c’est la conscience, profonde, innée, tragique, de l’irréversible. Nous ne nous reverrons jamais ». Et puis encore, après l’ultime dîner à Vladivostock, une fois retournée dans sa chambre : «De nouveaux les larmes me viennent. Je me sens abandonnée, privée de tout, coupée d’un vaste rêve ».

Ce journal, c’est de l’histoire et de la politique qui coulent dans les veines de l’auteur, une réflexion sensible sur les voyages, avec ses fragilités, ses fatigues, ses enthousiasmes suspendus, et un intérêt jamais en repos des autres : « Ce que je cherche : le monde sans moi » . « Ecrire, ce n’est pas un don, une supériorité, c’est un état d’attention au monde » professe-t-elle joliment -hélas à deux reprises à deux cents pages d’intervalle. « Sibir » c’est le guide qui manquait à Danièle Sallenave lorsqu’elle s’est embarquée sur le Transsibérien, et qu’elle nous offre désormais avec une belle générosité.

Dominique Fernandez n’a pas de tels états d’âme. Son «Transsibérien » est le récit terriblement académique d’un « Grand Académicien » à l’ancienne. Au regard du frêle esquif de Danièle Sallenave, balloté par les souvenirs, pris dans les rapides de l’histoire, tête d’épingle qui gîte dans l’océan, un salut désespéré de la main à ceux qui se trouvent sur la rive, Dominique Fernandez nous offre une croisière en paquebot.  La phrase est limpide et enveloppante, le style à la démonstration, le ton quelquefois sentencieux, mais le tout d’un merveilleux conteur. Le voyage, pour lui, n’a rien de métaphysique, et n’est manifestement pas de l’ordre du sensible. Il est prétexte à digressions dans l’ordre du savoir ; c’est une conversation brillante, et c’en est bien assez ! Le tout très Européen en voyage… avec une curiosité modérée pour les Tatars ou autres Bouriates.

La traversée des troisièmes classes que Danièle Sallenave évoquait avec tant de bienveillance? «Traverser cette effluve et cette pestilence »  […] nous retenions notre respiration jusqu’au soufflet suivant pour ne pas nous boucher le nez devant eux » ; l’accueil à Moscou dans un « gîte de banlieue » ? « Nous avait-on pris pour une troupe juvénile de basketteurs, de passage pour une compétition ? » ;  quant au confort bien relatif  des premières classes, il lui oppose le temps béni de la Compagnie des Wagons Lits qui avait offert le voyage, en 1898, à Albert Thomas, alors jeune lauréat du Concours général de géographie – qui devait devenir journaliste dans L’Humanité de Jean Jaurès puis ministre de l’Armement en 1916, enfin directeur du Bureau International du Travail en 18 (une courte rue porte son nom, désormais tombé dans l’oubli, dans le 10ème arrondissement de Paris) -  : « Il avait à sa disposition une salle de bains, équipée d’une grande baignoire de marbre, de robinets de douche et d’appareils de gymnastique ».

Car, dans ce livre, Dominique Fernandez voyage surtout dans les récits de voyage des autres. Le sien est d’abord littéraire. Hommage appuyé à Gorki, références constantes à Jules Verne et à son « Ivan Stroggoff », à Dumas bien sûr, Théophile Gautier et Gide. Les morceaux choisis sont délicieux ou étonnants. Et les Russes, bien sûr : Tchekhov et Tourgueniev surtout. J’apprends que Mérimée a traduit Gogol et on y découvre Oleg Ermakov, ancien forestier dans une réserve près du lac Baïkal, qui a écrit une « Pastorale Transsibérienne », laquelle nous est résumée sur trois pages. Et avec ça, les tableaux de peintres vus aux étapes, le goût des Russes pour la musique « Intellectuel ou non, tout Russe, s’il n’est pas sourd, se passionne pour la musique », et deux ou trois rappels piquants, tel celui de la mise à l’abri à Novossibirsk, durant la guerre, du Philarmonique de Léningrad, pour échapper aux bombes allemandes.

