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11/12/2015

"Un Américain bien tranquille", Graham Greene, trad. Marcelle Sibon, 10/18

Graham Greene (1904-1991) fut agent secret, écrivain, converti au catholicisme et Anglais. Soit un anticonformiste au carré. Le lit-on encore quand on a vu tant de films tirés de ces romans ? Peut-être plus et on aurait alors grand tort.

Je viens de terminer « Un Américain bien tranquille », la guerre d’Indochine au début de l’année 52, la rue Catinat à Saïgon. La rue Catinat : non pas une rue mais un voyage. On songe à Lucien Bodard, à la colonie corse qui s’y est installée, aux prostituées, aux chambres étroites, aux parties de cartes dans la torpeur d’un après-midi, à l’insouciance des aventuriers de ce paradis moite où l’on ne songeait pas même à être des colons jusqu’à ce que les combats pour l’Indépendance fissent rage à compter de 45 et nous le rappellent.

En 52, au fond, la messe est dite et chacun en Indochine se débat alors entre attentats aveugles, harcèlement Viêt Minh, offensives françaises et géostratégies américaine ou chinoise, dans l’indifférence absolue des Français de France. Ce contexte est le climat du livre.

Son intrigue ? Un reporter de guerre anglais, Thomas Fowler, fait la connaissance d’un jeune américain idéaliste, membre d’une mission d’aide médicale, qui convoite aussitôt sa compagne et le lui annonce avec sincérité et candeur. Alden Pyle, c’est le nom du jeune américain dont on découvre dès les premières pages du livre qu’il a été assassiné, parviendra à ses fins. La police française suspecte mollement l’Anglais, mais Pyle était aussi un agent sous couverture de la CIA qui voulait faire d’un baron local et corrompu, le général Thé, une carte maîtresse dans le conflit, l’homme de la troisième voie d’un Viêt Nam indépendant mais non communiste.

Lu à la lumière des événements actuels en France, ce duel psychologique entre un sage revenu de tout et un idéaliste qui ne lésine pas sur les moyens pour « libérer les âmes », est renversant de densité. On voit agir Pyle et on ne peut éviter de songer à nos djihadistes ; quant au général Thé, il est un cauchemar de rebelle syrien anti-Assad et anti-Daesh.

La critique anglaise, pragmatique, distanciée, presque lasse, de l’idéologie américaine à l’œuvre, celle-ci toujours sûre d’elle-même, atrocement sincère et absolument déculpabilisée, porte, plus de soixante ans après la parution de ce livre, à l’introspection sur les temps présents.

Mais ce livre est beaucoup plus que cela, il est une auscultation du mal, de la guerre, de la peur, des combats qui fascinent ou qui distraient des peines, des lâchetés ou des misères de soi. Ainsi de Fowler qui, lorsque sa compagne Phuong le quitte pour Pyle, part se réfugier….au front, sous les bombes.

Une auscultation de l’innocence aussi. L’innocence entendue non pas comme l’absence de péché, mais l’absence de toute conscience. «  L’innocence fait toujours à notre force tutélaire un appel silencieux, alors qu’il serait tellement plus sage de nous défendre contre elle : l’innocence comme un lépreux muet qui a perdu sa sonnette et qui erre de par le monde, sans mauvaise intention ».

Ajoutez à cela une écriture limpide, une trame romanesque d’une souveraine maîtrise, la finesse d’analyse psychologique des personnages (Phuong, bien sûr, la seule femme ou presque de ce roman ; le policier Vigot qui lit Pascal ; Dominguez l’Indien assistant-journaliste ; le capitaine Trouin de l’armée française ; Heng et Chou, les Chinois interlopes et bien informés), des scènes saisissantes de vérité (sur le front ; dans une fumerie d’opium ; après un attentat à la bombe perpétré par les Américains qui voulaient le faire imputer au Viêt Minh), des dialogues brillants et efficaces à la Hemingway et vous tenez un grand livre. Un très grand.

Qui renvoie un écho inattendu après les tueries du vendredi 13 à Paris. Inattendu et durable. La littérature, quelle puissance de vérité, tout de même !

23/11/2015

"Les Prépondérants" de Hédi Kaddour, Gallimard

Il y a des livres dont l’incipit est d’une puissance d’évocation si envoûtante que l’on suspecte l’auteur d’avoir privilégié les premiers mots au détriment peut-être de ce qui va suivre, dans le souci misérable d’appâter son lecteur. On se dit cela aux premiers mots, puis aux premières pages, puis aux premiers chapitres, puis aux pages qui suivent, ce mauvais procès en ensorcellement littéraire ne cessant que lorsque l’on referme le livre, la séduction n’ayant à aucun moment relâché son emprise On maudit alors l’auteur de nous abandonner ainsi, orphelins de son histoire, de son monde et de ses personnages, comme chiens perdus au bord de la route.

