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09/10/2017

"Fief", David Lopez, Seuil

La jeunesse des marges ou des cités a sa langue depuis longtemps. Son vocabulaire « wesh wesh », métis d’argot bien de chez nous et des idiomes d’ailleurs, sa structure déglinguée, comme HLM qui se délabre, son rythme syncopé fait d’interjections et de points de suspension comme qui sait son temps de parole compté, son inventivité qui en fait un esperanto pour initiés tant ses locuteurs ont perdu espoir d’être écoutés par d’autres que ceux qui leur ressemblent. Cette langue a son chant : le rap. Le rap qui la nourrit, l’influence et va lui donner son accent. Cet accent, c’est le flow. Le flow est le style de cette langue.

Il manquait à cette langue neuve, imaginative, née entre quatre murs de banlieue bétonnée mais qui essaime et se répand partout à l’allure de la misère, de l’ennui ou du désoeuvrement de masse, son assomption, son instant de gloire et de reconnaissance, son irruption dans le monde des lettres. Eh bien, c’est fait ! « Fief » est la météorite de cette rentrée littéraire. Un merveilleux livre, très écrit, très stylé, très maitrisé, très exigeant. Un grand livre d’auteur. La pépite de cette rentrée littéraire.

Nous ne sommes pas ici en banlieue, mais dans cet entre-deux que semble découvrir la France : la France des lisières. « Chez nous il y a trop de bitume pour qu’on soit de vrais campagnards, mais aussi trop de verdure pour qu’on soit de vrais cailleras. Au regard des villages qui nous entourent, on est des citadins par ici, alors qu’au regard de la grande ville, située à un peu moins de cent kilomètres de là, on est des culs-terreux ».

C’est cet entre-deux d’une bande de jeunes un peu désoeuvrés qui s’assomment de shit et s’entraînent à la boxe que le livre explore. Il y a là Jonas, le narrateur, Ixe, Sucré, Untel, Poto le rappeur qui ne veut pas être connu (« Sa façon à lui d’être un gars de chez nous. Réussir, c’est trahir »), Romain, Lahuiss qui, lui, a fait un peu des études, vit à la ville mais ne s’est pas trop éloigné et paraît, on en jurerait, le double de l’auteur.

Cet entre-deux n’est pas uniquement entre la ville et la campagne ; dans cette petite ville de 20 000 habitants, c’est aussi la frontière entre barres et pavillons (« Pour ceux des Tours en particulier on se la racontait, parce qu’on s’habillait comme eux, parce qu’on copiait leurs attitudes, alors qu’on avait chacun notre chambre et que nos fringues de marque n’étaient pas tombées du camion. Pas crédibles les mecs à vouloir jouer les lascars. C’était mal vu »).

L’école est la scène de ces confrontations : «  L’école était un prétexte. C’était une arène. C’était à qui ne baisserait pas les yeux […] On n‘acceptait pas d’être des proies potentielles. D’être regardés de haut. ON n’était pas des p’tits bourges des lotissements, pas des cailleras de cité. On ne voulait ni être traités comme les uns, ni se comporter comme les autres ».

Cet entre- deux, c’est aussi celui que dessinent les frontières sociales, ces bars de ville où on n’ose pas rentrer tant on s’est convaincu qu’on y serait de trop (« les mecs marchent machinalement en se racontant des conneries et en trouvant plein de raisons de ne pas aller dans les endroits devant lesquels on passe […] Ce qui nous fait rester sur le seuil, c’est la honte […] Je me demande où ils achètent leurs sapes. Moi quand j’en achète je ne les vois pas ces articles-là ») sauf à taper l’incruste dans une soirée en tentant de bien se tenir, sûrs cependant que l’on ne va pas y parvenir (« On a toujours fini par se rendre indésirables, comme si on s’y appliquait »).

« Fief », est le récit sensible de cette assignation à résidence sociale, où l’on est comme interdit de réussite, d’échappée et d’accomplissement ( « Le seul chemin vers le bonheur, c’était la résignation, pas honteuse mais clairvoyante »). Jonas, le narrateur, est un brillant boxeur ? Il le sait mais n’y croit pas et fait tout ce qu’il faut pour perdre ses matchs. Il a une relation avec la belle Wanda, la jolie bourge ? Mais il se trouve condamné aux cunnilingus ; elle lui interdit le reste, et lui n‘insiste pas (« C’est l‘espoir qui me rend servile. L’espoir que quelque chose arrive sans que j’aie œuvré pour. Comme une récompense pour bonne conduite. Jamais d’écart, tout dans les clous. Alors pourquoi pas »). Et lorsqu’elle y semble enfin prête, Jonas laisse passer sa chance, tout à son affaire avec une ….coccinelle (l’insecte), pris de remords d’avoir tenté de l’écraser et voulant la voir s’envoler avant de rejoindre sa demi- maîtresse qui en l’attendant se donne du plaisir, paraissant pourtant prête ce jour à se livrer tout entière, ce qui donne ce merveilleux ( « J’entends Wanda gémir. Elle s’envole »).