Oui, mais alors le voyage ?  Un bateau sur la Volga jusqu’à l’île de Sviajsk où Ivan le Terrible avait retiré ses troupes avant l’ultime assaut contre les Tatars de Kazan, la saisissante architecture constructiviste de Ekaterinenbourg, et trois chapitres, délicieux ou cocasses, sur la vie dans le train (« A travers la forêt », « La vie dans le train », « Trois jours dans le train »). Dominique Fernandez, alors, se laisse aller, il s’immerge : « rumination symphonique de l’absolu » ; « J’admire jusqu’à la limite de mes forces », mais la sentence tombe, définitive comme souvent avec lui : « Le vrai voyage ne dépayse pas, le paysage n’est beau que par la vibration intérieure qu’il nous fait éprouver, exempte de toute curiosité vers l’inattendu ». Soit ! Ce doit être question d’ouverture aux autres… Là où Danièle Sallenave attend « un monde sans elle », au fond, Dominique Fernandez « voyage autour de soi ».

A lire les deux ensemble, on s’amuse des correspondances  et des dissonances. Ils ont aimé tous deux  Irkoutsk (5 190 km de Moscou) et ses maisons de bois et, par-dessus tout, le salon que Maria Volkonskaia y a installé pour suivre son époux décembriste déporté, le Prince Sergueï Volkonski, tout en organisant des cours d’alphabétisation au profit des populations locales, y compris les femmes et les filles ; ils regrettent ensemble la fin d’une certaine société intellectuelle et artistique, encore entretenue au temps de l’Urss et qui paraît assez largement s’engloutir dans la mondialisation ; ils aiment Gorki et certes pas le Cendrars de « Prose du Transsibérien » ;  ils évoquent, dans les mêmes termes, cette immense tête de Lénine, aujourd’hui incongrue, sculptée au centre de Oulan-Oudé ; et se révèlent pareillement impuissants à décrire le lac Baïkal, abandonnant tout effort d’écriture, pour ne livrer que des chiffres, des kilomètres de long (600), de large (80), des mètres cubes d’eau, avec cependant un commun saisissement de silence ( au «  ici, on respire le silence » de Sallenave fait écho le  titre d’un chapitre du Fernandez « Le silence du lac Baïkal »).

Mais Dominique Fernandez déteste le barrage de Divnogosrk qui a tant enthousiasmé Danièle Sallenave ; il ne répugne pas à l’emploi de « vastitude » (à trois reprises dans son livre, un mot si laid !) quand Danièle explique posément que seul « vastité », certes vieilli, s’emploie ; il dit « le Volga » quand elle dit comme tout le monde en France ; il soutient qu’Amour, le nom du fleuve, ne signifie rien en Russe mais Danielle nous apprend que cela veut dire «  le boueux » en bouriate. Une anecdote savoureuse, à ce propos, dans le Fernandez. A l’approche du fleuve, la  provodnista, un peu métronome du voyage, vient annoncer, de compartiment en compartiment, tel jour à 17 heures, que l’Amour c’est dans 25 minutes. « Chacun s’agite, c’est le branle-bas général. 17h37, 18h, aucun fleuve, l’Amour n’est pas au rendez-vous. Viera accourt, confuse : elle s’est trompée de jour, la traversée du fleuve, c’est pour demain ». Savoureux, non ?

Dominique Fernandez a dédié son livre à Danièle Sallenave « en bouriate complicité». Il est vrai qu’on les a mariés, lors d’une visite pour touristes dans un village de vieux-croyants, à l’occasion d’une pantomime que Danièle paraît regretter et que Dominique raconte longuement avec malice, comme pour l’en torturer davantage.

Ces deux récits sont illustrés de photos, en noir et blanc, genre soviétique, pour Danielle, et un peu «  Gala » -le magazine- pour Dominique, à l’exception de deux ou trois fort belles. Les deux auteurs livrent leur liste des autres voyageurs : Dominique Fernandez ne cite que les écrivains et les photographes, Danièle tout le monde : les journalistes, comédiens, interprètes et accompagnateurs.

Oui, vraiment, c’est à chacun son voyage !

Maylis de Kerangal partageait le compartiment de Danièle Sallenave mais n’a, comme quelques autres, rejoint ses compagnons que sur le parcours, ce que souligne ainsi Dominique Fernandez dès les premières pages de son livre : « A vrai dire, tous ne jouèrent pas le jeu, faute de temps ou de désir : certains n’allèrent que jusqu’à Novossibirsk, d’autres  ne nous rejoignirent qu’à Novossibirsk ou à Irkoutsk». (D. F. revient par ailleurs, et à trois reprises, plein de médisance, sur le comportement de l’un des écrivains voyageurs qui drague une provodnista ....Et alors ?).  Mais Maylis, la Bretonne, s’est illustrée par un plongeon dans le lac Baïkal, l’eau à douze degré, ce qui nous est conté par Dominique Fernandez, ravi que Trophime, leur accompagnateur qu’il soupçonne d’être un espion du KGB, n’ait pas été le seul à s’y employer, et par Danièle Sallenave, vacharde : « quand ils ressortent après quelques brasses hâtives, on dirait des homards ébouillantés ».

