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09/10/2017

"Fief", David Lopez, Seuil

La jeunesse des marges ou des cités a sa langue depuis longtemps. Son vocabulaire « wesh wesh », métis d’argot bien de chez nous et des idiomes d’ailleurs, sa structure déglinguée, comme HLM qui se délabre, son rythme syncopé fait d’interjections et de points de suspension comme qui sait son temps de parole compté, son inventivité qui en fait un esperanto pour initiés tant ses locuteurs ont perdu espoir d’être écoutés par d’autres que ceux qui leur ressemblent. Cette langue a son chant : le rap. Le rap qui la nourrit, l’influence et va lui donner son accent. Cet accent, c’est le flow. Le flow est le style de cette langue.

Il manquait à cette langue neuve, imaginative, née entre quatre murs de banlieue bétonnée mais qui essaime et se répand partout à l’allure de la misère, de l’ennui ou du désoeuvrement de masse, son assomption, son instant de gloire et de reconnaissance, son irruption dans le monde des lettres. Eh bien, c’est fait ! « Fief » est la météorite de cette rentrée littéraire. Un merveilleux livre, très écrit, très stylé, très maitrisé, très exigeant. Un grand livre d’auteur. La pépite de cette rentrée littéraire.

Nous ne sommes pas ici en banlieue, mais dans cet entre-deux que semble découvrir la France : la France des lisières. « Chez nous il y a trop de bitume pour qu’on soit de vrais campagnards, mais aussi trop de verdure pour qu’on soit de vrais cailleras. Au regard des villages qui nous entourent, on est des citadins par ici, alors qu’au regard de la grande ville, située à un peu moins de cent kilomètres de là, on est des culs-terreux ».

C’est cet entre-deux d’une bande de jeunes un peu désoeuvrés qui s’assomment de shit et s’entraînent à la boxe que le livre explore. Il y a là Jonas, le narrateur, Ixe, Sucré, Untel, Poto le rappeur qui ne veut pas être connu (« Sa façon à lui d’être un gars de chez nous. Réussir, c’est trahir »), Romain, Lahuiss qui, lui, a fait un peu des études, vit à la ville mais ne s’est pas trop éloigné et paraît, on en jurerait, le double de l’auteur.

Cet entre-deux n’est pas uniquement entre la ville et la campagne ; dans cette petite ville de 20 000 habitants, c’est aussi la frontière entre barres et pavillons (« Pour ceux des Tours en particulier on se la racontait, parce qu’on s’habillait comme eux, parce qu’on copiait leurs attitudes, alors qu’on avait chacun notre chambre et que nos fringues de marque n’étaient pas tombées du camion. Pas crédibles les mecs à vouloir jouer les lascars. C’était mal vu »).

L’école est la scène de ces confrontations : «  L’école était un prétexte. C’était une arène. C’était à qui ne baisserait pas les yeux […] On n‘acceptait pas d’être des proies potentielles. D’être regardés de haut. ON n’était pas des p’tits bourges des lotissements, pas des cailleras de cité. On ne voulait ni être traités comme les uns, ni se comporter comme les autres ».

Cet entre- deux, c’est aussi celui que dessinent les frontières sociales, ces bars de ville où on n’ose pas rentrer tant on s’est convaincu qu’on y serait de trop (« les mecs marchent machinalement en se racontant des conneries et en trouvant plein de raisons de ne pas aller dans les endroits devant lesquels on passe […] Ce qui nous fait rester sur le seuil, c’est la honte […] Je me demande où ils achètent leurs sapes. Moi quand j’en achète je ne les vois pas ces articles-là ») sauf à taper l’incruste dans une soirée en tentant de bien se tenir, sûrs cependant que l’on ne va pas y parvenir (« On a toujours fini par se rendre indésirables, comme si on s’y appliquait »).