La beauté de ce récit, c’est la précision inouïe de la langue et des descriptions balzaciennes, minutieuses et jouissives. Mais ici d’un combat de boxe, d’un joint que l’on roule, d’un feu de bois en forêt, d’une bande de gaze dont les boxeurs s’enveloppent les mains avant de les glisser dans leurs gants. La cocasserie et la profondeur psychologique de scènes gorgées de tension et d’émotion : une dictée entre potes où le jeu apparent consiste à faire le plus de fautes possibles mais où l’on tait tout de même par délicatesse son score accablant à l’un des siens ; une soirée de jeunes bourges où l’on s’incruste ; un résumé de « Candide ». Quelques portraits  aussi : du père qui fume du shit comme toujours mais joue encore au foot chez les vétérans, de l'entraineur de boxe, plus vrai que vrai.

Et son immense réussite, c’est l’empathie de ton qui diffuse, emporte le lecteur, le convainc, lui fait aimer ces personnages, et mieux comprendre cette France d’aujourd’hui dont on se méfie sans voir que c’est notre indifférence et notre absence de curiosité de l’au-delà des murs qui lui fait violence.

Alors, dans ce « Fief », il y a certes des «  wesh », des «  sa mère la pute », des « nique sa race », des «  t’as de la chatte », des «  il fait scuse », des «  ça dit quoi », mais il y a surtout un écrivain dont c’est le premier livre, éblouissant de vérité. Un merveilleux écrivain pour époque fragile. Ni gnan-gan, ni victime. Profond et délicat.

09/07/2017

Festival d'Avignon 2017- Saigon et Antigone

Saigon, Caroline Guiela Nguyen - Gymnase Aubanel

Bien sûr, cela dure un peu plus de trois heures. Entracte compris. Ce qui est assez peu à Avignon qui aime les prouesses et les endurants. Mais ce « Saignon » est une telle merveille d’intelligence de mise en scène, de sensibilité et de brio que l’on ne s’y ennuie pas une minute. On en sort bouleversé par ce que l’on vient de voir et d’entendre et comblé de retrouver un théâtre de si grande qualité porté au plus haut par une metteuse en scène de moins de 40 ans et une troupe épatante.

« Saigon » se présente comme une pièce sur les «Viet Kieu», les Vietnamiens qui, ayant acquis la nationalité française, ont quitté leur pays natal avec les derniers Français, « les vrais », en 1956, mais eux dans la soute quand les Français, commerçants, bourgeoises ou militaires, disposaient de cabines sur le pont supérieur. Les Viet Kieu, ce sont un peu nos harkis d’Indochine. Caroline Nguyen est une fille de Viet Kieu. Son propos n’est pas la colonisation, ou la domination française, c’est de s’approcher des gens au plus près, de nous parler de l’exil, des mondes qui s’effondrent et qui ne s’effondrent jamais tout à fait, des liens invisibles de l’histoire et de la géographie qui sont rarement des lignes droites.

Il n’y a dans sa pièce ni bons ni méchants mais une série de personnages très finement brossés, sans autre parti pris que de les aimer, des personnages tout sauf caricaturaux, des personnages d’une grande densité. Un soldat qui tombe amoureux d’une Vietnamienne et qui doit rentrer en France. Elle le supplie de l’amener avec lui. Il refuse puis cède. Un chanteur de karaoké qui chante de l’Adamo dans un restau de Saigon, condamné, lui, à fuir sans sa bienaimée. Une cuisinière vietnamienne sans nouvelle de son fils recruté de force pour aller servir la France en 39, et qui ne va plus le revoir. Une Viet Keu de France, veuve, et son fils métis sur lequel elle veille comme une mère juive. Une Française de Saigon abandonnée par son époux au moment de rentrer. Une Française de France, solitude vive, qui croit bien faire en proposant sa chambre à un exilé qui, offusqué, la refuse, avant d’y consentir.

La pièce mêle deux époques : 1956, le grand départ des retardataires (la plupart sont partis après Dien Bien Phu) et 1996 quand le régime vietnamien lève l’interdit qui pèse sur les Viet Kieu, enfin autorisés à retourner au pays plus de quarante ans après.

Le tout avec deux idées de génie.