Maylis de Kerangal a trouvé son personnage de fiction en piochant dans les troisièmes classes du Transsibérien qui soulevaient tant le cœur de Dominique Fernandez. Et pour cela seul, on aurait envie d’applaudir ! C’est un soldat, ou plus exactement un appelé qui ne connaît de son avenir proche que l’armée en Sibérie mais non le lieu exact de sa caserne d’incorporation, qui se convainc de déserter et mêle à ce projet, si audacieux et désespéré, une jeune touriste française qui « fait son Transsibérien ». Beau récit, haletant, oppressant, qui ménage un vrai suspens, et dessine deux très beaux portraits, Aliocha, le jeune appelé, et Hélène, la touriste. Mais il y a aussi la provodnista ( «sanglée martiale dans une jupe droite »), tantôt Javert tantôt Monseigneur Myriel. Et au-delà de cette intrigue, si ténue, l’esprit du Transsibérien : l’effroi de l’exil, la tentation folle de s’en sortir, un monde clos qui traverse des espaces infinis de sorte qu’on s’y sent deux fois emprisonné, l’absence de sens à toute destination possible,  la nécessité et l’urgence d’y échapper, celles, aussi, du crime à portée de la main pour y parvenir, les relations viciées du confinement, enfin.

La langue est travaillée : elle dit l’incongruité de la rencontre, les gestes réflexes d’une première générosité, puis le retour au réel ; la complicité d’une nuit hors sol, et le silence au matin quand on se découvre le visage chiffonné et qu’on déteste soudain son fortuit compagnon (« Tout se passe comme si avec la nuit s’achevait la trêve »), les paysages par la fenêtre (« l’aube qui relève la forêt à toute allure »), la vie en Sibérie (« la vie dans un monde retourné comme un gant, brut, sauvage, vide, tu verras que tu t’y feras »), le lac Baïkal, qu’elle est la seule des trois à évoquer avec tant de justesse : « Dans les wagons, les passagers ne parlent que de ça, voir le Baïkal, voir enfin le Baïkal. Aliocha, lui ne l’a jamais vu, n’en connaît que le nom, trois éclats de quartz jetés au soleil » ; puis « le Baïkal apparaît. Il est là, au loin, côté couloir. Fragmentaire d’abord, ruban liquide aperçu entre deux versants, soudain immense et parme, filant la course du train » ; « Le lac est tour à tour la mer intérieure et le ciel inversé, le gouffre et le sanctuaire, l’abysse et la pureté, le tabernacle et le diamant, il est l’œil bleu de la Terre, la beauté du monde […] ». Et Oulan-Oude : « C’est une grosse ville, la capitale bouriate. Oulan-Oude, deux cerceaux de feu jetés dans un ciel de cuir ». Pas mal non ?

Evidemment, il y a ici ou là des complications de jeunesse fort vilaines, un « son corps n’est qu’une matière vibratile oscillant dans l’espace insituable du train » ! Le « Sibir, Sibir »  de Danièle Sallenave est plus heureux ! Et, à la page qui précède, un abcès qu’un éditeur aurait dû vider : « le train qui compacte ou dilate les heures, concrétionne les minutes, étire les secondes, progresse arrimé au sol et pourtant désynchronisé des horloges de la terre » !! Quelle horreur ! Vive « Sibir, Sibir » !

Mais ce court récit, d’abord donné sous forme de fiction radiophonique pour France-Culture, est plus généralement heureux, très fin psychologiquement, et rondement mené par ce bel écrivain qu’est Maylis de Kerangal.

Sallenave, Fernandez, de Karangal : trois manières d’écrire. Une intellectuelle sensible, l’Ecrivain Officiel et une romancière pleine de vibrations. On aimerait voyager avec la première, dîner avec le deuxième, et lire, lire encore malgré quelques défauts de jeunesse, la troisième.