« Les prépondérants » est de ces livres.

Nous voilà transportés dans un pays maghrébin non dénommé sous protectorat français, dans les années 20, et dans une ville imaginaire, Nahbès, où une équipée d’Américains d’Hollywood vient tourner un film. L’apparition de ce tiers moderne, décontracté et libre de mœurs, dans l’austère face-à-face colonial qui déjà se fissure fournit la trame romanesque du livre. Elle permet à Hédi Kaddour, lui-même née d’une mère française et d’un père tunisien, de nous offrir une « Comédie humaine », aussi forte et romanesque que la balzacienne. Où les « Etudes de Mœurs » seraient premières, tant celles-ci paraissent dominer le récit, plus encore que la religion ou la politique.

Les années 20, c’est pour les Arabes la conscience du sacrifice du sang dans les tranchées de 14 et la revendication nationale qui déjà s’exprime, pas toujours contre la France, mais au nom des valeurs de la République assurément contre les colons qui leur prennent encore leurs terres. En face, il y a les «Prépondérants ». C’est le nom du cercle des grands propriétaires français qui face à un monde qui chavire tient l’immobilisme colonial pour seul bouclier face à l’air du temps. Mais un face-à-face est toujours aussi un côte-à-côte, où l’on s’éprouve à force de se craindre, où l’on se côtoie à force de s’éviter, et où, si chacun a sa place assignée, les sentiments, les désirs réprimés, les jalousies, les regards, les médisances et l’espoir d’un changement sont autant de ponts au-dessus des frontières. Et cette confrontation des cultures et des mentalités réserve quelques surprises.

La première étant que les « Prépondérants » et les « vrais Arabes, ceux de la tradition, les croyants, vous savez comme ils peuvent croire ici, les vrais Arabes donc » sont également hostiles au surgissement des Américains qu’ils vivent comme une menace ; les « Prépondérants » y voient un ferment de dislocation de l’ordre colonial et de la séparation ethnique quand les traditionnalistes musulmans s’inquiètent pour l’ordre patriarcal et la séparation des sexes. Kathrin, l’actrice américaine, et Cavarro, son partenaire qui fait chavirer le cœur des femmes pour lesquelles il n’a pourtant guère de goût, incarnent ce désordre.

La seconde est que, loin de l’idée reçue, ces mondes qui se côtoient ne sont pas étanches et que la religion n’en est pas nécessairement le ciment. La société locale arabo-musulmane compte aussi ses notables, ses anciens ministres, ses propriétaires, ses éclairés, qui peuvent tenir la dragée haute aux Français. Deux des personnages principaux en sont, des « fils de », mais des « fils de » magnifiques.

Il y a Rania, la fille libre, veuve à 19 ans, qui aime lire et refuse de se remarier en dépit du souhait de son père aimant et des stratagèmes de son frère aîné, qui dirige seule un vaste domaine, à l’image des affranchies et des aventurières qui en imposent.

Il y a Raouf, le fis du caïd, brillant élève de l’école française qui est un des principaux personnages du roman, suffisamment éduqué pour être nationaliste, trop fils de famille pour être révolutionnaire, trop tendre pour ne pas tomber amoureux de l’actrice américaine, trop beau pour ne pas agacer tout son monde et qui lie relation avec Ganthier, ancien séminariste et officier de cavalerie, le plus important des Prépondérants mais sans doute le plus avisé de tous, le plus dense, un merveilleux portait de colon, pris par ses préjugés mais qui aime ce pays et ces gens.

Ajoutez Gabrielle, la journaliste métropolitaine, lesbienne à ses heures, en reportage dans le pays et qui fréquente tout ce petit monde, plus une bonne dizaine de personnages de la société coloniale ou «  indigène », des administrateurs français, le prof communiste, le marchand de tapis, pauvre et sale type à la fois, la marieuse etc..

Mais ce livre est aussi une vaste fresque de l’Europe des années 20 entre années folles, réunions de nationalistes de tout l’Empire à Paris, occupation française de la Ruhr et naissance du nazisme que notre quatuor (Ganthier, Raouf, Kathrin et Gabrielle) éprouve ensemble, chacun en tirant, ou non, quelques leçons pour lui-même ou la situation du protectorat.

Le récit de ce voyage, comme un livre dans le livre, est très réussi mais c’est sa construction d’ensemble, la finesse de l’analyse psychologique et sa langue qui en font un très grand livre, saturé d’Histoire, mais aussi de désirs, de frustrations, d’espérances, comme si les corps y jouaient un rôle déterminant.

