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21/06/2015

"La loi du marché" de Stéphane Brizé avec Vincent Lindon

Non, ce film  n’est pas caricatural, Mme Parisot !

Ce film est la vie même, ou ce qu’il en reste. Quand on est ouvrier. Aujourd’hui.

Les rendez-vous à Pôle-Emploi, les stages de reconversion qui ne débouchent sur rien, les entretiens de recrutement par Skype, les séances collectives de coaching entre chômeurs où la violence et l’humiliation s’horizontalisent  (« qu’avez-vous pensé de la prestation de votre camarade ? »), les traites à payer, le mobil home qu’acculé on doit vendre, les grandes surfaces, ces champs de foire tristes de la consommation et de la fauche, qui seules embauchent parce que la crise fait exploser la démarque inconnue et qu’il faut surveiller, tout surveiller, surveiller tout le monde, les clients et les caissières.

On est loin du monde fantasmé des prolos de Robert Guédiguian de la Côte bleue, avec ses solidarités ouvrières, le soleil, la mer, la pétanque et la merveilleuse Ariane Ascaride. Ici, c’est l’épuisement qui domine, et le mutisme.  Condamné  à fermer sa gueule.

La force de ce film tient précisément à cette violence entre le mutisme du héros, quinquagénaire qui se retrouve au chômage, et la phraséologie stéréotypée et condescendante de ses interlocuteurs. La vie n’est plus qu’un affreux stage d’évaluation pour rien, d’autant plus insupportable que chacun est convaincu de s’adresser à l’autre avec empathie ou ménagement, délivrant des conseils, invitant à la prise de parole quand pourtant il n’y a plus rien à dire.

Mme Parisot qui dit avoir détesté ce film pour ce qu’il avait d’idéologique n’a pas compris grand-chose. La violence dénoncée n’est pas celle des patrons, des banquiers ou de Pôle-Emploi. C’est celle d’une époque. Une des scènes les plus dures est celle de la vente du mobil-home, la violence du « Bon Coin » où on négocie entre nous comme le feraient des « fonds vautour ».

Vincent Lindon est évidemment impeccable et même plus que cela. Sa densité est bouleversante. Et les fulgurants éclairs de colère qui électrisent son regard triste méritent à eux seuls une Palme. Les non-professionnels qui l’entourent, la banquière, les caissières ou les vigiles de supermarché, les conseillers Pôle-Emploi, le directeur du magasin, le DRH, sont épatants et donnent au film un grand ton de vérité.

C’est peut-être là le problème. Car, révérence gardée, ce film est ennuyeux comme la pluie. Il peut sans doute plaire à Cannes, exotisme social ou voluptueuse frayeur mélanchonienne oblige. Mais il est étranger au cinéma. Pas un plan, pas une mise en scène, pas une situation qui soient de cinéma. Voilà pourquoi, j’en suis sorti affreusement déçu.

Les meilleures scènes (la vente du mobil home, le jeune rebeu qui vient de voler des écouteurs, la caissière qui récupère les coupons de réduction et la leçon de rock) font songer au programme télé « Strip Tease », cet excellent documentaire de scènes prises sur le vif sans commentaire ni voix off. A « Strip Tease » mais en un peu moins bien.

Mme Parisot, si elle n’était pas de son époque, aurait pu dire seulement cela. Mais l’époque étant ce qu’elle est, même elle, surtout elle, sans doute ne le peut-elle pas…

 

 

 

14/04/2015

"La ferme africaine" de Karen Blixen, Folio, trad.Alain Gnaedig

« Out of Africa » : Vous avez adoré le film ? Vous n’aimerez pas nécessairement le livre que je viens de terminer et qui me laisse sur une impression pénible.

« La ferme africaine » est  l’intéressant monologue d’une femme de caractère, un récit non dénué de pittoresque, mais un livre froid, non pas guindé mais hautain, qui tient à distance les émotions intimes et celles du lecteur.

Sans doute une baronne, trop souvent condamnée à la solitude et aux conversations mondaines, ne peut-elle échapper à son habitus. En la lisant on le regrette, et finalement cela agace.

On connait l’histoire : Karen Blixen part à 29 ans de son Danemark natal rejoindre son cousin, un aristocrate suédois qui vient d’acheter une plantation de caféiers au Kenia à vingt kilomètres de Nairobi, pour l’épouser. Nous sommes en 14. Elle va rester au Kenia 17 ans s’occupant seule en définitive, après la séparation tôt survenue puis le divorce pas plus tard prononcé, de la ferme qui s’étend sur des milliers d’hectares et emploie des centaines d’indigènes, comme l’on dit alors, des Kikuyus, non loin des tribus masaïs.