La première est qu’à cette distorsion du temps répond une unité de lieu, ou du moins de décor. Un même restaurant, cuisine côté jardin, estrade de karaoké entre des guirlandes électriques qui tombent du plafond, côté cour, la salle au milieu, longue table, chaises en alu, murs céladon. Dès que le rideau se lève et que l’on voit ce décor, on sait que cela va être réussi. L’intelligence de ce décor c’est d’être en 1956, un restau de colons, propre et bien tenu, avec le privilège de la modernité, et en 1996, un restau du 12ème arrondissement de Paris, figé dans le temps des débuts comme tous les restaus d’exilés ou d’étrangers vivant à Paris, la mode de l’époque où l’on a monté son affaire, et maintenus tels quels dans leur jus, désormais un peu vintage, comme les tables en formica des restaus kabyles, africains ou turcs de Paris.

La seconde idée de génie, c’est la troupe qui mêle des comédiens français, d’autres qui ne le sont pas moins mais d’origine vietnamienne, les derniers des vrais vietnamiens. Des qui parlent français comme vous et moi, des qui le parlent avec un fort accent ou qui le bredouillent, les derniers qui parlent en vietnamien. Il y a quelquefois des surtitres, quelquefois il faut tendre un peu l’oreille pour deviner le baragouin, quelquefois rien n’est traduit et on se surprend à comprendre. C’est merveilleux.

On rit souvent, on est d’autres fois ému aux larmes, il y a des scènes d’une intensité bouleversante (le mariage à Paris de la Vietnamienne avec son soldat est une des plus belles choses que j’aie vue au théâtre depuis belle lurette, l’annonce à la cuisinière,17 ans après, du sort de son fils, le retour du chanteur de karaoké à Ho Chi Minh Ville en 96) et toute la troupe est phénoménale avec notamment deux actrices dont je serais bien en mal de vous donner le nom mais véritablement épatantes (Marie-Antoinette, la cuisinière, et la comédienne qui joue la bourgeoise de Saigon). Le texte enfin regorge de fines annotations à méditer qui, quelquefois, donnent le vertige. Tels les propos de la fin de la pièce quand une voix off rappelle les événements de l'année 96. Saisissant d'humanité. 

« Saigon » doit être joué à Paris au théâtre de l’Odeon en janvier, février 2018. Réservez vite.

Antigone, Sathoshi Miyagi- Cour d’honneur du Palais des Papes

Une Antigone de Sophocle en japonais sur-titré, pour sûr cela doit faire un peu intello. Mais Sathosi Miyagi, avait mis en scène il y a 2 ou 3 ans un Mahabharata à la Carrière de Boulbon de très grande beauté. Son Antigone fonctionne un peu moins bien.

Le plateau de la cour d’honneur transformé en lac japonais avec rochers et reflets sur le mur, sur lequel paraissent glisser des personnages somptueusement vêtus de blanc, enveloppés de voiles, tenant de petites bougies dans leurs mains, est une merveille de chorégraphie. Le parti pris du metteur en scène de dédoubler tous les personnages, les uns à genoux dans l’eau étant leur voix, les autres leurs mimes, avec quelquefois la reprise des discours des récitants par un chœur comme chanté, donne au tout une allure d’opéra. La musique, très présente avec une demi-douzaine de percussionnistes, est fort belle. Le début et la fin de grande beauté, un peu irréelle, un monde fantomatique d’ombres blanches.

Mais à avoir tant sacrifié au visuel, au léché, Miyagi a peut-être oublié Antigone.

Son Antigone, d’ailleurs, juchée sur un rocher, au visage de poupée de cire est plus émouvante que révoltée. Et même dans son sacrifice, un peu pleurnicheuse, un peu gnan gnan. J’ai songé un instant à Bernadette Soubirou…

Question théâtre, en dépit de l’intention de livrer une version bouddhiste, c’est-à-dire apaisée et équanime, d'une tragédie (!), sont à retenir les deux merveilleux récitants qui font les voix de Créon, le roi de Thèbes qui interdit l’inhumation de Polynice qui a trahi et celle de Hémon, le fils du Roi amoureux d’Antigone. Et l’avant-propos burlesque, et en français s’ils vous plait, qui résume l’intrigue et présente les personnages de manière drolatique, avec des accents de théâtre populaire, de théâtre de troupe qui installe ses tréteaux dans les villages et tente d’inventer son public, comme cela se voit encore en Inde ou en Asie du Sud-Est. Autre belle idée : la distribution par un piroguier, qui traverse la scène sur une barque à fond plat en fendant lentement les eaux de sa longue perche, de perruques blanches aux comédiens avant que le spectacle ne commence, comme on le faisait il y a deux mille ans à Epidaure en dotant de masques nos tragédiens grecs.