 

 

 

26/11/2011

L'Art français de la guerre d'Alexis Jenni ou Bigeard aux Invalides

 

Oui, on aimerait aimer ce livre sans réserve, et entendre les voix tues de nos guerres honteuses  ( cette « guerre de vingt ans » bellement évoquée par Jenni ) avec une émotion sans partage. Cela m’est arrivé quand j’étais soldat : un adjudant-chef se livrant un jour sans plus de raison qu’à l’habitude ; un après-midi en treillis, me racontant son Algérie- il y vivait, fils de modestes pieds-noirs «de toujours »-, son frère engagé à l’OAS, le sort des Harkis lors du départ des troupes, lui fidèle au gouvernement républicain, mais rongé de remords. Je ne me souviens plus de son nom mais son long monologue me hante encore, et cette confession fut pour moi un déniaisement  idéologique majeur.

Le récit d’Alexis Jenni (un ancien d’Indochine, qui peint à l’encre, raconte sa vie au narrateur qui a 30 ans lors de la première guerre du Golfe) est ambitieux, littérairement réussi, mais d’une grande lâcheté morale. Parce qu’il ne s’assume pas et qu’à trop redouter la critique « de gauche », il nous brouille une tambouille, dans une gamelle finalement peu ragoutante.

Le jeune Salagnon (le vétéran que rencontre le narrateur des années plus tard) qui monte au maquis : bien. Le même, engagé volontaire en Indochine, la fatigue et la mort, la torture, le silence menaçant, l’apprentissage de l’art du dessin à l’encre auprès d’un aristocrate annamite, le Fort Sagane en forêt tropicale : cela est supérieur, d’écriture et d’intensité ( «Il préféra Hanoï, car le premier matin où il s’y éveilla, ce fut par le bruit des cloches » (p.334) ; « Le nom l’enchanta, et le verbe ; « remonter le Mékong» » (p.336) ;  « Je ne m’adapte pas, je mute ; quelque chose d’irréversible » (p.381) ; « Après avoir fait la guerre on peut détester la nature » (p.407) ; « le français dans la jungle du Tonkin était la langue internationale de l’interrogatoire poussé ») et de plus longs passages de grande beauté, deux pages sur Dien Bien Phu (p.627 et 628) éblouissantes et poignantes. La bataille d’Alger, le Dr Kaloyannis et sa fille, le père Brioude, curé porteur de valises, le brave Ben Tobbal jeté d’un hélicoptère, les caves de la villa d’Alger, tout cela est fort aussi, sans doute un peu archétypal mais bon, à la guerre comme à la guerre ! Les pages sur le départ des militaires français au milieu des cris de harkis qu’on égorge et des bombes de l’OAS sont saisissantes – mais la critique du film sur la « Bataille d’Alger » au motif qu’il a été tourné quatre ans plus tard et n’était pas dépourvu de mobile idéologique est ridicule. Les Algériens n’auraient pas droit à leur « Si Versailles m’était conté » ? Peu importe, Mariani est là, campé avec bienveillance – ce qui est littérairement louable et en tout cas plus intéressant, devenu un vrai tueur (c’est celui qui avait muté en Indochine), demeuré l’ami de Salagnon auquel d’un coup de feu il a offert une veuve… avant de se barricader- aujourd’hui- en casemate au dernier étage de la tour d’une cité populaire, avec des amis au crâne rasé, tous armés de kalachnikovs, au cas où les Arabes et les Noirs foutraient le bordel.

Tout ceci est bel et bon, c’est–à-dire atroce et bien rendu.

Mais, hélas Jenni a intercalé entre les chapitres de ce beau roman noir national, des commentaires d'actualité du cru du narrateur, lequel n’a de cesse d’éloigner tout soupçon de politiquement incorrect qui pourrait affecter son récit. Et tout à coup c’est patatras !!!! Effroyable de simplisme (nos temps contemporains, que l’auteur réduit à un état de quasi-guerre civile, seraient le solde à payer de nos guerres perdues ou coloniales), de généralités supposément humanistes (quand même Mariani, c’est pas bien… ; la race n’existe pas, formule déclinée sous toutes ses formes ; « Nos réflexes nationaux sont tendus comme des pièges à loups » (p.622), et surtout d’un insupportable faux-cuisme de pleutre.