« Fief », est le récit sensible de cette assignation à résidence sociale, où l’on est comme interdit de réussite, d’échappée et d’accomplissement ( « Le seul chemin vers le bonheur, c’était la résignation, pas honteuse mais clairvoyante »). Jonas, le narrateur, est un brillant boxeur ? Il le sait mais n’y croit pas et fait tout ce qu’il faut pour perdre ses matchs. Il a une relation avec la belle Wanda, la jolie bourge ? Mais il se trouve condamné aux cunnilingus ; elle lui interdit le reste, et lui n‘insiste pas (« C’est l‘espoir qui me rend servile. L’espoir que quelque chose arrive sans que j’aie œuvré pour. Comme une récompense pour bonne conduite. Jamais d’écart, tout dans les clous. Alors pourquoi pas »). Et lorsqu’elle y semble enfin prête, Jonas laisse passer sa chance, tout à son affaire avec une ….coccinelle (l’insecte), pris de remords d’avoir tenté de l’écraser et voulant la voir s’envoler avant de rejoindre sa demi- maîtresse qui en l’attendant se donne du plaisir, paraissant pourtant prête ce jour à se livrer tout entière, ce qui donne ce merveilleux ( « J’entends Wanda gémir. Elle s’envole »).

La beauté de ce récit, c’est la précision inouïe de la langue et des descriptions balzaciennes, minutieuses et jouissives. Mais ici d’un combat de boxe, d’un joint que l’on roule, d’un feu de bois en forêt, d’une bande de gaze dont les boxeurs s’enveloppent les mains avant de les glisser dans leurs gants. La cocasserie et la profondeur psychologique de scènes gorgées de tension et d’émotion : une dictée entre potes où le jeu apparent consiste à faire le plus de fautes possibles mais où l’on tait tout de même par délicatesse son score accablant à l’un des siens ; une soirée de jeunes bourges où l’on s’incruste ; un résumé de « Candide ». Quelques portraits  aussi : du père qui fume du shit comme toujours mais joue encore au foot chez les vétérans, de l'entraineur de boxe, plus vrai que vrai.

Et son immense réussite, c’est l’empathie de ton qui diffuse, emporte le lecteur, le convainc, lui fait aimer ces personnages, et mieux comprendre cette France d’aujourd’hui dont on se méfie sans voir que c’est notre indifférence et notre absence de curiosité de l’au-delà des murs qui lui fait violence.

Alors, dans ce « Fief », il y a certes des «  wesh », des «  sa mère la pute », des « nique sa race », des «  t’as de la chatte », des «  il fait scuse », des «  ça dit quoi », mais il y a surtout un écrivain dont c’est le premier livre, éblouissant de vérité. Un merveilleux écrivain pour époque fragile. Ni gnan-gan, ni victime. Profond et délicat.

06/10/2017

"Taba-Taba" Patrick Deville, Seuil

Patrick Deville a un problème avec la forme romanesque. Qui n’en a pas depuis les années 50 ? Mais, lui, le résout en nous offrant des romans en mille morceaux, façon puzzle. En miroirs brisés d’un lieu, généralement éloigné, et d’une époque, fréquemment du siècle précédent. En outre, ses romans sont rarement des fictions, car il y préfère les pérégrinations de personnages réels.

Son horizon était jusqu’à présent celui des lointains, des grands voyageurs, des grands découvreurs, des grands exilés. Cela lui allait bien. Nous avons aimé son « Kampuchea » la découverte des temples d’Angkor par le naturaliste Henri Mouhot, son « Peste & Choléra » sur le savant Yersin qui isolera le bacille de la peste à Hong-Kong, son «  Viva » sur l’exil mexicain de Trotski. Et à chaque fois, sur ces terres lointaines, des dizaines d’autres personnages, un entrelacs de parcours, car Deville aime par-dessus tout les coïncidences, les concomitances, les parcours croisés, les télescopages. Ces récits sont toujours des récits connectés, des fracas d’Histoire, gorgés d’érudition, à en donner le tournis quelquefois, mais on aime quand même car, à la différence du Claude Lévi-Strauss de «  Tristes tropiques », on ne hait pas les voyages ni les explorateurs.

Mais là, son « Taba-Taba » ne fonctionne plus du tout. Pourquoi ? Parce que Deville cesse de voyager pour de vrai, il a décidé de rester au village, le village France, pour évoquer son histoire familiale. Bien sûr, il se trouvera bien une aïeule née au Caire, mais nous n’en saurons guère plus, sinon qu’elle débarque à Marseille à l’âge de 4 ans en 1862. Pour le reste, on a droit à une querelle entre Barbizonnais et Chaillotins, à quelques pages sur la Première Guerre mondiale, l’exil de 40, et une enfance dans un ancien lazaret reconverti en hôpital psychiatrique non loin de Saint-Nazaire.