Mais si une pièce réussie est celle dans laquelle les intentions du metteur en scène fonctionnent, celle-ci ne l’est pas.

Miyagi a annoncé publiquement qu’il tenait beaucoup au théâtre d’ombres à l’indonésienne, motif de mise en scène qui l’a conduit à faire projeter sur le mur les ombres des personnages. Le projet est réalisé mais on est loin de l’intention : les ombres sont le plus souvent massives, indistinctes, sans jeu ni finesse. Après les éblouissantes projections d’Ivo Van Hove des « Damnés » de l’an passé, on reste sur sa faim.

Quant au fond, bouddhisme aidant, Miyagi a dit souhaiter faire d’ «Antigone » un hymne pacifié à un monde sans bons ni méchants. Ce faisant, son « Antigone » est privée d’intensité et le débat philosophique entre raison d’Etat et morale personnelle est escamoté. Reste pour l’essentiel un propos sur le bon gouvernement.

On avait Sophocle, une mythologie, deux mille cinq cents ans de représentations à travers l’histoire et on retrouve, entre mise en scène-papier-glacé et images travaillées, l'aimable discours d’un Emmanuel Macron en campagne....

05/03/2017

Huit jours en Inde entre Madras et Pondichéry- février 2017

Voyager seul est une discipline. Qui compte aussi ses moments de grâce. Ainsi, de s’apercevoir dans l’avion, aussitôt installé côté couloir, que son voisin de rang est sourd-muet. Et souriant avec ça. Voilà qui va m’épargner ces conversations de vol, ensommeillées et intermittentes , où l’on se trouve souvent contraint de résumer, les écouteurs sur les oreilles et une couverture sur les genoux pour ne pas avoir froid, entre muflerie et intimité du côte-à-côte, une vie de voyages, toujours hésitant entre la délicatesse d’en dire le moins possible et le souci de l’épate, condamné à manifester une curiosité de bon aloi et forçant nécessairement l’enthousiasme comme dans des clubs de rencontre. Là, rien de tout cela. La paix ! Je dois juste au moment des plateaux-repas soulever promptement le papier aluminium qui recouvre mes plats pour que mon voisin, instruit d’un regard, puisse exprimer d’un geste son choix de menu à l’hôtesse.

Madras, Chennai                

Le voyage en Inde commence à toujours à l’heure du rickshaw. Balloté par ce tricycle à moteur dans les embarras de la circulation, fort dense à Chennai, au milieu des vapeurs d’essence. Etourdi par les avertisseurs sonores qui n’ont rien ici d’agressifs mais sont un monde. A la fois klaxon et clignotants, ce babil constant de la circulation a ses grandes gueules, ceux qui font la conversation à tout le monde et ceux qui parlent tout seuls. Dieu sait, il n’y a pas ici de muets du klaxon ! Pris par le vacarme, le vent chaud, les odeurs, les parfums, les couleurs, longeant des trottoirs défoncés avec vue directe sur les étals ou les marchés de petits riens à même le sol, se faufilant entre autos, motos, vélos et passants marchant pieds -nus en dhoti, ménagères en sari, fonctionnaires en chemise blanche, agents de sécurité indolents ou policiers à képi rouge, on se laisse porter, comme bouchon de liège, sur l’océan agité de la rue indienne.

Choisir son rickshaw est important. Les conducteurs sont généralement parmi les plus pauvres, ne lisent pas les caractères latins et ne parlent pas anglais. Choisir son rickshaw, c’est donc se laisser choisir. S’ils vous hèlent, ralentissent en vous voyant, ou mieux encore viennent faire conversation en vous repérant assis non loin, c’est qu’ils ont l’habitude des touristes, savent un peu d’anglais et connaissent les coins appréciés des voyageurs. Il vous en coûtera certes sans doute le double du prix de la course, mais celui-ci est si dérisoire que le tout ne dépassera pas une poignée de centimes d’euros et on aura rendu un peu moins malheureux quelqu’un qui n’a rien – le véhicule ne lui appartient pas, il le loue une paire d’euros à la journée.

Madras n’a rien de très notable, sauf sa taille, près de 8 millions d’habitants. Méridionale, c’est-à-dire, ici, Tamoule, corps noirs et temples colorés. Le fort Saint-Georges, bastion anglais bâti au milieu du XVIIème siècle par la compagnie des Indes, nos ennemis héréditaires ici comme ailleurs, des églises – l’apôtre saint Thomas y serait mort en martyr-, un musée de prestige mais hélas fermé le vendredi, une belle gare dans le goût anglo-indien, le marché dit chinois, de bric et de broc, la High Court, immense bâtiment de briques rouges dévoré par de grands arbres, et le front de mer, Maine Road ou Beach Road, des kilomètres face à une plage immense aux allures de champ de foire, piquetée d’échoppes et d’étals, ce jour de semaine désertés. Genre Beauduc en pleine ville.  