Car l’auteur ne nous parle de rien d’autre que d’identité nationale et de race à la fois, d’ « eux » et de «nous », en un sous-texte qui affleure constamment en guise de grille de lecture contemporaine. Nous n’osons plus rien dire, on nous l’interdit : « Le corps social se tait, le corps social dépourvu de langage est miné par le silence, il marmonne et gémit mais jamais il ne parle »etc. (p.156). Les pharmacies sont barricadées le nuit, des grappes menaçantes de jeunes devant (Commentaires III, p.165 et suivantes). « Le principe organisateur était la race » (p.175), « J’ai besoin de la race » (p.177). Certes la race n’existe pas nous dit-on, mais pour écrire aussitôt « La race parle de l’être de façon folle et désordonnée, mais elle en parle. Rien d’autre ne me parle de mon être d’une façon aussi simple ». Ah bon ? « La ressemblance on ne la mesure pas : elle se sait » (p.177). Bigre ! Comme effrayé par ce qu’il vient d’écrire, Jenni fait systématiquement retraite, comme après ce passage, en évoquant une page plus loin « les mystères confus de la ressemblance ». Mais c’est plus fort que lui : « La race en France a un contenu mais pas de définition, on ne sait rien en dire mais cela se voit. Tout le monde le sait. La race est une identité effective qui déclenche des actes réels » (p.189).

Et ce n’est pas le tueur Mariani, le facho Mariani qui parle alors, c’est le narrateur qui digresse. Alors une fois encore, on tempère à deux pages « Ca recommence. La pourriture coloniale nous infecte, elle nous ronge, elle revient à la surface » (p.191), mais pour stigmatiser aussitôt le CV anonyme (p.192), évoquer les halls d’immeubles encombrés de jeunes que l’on « traverse », ou la polygamie et la burqa (p.613 à 615), les deux ensemble pour faire bonne mesure. Puis cela donne soudain « A quoi rime cette identité nationale catholique, cette identité de petites villes le dimanche ? A rien, plus rien, tout a disparu ; il faut agrandir » (p.605). Voilà autre chose… quoique « Une complicité discrète unit les français qui comprennent sans qu’on le précise ce que ce « ils » désigne. On ne le précise pas. Comprendre «  ils » fait complice ». Et pour éviter d’avoir à prendre sur soi le discours ethniciste que le narrateur fait mine de reprocher à Mariani, on trouve ce joli « La classe sociale héréditaire se voit de loin, elle se porte sur les corps, elle se lit sur le visage. La ressemblance est une appartenance »(p.233) qui prépare déjà une ligne de défense, « Mais je parle des pauvres, pas des Arabes ».   

Quel brouet dans cette gamelle!!! Pauvre Jenni qui ne sait plus quel est son sujet ou qui n’ose qu’à grand peine nous laisser deviner son discours en donnant des gages au politiquement correct qui altèrent son œuvre et affectent son propos tant ils paraissent insincères (une police aux réflexes coloniaux, un état de guerre civile due aux peurs irraisonnées et aux fantasmes de la race, des rancoeurs de soldats oubliés qu’un peu de reconnaissance aurait suffit à apaiser, hommage à Paul Teitgen …).

Mais ne soyons pas injustes : Jenni nous offre, en réalité, une clef de lecture, bien lourde, un peu rouillée certes, si grosse et si pesante en main qu’elle peut nous échapper. C’est la lettre volée d’Edgar Poe ! Le gang de Mariani, les fachos armés, prêts pour l’ultime secousse à tuer Noirs et Arabes - lequel paraît certes répugner un peu au narrateur et auquel son héros Salagnon n’appartient pas, mais dont il fréquente le fondateur- se dénomme le « Groupe d’Autodétermination des Français Fiers d’Etre de Souche ». Cela donne GAFFES. Les vérités qui ne se profèrent pas. Les vérités ?

Si c’est cela le fil « bleu, blanc, rouge» de ce récit croisé de nos guerres coloniales et de nos peurs contemporaines (sans les colonies, il n’y aurait eu ni guerres, ni soldats perdus, ni Arabes en France), « cette France qui ne serait plus un mot grossier » évoquée par Régis Debray chez Drouant, alors oui, une certaine lâcheté du discours qui se dissimule, et avance masqué, est bien la marque française de ce livre.  Et cette lâcheté française est  à pleurer.

Ce livre, ses équivoques et ses lâchetés ont été récompensés du prix Goncourt 2011.

On annonce quelques jours plus tard que les cendres du général Bigeard vont être transférées aux Invalides. Pauvre France