Comme, en dépit de l’histoire émouvante de sa lignée, Deville doit bien s’apercevoir que le propos est un peu maigre, il nous l’épice de digressions sur les premiers paquebots, pioche dans ses ouvrages précédents, nous explique qu’il a épousé une fille Yersin rencontrée quand il préparait son «  Peste & Cholera », n’évite pas l’évocation pour la millième fois du Rimbaud d’Abyssinie, fait les poches de son inspiration tarie, revient sur l’histoire maintes fois contée de la colonisation de l’Afrique depuis les grands explorateurs solitaires (Livingstone, Brazza, Gordon, Stanley) jusqu’aux projets industriels et commerciaux des empires coloniaux. Pioche et touille pour nous servir un brouet médiocre. Ou soudain tout ce qui est horizon lointain paraît artificiel, plaqué sur un récit immobile et terriblement étréci.

Il tente à plusieurs reprises d’évoquer les attentats en France ou les jeunes djihadistes européens qui partent dans les rangs de Daesh plutôt que dans ceux de l’opposition libre en Syrie, sans que l’on comprenne bien le rapport avec le propos d’ensemble. Il le fait sans y insister, sinon par la récurrence, en hésitant manifestement à en dire plus, mais en se laissant comprendre. Comme un Houellebecq qui réprimerait un rot. Mais à tout prendre, on préfère l’explicite de Houellebecq à ces sous-entendus honteux. Et sur sa lancée, Deville paraît défendre l’intervention franco-anglaise de 56 au canal de Suez et dresse un portrait de Nasser que les éditorialistes de la IVème République les moins éclairés ne désavoueraient pas. Invoque les mannes de Malraux pour parler de l’Islam de façon terriblement anachronique, déplore que les porte-avions français qui devaient être livrés à la Russie, et qui le seront finalement à l’Egypte ensuite de l’invasion de la Crimée, aient été débaptisés pour substituer l’arabe au cyrillique. Ces annotations qui parsèment le récit, dont le monde arabo-musulman sous toutes ses formes est l’objet, laissent sceptiques de la part d’un admirateur de Lyautey. On redoute en réalité qu’il s’agisse de dire que l’Arabe et le Musulman sont des corps étrangers à cette France du Jura, de la Beauce, de Saint-Quentin, de Moissac ou de la Sorèze des années 50 à 70 dont « Taba-Taba » constitue la chronique. Craie blanche et tableau noir ; préau et platane dans la cour de récré. «  Taba-taba », c’est « Les choristes » ! La France blanche des années d’avant. Qui, piteuse d’avoir dû abandonner son Empire et s’en estimant mal récompensée par ses fils, se referme, se racrapote, se barricade. Enfin, tout cela est étonnant pour qui se pique d’érudition, et d’intelligence du monde.

Car pour se piquer, il se pique, notre Deville ! Ce livre est un véritable concours de « name-droping » : on n’échappe pas à l’écrivain rencontré dans tel aéroport, à telle belle réception à la résidence de France, à telle conversation avec un diplomate de haut rang, à telle adresse de grand hôtel. Rien de ce qui est absolument anecdotique, et au vrai sans intérêt pour le lecteur, ne nous est épargné. Deville a toujours aimé ces digressions puériles par quoi il exhibe sa distinction. Quand le projet littéraire est ambitieux, ces inoffensives fanfaronnades font sourire. Quand l’ambition l’abandonne, elles sont échouées là, sur la page, comme de navrantes vanités.

Deville écrit (p.269) souhaiter « éviter la myopie gallo-centriste ». C’est raté.

Et qu’une voix si originale de la littérature française, un homme passionné des lointains, s’enroue au moment d’évoquer son village, est vraiment consternant, et triste.

Le meilleur du livre ? De longs extraits de deux journaux, retrouvés par l’auteur, tenus par le père et son fils en mai 40, le premier s’étant engagé à 50 ans, le second, 14 ans,  racontant l’exode. Le meilleur de ce livre de très loin. Et ce meilleur n’est pas de l’auteur.