Un monument s’en détache, une vaste promenade de marbre blanc qui conduit à une tombe non loin du rivage sale où l’on processionne en déposant des guirlandes fleuries ou en prenant des selfies face au portrait géant d’une femme sainte et en tout cas vénérée qui m’est demeurée inconnue. Serait-ce Maa, la compagne de Sri Aurobindo qui a fondé plus loin sur la côte l’ashram d’Auroville ? Mystère….

Vers Pondichery

Longue route (4 heures pour moins de 200 km) qui peine à s’extraire de la tentaculaire Chennai (Madras), on longe des immondices et aussitôt après un terrain vague à usage de jeu de cricket, 200 ou 300 hommes jouant dès 8 heures du matin, puis la voie ferrée, trains bondés, grappes humaines sur les marchepieds. On circule au milieu de motards dépourvus de casques, le plus souvent un foulard sur les cheveux, tel des corsaires à l’abordage, femme en sari en amazone à l’arrière. Je m’avise, 100 km plus loin, que ces chèvres, ces vaches, ces motos, ces paysans pieds nus se trouvent comme nous sur ce qui est ici une…. autoroute, laquelle sert au demeurant ce jour de parcours à une course cycliste, maillots, brassards et bouteilles d’eau comme chez nous sur une départementale…. Un peu plus loin, enfin des palmiers autour de petites rizières, mais encore des villages surpeuplés, des vendeurs de coco, des guinguettes de tout, des femmes qui vont aux champs ou charrient de la terre dans des vasques sur la tête- car ici, seule la femme met les mains dans la terre, les travaux publics ou de voirie leur sont réservés, elles sont seules terrassières ou cantonnières quand les hommes en dhoti s’activent à des occupations moins manifestes, les jambes noueuses comme des souches, des yeux immenses comme la mer, noir charbon, jetant mille feux quand on les regarde jusqu’au sourire où enfin les traits s’apaisent. Pauvreté et dents étincelantes. Sur la route, on avance et on se noie. Ou plutôt non, derrière les vitres du véhicule, on se sent comme dans un scaphandre, immergé et tenu à distance à la fois. Griserie et frustration.

Pondi

Pondichéry enfin, ses longues rues et ses grands arbres. Des maisons coloniales très colorées, créoles disent-ils ici, de part et d’autre de rues en damier sous les voûtes d’arbres, palmiers coco, tamarins, sénés aux fleurs roses, acacias géants. Ville ombragée, des fleurs partout, une brise de mer enveloppante, de belles façades avec terrasses et balconnets. Dans l’enfer indien, un exotisme de paradis. La première impression est souvent la bonne, l’inverse n’est vrai que par exception. Et cette première impression est d’un charme absolu.

L’Hôtel de l’Orient où je m’installe confirme le fait. Voici une maison vénérable, une ancienne école reconvertie, avec son grand patio, ses terrasses à l’étage, ses chambres vastes, le tout meublé et décoré avec goût d’antiquités coloniales. Nous sommes au ….17 rue Romain Rolland. N’est-ce pas exquis ? Et il y a non loin une rue Dumas, une rue Suffren, une rue Labourdonnais, et même une rue Saint Gilles. Et, c’est la statue de Dupleix qui domine la promenade du bord de mer.

Expédié dans le golfe du Bengale en 1722, plus par son père, un important fermier général au fait des affaires, que par le roi de France, Dupleix ne se résout pas à n’être qu’un commerçant, fût-ce de la prestigieuse compagnie des Indes. Haïssant les Anglais, un comptoir de commerce ne lui suffit pas. Il lui faut combattre la concurrence (les Anglais), négocier avec l’autochtone (les Indiens), s’installer politiquement dans la pompe et la munificence. Ce sera sa faiblesse et cette faiblesse signera sa perte. Il ressuscitera Chandernagor, prendra un temps Madras aux Anglais avant de se la faire chiper à nouveau, non sans avoir alors suggéré à La Bourdonnais, qui tentait encore de négocier avec l’ennemi british le paiement d’une rançon, de la faire raser (La Bourdonnais a fondamentalement une mentalité de corsaire, l’aventure et la prédation le comblent, le reste l’indiffère), avant de devenir gouverneur de Pondichéry où il mènera grand train. Militaire, affairiste, musicien à ses heures, son goût du faste impressionnera ses vassaux indiens qui le feront Nabab. Il épousera une créole, la begum Joanna, avant que des jalousies locales et ne le contraignent sur ordre de Louis XV, ce si piètre roi, à le faire rappeler. Désavoué par la cour et par la Compagnie des Indes, il finira seul, dans la misère, ayant été interdit de faire rapatrier ses avoirs en France. Quel destin !