Et comme dans les très grands romans, il y a des scènes si fortes, si puissantes que l’on songe ici à Balzac, là à du Mahfouz, là encore à Lawrence Durrell et plus que tout à Tolstoï. Oui, oui une scène de chasse à laquelle Raouf, le jeune musulman, est invité à la condition qu’il ne porte pas de fusil, fait songer à la scène de la chasse au renard de « Guerre et paix », des pages sur un orage aussi. Quant à la scène de cinéma en plein air organisée par le producteur américain et où chacun est invité sans distinction d’origine ou de religion, elle mériterait de figurer dans une anthologie. Une anthologie littéraire et sur la vie coloniale. Les gens sont troublés (« le cinéma d’abord tu comprends pas, et après tu comprends), on a fait venir une compagnie de tirailleurs sénégalais par précaution, « les officiers, les gendarmes, scrutent la foule, surtout les indigènes vêtus à l’européenne » et quand une voix qui commente le fil muet énonce « l’avocat lit la Constitution », une partie de l’assistance crie « yahyia l’doustour » «  - qu’est-ce qu’ils gueulent les Arabes ? – c’est le mot d’ordre nationaliste : « Vive la Constitution ».

Ce livre a été récompensé d’un demi Grand Prix de l’Académie française 2015. Il aurait mérité aussi le Goncourt, si les jurés avaient eu le souci des bonheurs de lecture plutôt que de se hausser du col en récompensant Mathias Enard dont je dirai ultérieurement un mot, si je parviens à achever son exigeant, assez beau mais pénible exercice de style «  Boussole ».

Et l’incipit alors ? Le voici : «  Elle lisait plus de livres en arabe qu’en français. Ca avait rassuré son père, mais il avait fini par se rendre compte que certains livres arabes étaient aussi dangereux que les livres français. Elle s’appelait Rania, vingt-trois ans, sculpturale, des yeux en amande, c’était la fille de Si Mabrouk, Mabrouk Belmejdoub, un grand bourgeois de la capitale, ancien ministre du Souverain. Elle était veuve, son mari était mort quand elle avait dix-neuf ans, il était beau, ils s’adoraient, il avait lui aussi le goût des livres et, comme il y ajoutait celui du combat, il avait disparu dans un fracas d’obus en Champagne ».

Tout est comme ça !

29/10/2015

" L'intérêt de l'enfant" de Ian McEwan, Gallimard, trad. France Camus-Pichon

Les livres anglais me font souvent penser à des téléfilms réussis : situation choisie, bon scénario, personnages fouillés, finesse et intelligence du propos, le tout sans peser. Tout y est, sauf la mise en scène qui est au cinéma ce que le style est à la littérature. Le dernier McEwan ne déroge pas.

Voilà une juge aux affaires familiales à la High Court de Londres, proche de la soixantaine, passionnée par son métier au point que son mari se propose de la délaisser un peu pour courir le guilledou, mais avec son autorisation, s’il vous plait, on est entre gens bien élevés. La brutalité et le sans façon d’une telle requête accable celle qui est accoutumée au «  My Lady » qu’on lui sert avec déférence dans les couloirs du Palais, et qui généralement en impose. La voilà qui s’effondre, et au plus mauvais moment, car de permanence à la cour, elle est saisie par un hôpital du cas d’un jeune de 17ans, souffrant de leucémie mais qui, Témoin de Jéhovah, refuse la transfusion sanguine indispensable à son traitement ainsi que ses parents de délivrer leur autorisation. Notre juge en si piètre état n’a que quelques jours pour trancher le cas si elle souhaite éviter l’irréparable.

Evidemment pour vous ou moi, ce serait vite jugé. Mais ni vous ni moi ne sommes des juges anglais, un pays qui tient encore les libertés individuelles pour le bien le plus précieux, la religion, la foi ou la  liberté de conscience pour des valeurs éminentes et la confrontation argumentée des points de vue, généralement tenus pour également estimables, la condition de l’apaisement social et d’une  bonne justice.  Autant dire que pour un Français, cette lecture du cheminement de la pensée d’un juge confronté à un tel dilemme est exotique.  Et instructive. Quelle leçon !

En nouant les deux fils de cette l’histoire, les affres de la vie privée et l’office du juge, en pimentant le tout de considérations sur la vie sociale des magistrats anglais, le monde  chic et étroit dans lequel à cet âge et à Londres ils se fossilisent, la grandeur et les misères de l’art de juger, les odeurs d’hôpitaux, l’arrogance des médecins, et l’étincelante intelligence d’un post-adolescent qui apprend le violon alors qu’il se sait condamné et écrit des poèmes tout en s’obstinant à refuser la transfusion qui le sauverait, McEwan éblouit par son savoir-faire, nous tient en haleine, ménage ses effets et parvient même à imaginer quelques rebondissements en moins de 220 pages, sans à aucun moment nous faire détester la religion ou froisser quiconque.

Ce livre n’est pas de la grande littérature, mais c’est un tour de force de délicatesse. On souhaiterait qu’il batte des records de vente dans les facs de droit et toutes les librairies non loin des palais de justice.