24/09/2017

"La Serpe", Philippe Jaenada, Julliard - Rentrée littéraire septembre 2017

Georges Arnaud, l’auteur du « Salaire de la peur », le dur-à-cuire, l’affranchi, le militant pro-FLN, l’écrivain, le documentariste, a été accusé, à ses vingt ans, d’avoir assassiné son père, sa tante et la gouvernante dans un château familial du Sud-Ouest de la France à coups de serpe. Tout l’accusait, tout. Le mobile, il héritait de la fortune, l’arme du crime qui lui avait été prêtée deux jours auparavant, une trace inexpliquée de blessure sur la paume de la main et surtout l’absence de toute effraction dans le château où il se trouvait seul avec les trois victimes. Ajoutez une mentalité d’oisif, d’homme prodigue toujours à court d’argent, passant pour entretenir de mauvaises relations avec ses proches et quelques excentricités de fils de famille (ainsi de se mettre au piano pour jouer une sonate de Chopin aussitôt le crime découvert, les corps des siens encore dans leur sang, devant les villageois qui accourent, sidérés par la scène) et vous tenez un coupable.

L’affaire fait les gros titres de la presse et distrait le lecteur des tragédies du temps. Nous sommes en 1941.

La justice étant ce qu’elle est, défendu par maître Maurice Garçon, un ténor du barreau d’époque, Henri Girard, c’est son nom, sera acquitté par la cour d’assises après 10 minutes de délibéré. L’assistance applaudit mais l’opinion ne se rend pas. Pour tous Henri Girard demeure coupable. Libéré après 18 mois de préventive, il dissipe sa fortune en moins de temps qu’il en faut pour le dire, et part en Amérique du Sud se frotter à une autre vie. Bourlingueur, chauffeur de taxi, barman, camionneur, il en revient trois ans plus tard, le manuscrit du «  Salaire de la peur » en main. Très économe de ses mots sur l’affaire, il répondra à Gérard de Villiers, l’auteur des Sas qui l’interroge sur le drame quelques temps avant sa mort, que c’est lui l’assassin.

« La Serpe », ce livre, est la contre- enquête que mène Philippe Jaenada sur cette affaire. Une manière de « Faites entrer l’accusé » mais beaucoup plus passionnante puisqu’il s’agit ici non de se complaire, comme l’émission TV le fait avec talent mais  sans grande exigence morale, à nous instruire qu’un condamné est bien le coupable, mais de nous convaincre qu’un acquitté est vraiment innocent.

Philippe Jaenada s’en donne à cœur joie, et sans modestie particulière tant il a à cœur de nous expliquer que la tâche est impossible. Et il y réussit si brillamment  dans la première partie de l’ouvrage qu’on en vient à le plaindre un peu d’espérer gagner un tel challenge. Mais après avoir tant accablé Georges Arnaud de charges dans la première partie du livre, en nous racontant dans un style simple et alerte l’enquête, l’instruction et le procès mais en ménageant ses effets et sans être avare de digressions sur les vicissitudes de ses recherches, les petits hôtels de province, sa femme qui lui manque, les avaries de son véhicule ou la jolie complicité des archivistes, voilà que le livre bascule en son milieu. Et tout se délite soudain, la solidité des présomptions, la vérité des faits supposés acquis, la certitude des convictions. Le doute d’abord s’insinue, puis l’indignation face aux mensonges, aux errements de l’enquête, à la moralité des magistrats - le portait du président de la cour d'assises est à cet égard saisissant-  puis la vérité, enfin, qui vient avec la démonstration de l’innocence mais qui est plus forte qu’elle.

Car la leçon de ce livre, qui devrait être le livre de chevet de tous les gens de justice, c’est que juger un homme exige toujours de penser contre l’évidence, contre les rumeurs, contre les préjugés (dans cette France des années 40, l’opinion en proie aux drames et aux privations ne pouvait faire grâce de son innocence à ce fils de château).

Et que le doute n’est jamais l’ultime chance du coupable, ce doit être toujours la discipline du juge.

Ce gros livre se lit comme un polar, est d'ailleurs un peu écrit dans le style, mais est très impressionnant. Et au–delà de l’autopsie d’une erreur d’opinion, puisqu’il n’y eut pas en l’espèce, par miracle médiocre, erreur judiciaire, des pages merveilleuses sur l’amour d’un père et d’un fils.