Difficultés économiques et mauvaises récoltes la contraindront au retour, où elle commence à écrire des contes puis des récits autobiographiques le plus souvent sous un nom d’emprunt. « La ferme africaine », paru en 37 et traduit en français en 42, lui assure une notoriété mondiale.

Ce succès est évidemment légitime. C’est celui des grands voyageurs, des expositions coloniales ou universelles ou …..des récits animaliers. La trempe de cette femme – grande chasseuse, aviatrice à l’occasion- y ajoute une touche de modernité de parfait aloi. Et sa curiosité d’esprit, son absence de préjugé  – elle dit préférer, et de loin, les indigènes, « mes gens » écrit-elle, à la société coloniale- font le reste.

Le ton aussi, sans doute plus que le style, est singulier : franc, rosse quelquefois, avec un sens aigu de l’observation qui fait mouche. L’anecdote y est le plus souvent à nu, révélatrice d’un caractère tout sauf dissimulé.

Alors, à quoi tiennent mes réserves ?

D’abord à un parti pris ethnographique, sans doute d’époque mais qui nous prive du récit attendu que l’on aurait souhaité plus personnel, plus intime, de la vie, des sentiments, des états d’âme de cette femme. Or, rien de tout cela. On n’est pas impunément baronne et on est loin bien sûr des profondeurs tourmentées de « Vaincue par la brousse » de Doris Lessing, et c’est très dommage.

Ensuite, ce point de vue, toujours en surplomb, donne à ce récit une allure de mise en scène de soi dont la pudeur ou la retenue dissimule mal le ressort de présomption, sinon d’arrogance. Karen Blixen moque certes les fieffés racistes de son entourage (le chapitre « L’élite de Bournemouth »), mais donne au fond l’impression de s’aimer davantage en Afrique qu’elle n’aime les Africains. "La ferme africaine" a un peu ce ton papier-glacé d'un reportage édifiant de Paris-Match sur une aventurière qui fait ses œuvres en Afrique.  

Enfin, elle n’échappe pas à quelques généralités essentialistes et sécheresses de cœur qui étonnent : elle dit avoir « même battu » ses Kikuyus « pour en faire des cultivateurs », elle évoque un enfant de la ferme victime d’un coup de feu accidentel comme on le fait d'un gibier blessé, quand elle rend visite aux malades parmi «  ses gens », on la sent davantage mue par la convention et les manières du monde que par la compassion ou le vertu de charité, la comparaison animalière est quasiment systématique dans ses descriptions,  et elle conclut le récit d’une affaire judiciaire qui a secoué la colonie, « L’affaire Kitosh », du nom d’un enfant supplicié par un jeune colon qui souhaitait le punir d’avoir monté son cheval, en faisant siennes les conclusions de deux médecins légistes selon lesquels le gosse s’était laissé mourir. Et ose écrire: « Quand on lit toute cette affaire, un fait étonnant et confondant s’impose : en Afrique, il n’est pas en notre pouvoir à nous, les Européens, de régler le sort d’un Africain. Cette terre est la sienne, et quoi qu’on lui fasse, il s’éclipse quand bon lui semble, de son plein gré, et parce qu’il n’a plus envie d’être là davantage » avant d’évoquer la «  beauté particulière » du « désir inflexible de mourir » de cet enfant roué de coups, ligoté et mort de privations.

Alors, évidemment, il y a aussi de belles pages sur les animaux, les gnous, les lions, les antilopes, les girafes ( « J’ai maintes fois vu des girafes arpenter la plaine, avec leur grâce incomparable, quasi végétative, comme s’il ne s’agissait pas d’un troupeau d’animaux, mais d’une famille de rares fleurs colossales, tachetées et montées sur de hautes tiges ») et les bœufs (« Ils ont des yeux humides et clairs sous des cils touffus, des mufles doux et des oreilles soyeuses, ils sont patients et lents dans tout ce qu’ils font. Et l’on dirait parfois qu’ils réfléchissent »).

Les bœufs dont elle écrit : « En Afrique, les bœufs ont payé le tribut le plus lourd à la marche en avant de la civilisation européenne ». Oui, les bœufs !!!

Voilà. On peut avoir été une femme remarquable, abandonnée par son époux volage, intrépide et courageuse, « épatante » comme on dit dans les salons, mais Karen Blixen n’est ni Doris Lessing ni Georges Orwell ni Conrad. Ni littérairement, ce qui n’est pas grave, ni humainement, ce qui la situe tout de même à des coudées de plus précieux talents de son temps.