Pondichéry, c’est la petite France. Une France exotique et indolente, mais une France partout, sur les plaques de rues, sur les enseignes et dans les librairies, nombreuses ici. On évoque, comme jadis, la « ville blanche », « la française », et « la ville noire », le quartier tamoul, plus éloigné du front de mer, qu’un long canal tari, long boyau d’immondices auquel nul en prêt attention, sépare. L’Inde y est plus apaisée, la rue plus propre, le tourisme local manifestement éduqué. Ajoutons quelques voyageurs Anglais et Français qui ne se font plus la guerre.

L’Alliance française y est très active et j’ai la chance de me trouver ici lors d’un festival du film français en plein air. Je verrai deux soirs de suite dans le beau patio qui s’ouvre sur le front de mer « Pepe El Moko » et « Les Enfants du Paradis » au milieu d’une foule indienne et de quelques touristes. Regarder « Pepe El Moko » dont l’action se déroule dans la casbah d’Alger laisse songeur sur les deux colonisations françaises, celle des comptoirs, un peu à l’anglaise, qui a laissé, au-delà des prédations en tous genre, tant de traces préservées sans trop de cicatrices ouvertes , et l’algérienne ou l’indochinoise, la colonisation de peuplement, féroce en dépit de quelques bonnes volontés, dont il ne reste presque plus rien sinon le ressentiment de part et d’autre. On rêve d’une « Alliance française » à Alger ou Saigon où l’on pourrait voir «  Pepe El Moko ». On rêve….La faute à qui ?

Notre-Dame des Anges, l’Eglise du Sacré-Chœur, ND de l’Immaculée Conception, style XIX ème, aux clochers pointus et aux façades colorées, l’ouvroir Saint Joseph de Cluny, la plus belle maison coloniale de Pondi où des religieuses apprennent toujours la broderie à des jeunes filles nécessiteuses – un peu d’informatique ne serait-il pas plus utile ?-, le temple de Ganesh en pleine « ville blanche » – le Sacré Chœur, lui se situe, en pleine « ville noire »-, je fais le tour du propriétaire en rickshaw avec l’aimable Mani qui prend des cours du soir à l’Alliance française, mais n’a pas le temps d’aller au festival de cinéma.

Le petit musée, belle statuaire et palanquins, le grand parc ombragé de la place d’armes, non loin de l’ancien palais dit du gouverneur mais qui était en réalité le siège de la Compagnie des Indes, belle bâtisse d’un blanc pimpant, très XVIIIème, et l’ashram de Sri Aurobindo complètent mes visites. C’est au fond, l’ashram qui est le plus impressionnant. L’ashram est un grand jardin de fleurs et de silence. On y pénètre après s’être déchaussé et on fait la file…..indienne, motus et bouche cousu, avant d’aller s’abîmer en médiations sur la tombe du maître, ancien indépendantiste marxiste venu se réfugier ici en 1910 pour échapper aux Anglais et qui y a rencontré sa compagne spirituelle, une Française, fille de banquiers levantins écrit drôlement le Guide Bleu, mondaine qui avait côtoyé Renoir et Matisse à Paris, avant l’un et l’autre – pas nos peintres, nos mystiques !- de se convertir à la sagesse méditative hindoue. Ils sont tous deux enterrés ici, sous une dalle de marbre entièrement couverte de fleurs. C’est elle, sa compagne que l’on appelle affectueusement Mère ou Ma, qui fondera Auroville, l’esprit soixante-huitard fait ville, où je n’ai, bien sûr, pas mis les pieds.

Que fait-on à Pondi ? On y furette chez des antiquaires, on sirote des cocktails dans de beaux patios, on y hume ce qui reste de l’histoire sous des embruns de nostalgie et dans la griserie du grand large et, comme toute la ville dès 17heures et jusqu’à 23heures, on se promène sur le front de mer, femmes en sari ou en hidjab, couples d’amoureux qui ne se donneraient la main en public pour rien au monde, bandes de jeunes, et ici ou là…..parties de boules, puisque nous avons laissé la pétanque en héritage comme les Anglais le cricket. Un bel hôtel blanc, un peu dans son jus, fait face à la mer avec de grandes terrasses sur le toit et à chaque étage, où l’on peut à la fois diner indien, boire de l’alcool et fumer, ce qui est hélas assez rare ici, l’alcool et la cigarette étant fréquemment interdits, ensemble ou alternativement…. Petit concert du soir autour de la statue de Gandhi. Gentille ambiance genre rive gauche au Grau-du-Roi.