 

06/12/2014

"Retour à Ithaque" de Laurent Cantet

 

Cuba est une île et un rêve de révolution : on y est deux fois en exil ! Et il fallait un Laurent Cantet, celui d’ « Entre les murs » et de « Vers le Sud »  surtout, pour nous parler de ces exils-là, si singuliers. Tous les voyageurs qui se sont frottés à Cuba, île vibrante et capiteuse jonchée des fanes de nos espoirs de jeunesse, se souviennent de leur état au retour : mélancolie amertumée, mais entre les corps et sous l’effet du rhum, sensualité retrouvée et désir au ventre. Exaltation de la part de rêve qui diffère le plus longtemps possible le réveil si morne de l’intelligence. Comme si le constat de l’échec du socialisme tropical était une ultime trahison à laquelle il était impossible de se résigner.

 Amadeo est de retour à Cuba après seize ans d’exil en Espagne, ses amis le fêtent durant toute une nuit sur un toit terrasse qui surplombe le Malecon, le grand boulevard du front de mer, en partageant leurs souvenirs du crépuscule à l’aube, réglant quelques comptes du passé, buvant, s’enlaçant, dansant ; tribu suspendue au-dessus de l’Histoire et du temps, à peine distraite par les rumeurs étouffées de La Havane, les cris de supporters d’une équipe de base-ball ou un cochon qu’on égorge.

Nul ne sait vraiment pourquoi Amadeo, auteur de théâtre, est parti durant la « période spéciale », les années 90 où Cuba a payé au prix fort la dislocation soviétique ;  Rafa, la  seule femme du groupe, ophtalmo qui vit davantage des cadeaux que lui font les patients (une poule, des navets) que de son salaire, lui reproche de ne pas être revenu  au décès de sa femme ; Tania, le peintre, jadis grande gueule surveillé de près par le pouvoir, en a perdu l’inspiration ; Aldo qu’en VO tous appellent « Negro » était ingénieur, il répare maintenant les batteries de vieilles guimbardes ; Eddy, lui, a fait des affaires sans trop de scrupules, devenant un « petit cadre » du PC sans plus d’illusion que les autres. Pour tous, en dépit de tout, la fuite, l’exil, est une trahison, non pas du régime ou de leurs rêves de jeunesse, mais de la famille et des amis. Mais quand Amadeo explique qu’il reste, qu’il veut s’installer ici et n’en plus repartir, tous sont affligés et colère, comme si la trahison passée se doublait d’une impudence. Le projet de rester, c’est humilier ceux qui ne sont pas partis, tenir pour négligeables leurs souffrances et leur désespoir, l’état du pays, l’absence absolue de toute perspective. C’est une des plus belles scènes du film.

 Il y en a une autre, d’une émotion à peine soutenable, quand retentit un vieux disque sur un vieux phono ; c’est « California Dreamin » du groupe américain culte des années 60 « The Papas and the Mamas ». Ebranlement  en terrasse. On n’y pleure pas uniquement sa jeunesse, mais « le temps de la crédulité heureuse », où l’on croyait dur comme fer à la Révolution, au progrès, au bonheur futur.

La pléiade d’acteurs, tous Cubains, est extraordinaire ; les dialogues - le film a été co-écrit avec Leonardo Padura- éblouissants de vérité et de finesse ; et la mise en scène, comme  au théâtre classique – unité de lieu et de temps- vibrante comme l’est la caméra de Cantet quand elle filme des visages, constamment en alerte, toujours bienveillante, la caméra d’un chasseur d’humanité. Ce n’est plus un film, c’est une indiscrétion merveilleuse où le spectateur croit surprendre un vrai groupe d’amis, impatient d’en être. Comme Amadeo.

Le propos est certes à la désillusion sur le régime (« On voulait croire et, eux, ils nous ont mis la peur au ventre »), mais une désillusion ambigüe comme les amours défaits, où l’on veut proscrire l’autre sans maudire ce que l’on a vécu ensemble, pour se convaincre que tout n’a pas été du temps perdu. Un personnage raconte les derniers instants de son père sur son lit de mort qui lui confie que la douleur la plus insupportable restait celle de ne pas savoir s’il s’était trompé ou si on l’avait trompé.

Son fils l’a rassuré : non, il ne s’était pas trompé !

« Retour à Ithaque » est la poignante Odyssée d’un rêve, d’où chacun est ressorti exsangue, mais au fond encore incompréhensiblement attaché à ce rêve. Comme nous lorsque nous revenons de Cuba, en amoureux défaits.