Chidambaram

Soixante-dix kilomètres plus au sud, Chidambaram. Faire la route et visiter les temples sont mes deux plus grands plaisirs en Inde, avec les massages bien sûr. La route est cette fois-ci superbe, avec des rizières piquetées de cocotiers. C’est la vraie campagne, ce qui est tout de même rare dans un pays de plus d’un milliard d’habitants où les villages sont partout qui dégorgent de vie comme d’un trop plein. Et le temple ici est de prestige. C’est celui de Shiva dansant. Shiva Nataraja. Le danseur cosmique. L’un des cinq sanctuaires consacrés à Shiva en Inde du Sud, celui où il se manifeste sous forme…d’éther !

Le sanctuaire a été créé sous les Chola. Nous sommes au XIIème siècle. Une enceinte immense et sur chaque côté les hautes tours que l’on appelle gopuram et qui sont de véritables joyaux de l’art Chola, des caissons sculptés dans la pierre sur les jambages des arches représentant les 108 positions de la danse sacrée. Un gopuram plus récent, tout bariolé, date du XVIème. Il a été édifié par les Vijayanagar, le dernier empire médiéval, la grande civilisation de Hampi.

Shiva ? Lisez donc « Promenade avec les dieux de l’Inde » de Catherine Clément. On s’y régale ! Shiva ? «  Il est sauvage, il est paradoxal, il est farouche, il est très mal élevé ».

Ici, Shiva défie la déesse Kali, la terrible, dans une joute cosmique destinée à mettre le monde en mouvement. Durant sa danse, Shiva qui aime se parer de têtes de mort en sautoir et s’embijouter perd une bague, qu’il rattrape avec son pied. Le mouvement est si prompt et si gracieux qu’il est désigné vainqueur. Représenté dans un cercle de feu où se consument les passions humaines, il écrase un démon sous son pied droit tandis que sa jambe gauche légèrement levée conduit à la voie du salut -puisqu’elle récupère un joyau perdu. Dans une main un tambourin qui rythme la création, dans l’autre le feu symbolisant l’énergie vitale. Les deux autres, car Shiva comme tous les autres dieux de la religion hindoue ne manque pas de bras, sont l’une, la paume en avant ( « N’ayez pas peur ») l’autre, la main levée (« Je suis là »). Et il est là, en effet, partout gracieux et…. éthéré.

En Inde, un temple n’est pas seulement un monument, c’est une ville sacrée, avec ses enceintes, son bassin, ses templions, ses coursives, ses pavillons, ses kiosques, ses mandapas, vastes salles à colonnes où l’on confectionne des guirlandes de fleurs, où l’on se repose, où l’on discute entre amis. Le plus beau mandapa est le plus ancien, dédié à un avatar de Parvati, la seconde épouse de Shiva, avec ses piliers sculptés d’asparas, gracieuses créatures féminines, et d’animaux fantastiques.

Ici, les desservants sont à demi-nus, enveloppés dans des dhotis blancs, front rasé et cheveux ramenés en chignon sur l’arrière de la tête. Ils sont des dizaines à s’affairer partout. Certains nettoient le sol devant leur temple avec des balais de joncs, d’autres bichonnent des statues, entretiennent le feu dans de petits brasiers, vendent des pâtisseries ou sont en cuisine. Le tout dans la pénombre. Et tous ces hommes nus, à la peau sombre, enveloppés dans leur pagne de coton, glissant dans la semi-obscurité entre les vénérables colonnes des temples, donnent au tout une allure de bains romains ou de hammam oriental. Certains sont manifestement heureux de s’exhiber ainsi, le torse luisant et le front barré d’un tika, ces marques religieuses de pâte de safran ou de bois de santal, de poudre de vermillon ou d’argile blanche. Trois grands motifs horizontaux, avec quelque fois un point, le bindu, le troisième œil de Shiva que Parvati, innocente, avait rendu aveugle en lui caressant les yeux. Ne seraient ces signes, la plupart des jeunes officiants constamment occupés à réajuster les grands plis de leur dhoti ne dépareraient pas dans un défilé de Jean-Paul Gauthier…

Mais voilà soudain un tintamarre de coches et le gong qui sonne C’est la puja. L’agitation est à son comble. Les pèlerins et les visiteurs se rangent comme un seul homme en file indienne face aux portes d’argent des petits temples qui s’ouvrent. Un prête porte à bout de bras une large vasque dorée de laquelle surgissent des flammes qu’il agite devant ce que je ne vois pas, sans doute le lingam sacré, représentation de Shiva, «  un pénis de pierre en érection, écrit Catherine Clément, enfoncé dans le yoni, le vagin de pierre creusée de Parvati ». Un lien entre le ciel et la terre. Car l’hindouisme est une religion sexuée jusqu’à l’exacerbation. Brahma, le dieu créateur, était un père incestueux qui désirait sa fille Saraswati, à un point tel qu’il lui poussa cinq têtes pour mieux la voir danser autour de lui ; Krishna, un des avatars de Vishnou, que Catherine Clément surnomme drôlement «  gueule d’amour », est un prédateur de gentilles bergères ; Shiva, devenu veuf, s’accouple avec Parvati, la nouvelle femme qu’on lui envoie, durant mille ans tant il peine à jouir, et quand il le fait, son sperme tombe dans le Gange, où des gouttes sacrées du liquide séminal naîtra Bénares, la ville sainte. Shiva, toujours lui, est d’ailleurs souvent représenté sous sa forme bisexuelle, c’est alors Ardhanarishvara. Quant à Kali, la déesse hystérique, elle chevauche le pénis de Shiva dans son sommeil et s’adonne à des orgies tantriques…..

On sort de là, de cette ville-temple aux sombres allées de pierre où l’on entretient à la lueur de flammeroles, les pieds nus sur les dalles froides, des rites millénaires autour de dieux de granit, brin d’encens, guirlandes de jasmin ou fleurs de lotus, comme on descendrait d’une machine à remonter le temps, soudain étourdi par le soleil, le grand ciel bleu au-dessus de nos têtes, et la poussière des vivants.

Mahabalipuram ou Mamallapuram

Voici une langue de plage, un village de pécheurs avec ses pirogues colorées échouées sur le sable qui ne sortent qu’avant l’aube (de 4 à 7 heures du matin), l’après-midi étant consacrée à la reprise des filets. Le vent y bat les cocotiers et la mer agitée est d’écume blanche. Quelques rues en désordre, la plupart de terre battue.

Mama, comme on dit entre initiés, fut un spot de hippies dans les années 70. Aujourd’hui on tente avec peine d’y introduire le surf ! Il y a quinze siècles, Mama était la capitale et le grand port des Pallavas (VIIème, VIIIème) qui ont laissé des témoignages éblouissants de leur art rupestre. Temples construits ou excavés, bas-reliefs à même la roche, temples monolithes taillés dans des moraines de l’ère glaciaire. Le tout d’un joli beige qui donne des allures de châteaux de sables à ces maquettes de granit. Trois sites classés patrimoine de l’Unesco. Mama est le clou de mon séjour indien.

Un clou un peu chérot, pour ne rien vous cacher, qui se rappelle à moi lorsque j’arrive au Radisson Blue Hôtel, un immense parc piqueté de villas entre des pelouses nickel, sous des palmiers géants, qui font face à la mer. Piscine à débordement face au golfe du Bengale, une autre longue comme un canal sous les flamboyants, les tamarins, les bougainvilliers et autres frangipaniers, des hamacs noués aux cocotiers sur des brins de plages privées, une paillotte sur la plage où l’on déjeune délicieusement et …ma maison avec terrasse face à la mer, baignoire à remous et extension de douche à l’extérieur. Et avec ça, vous ne croisez personne, hormis le personnel, sauf au petit-déjeuner, abondant mais servi dans une salle de réception un peu triste et curieusement bondée.

Le paradis ! Me souvenais pas que j’étais à ce point déprimé quand, le 1er janvier, j’ai décidé d’un clic sur Internet de m’offrir un luxe pareil. Mais, bon à être là, autant en profiter…. Je dînerai trois soirs de suite de bananes et de biscuits, bercé par les rouleaux depuis ma terrasse. Ce sera autant d’économisé…. Il faut toujours s’employer à réduire le déficit !

C’est dans cet esprit que, fuyant les massages ayurvédiques de l’hôtel proposés par des philippines sanglées dans des uniformes blancs de type bloc opératoire, je vais m’en chercher de plus authentiques « en ville ». Le « Lonely Planet » en conseille un, le « Sri Durga », situé dans une dépendance d’un hôtel de plage plus modeste. Je loue un rickshaw débrouillard, à gueule de voyou, qui me le dégote. Une petite maisonnette sous galerie avec son petit trottoir et ses pots de fleurs sur le pas de porte, un jardinet qui fait face à l’hôtel et un salon en teck en plein air, avec sa chaise à bascule. Charmant. Je ne suis pas très sûr que son propriétaire ni le petit jeune de 20 ans qui dispense les massages soient des thérapeutes comme annoncé par le guide, mais l’accueil y est parfait, la table de massage en bois massif réglementaire et mon masseur très pro. J’irai les trois jours de suite, à 16h30, n’y rencontrant jamais personne, m’abandonnant aux huiles chaudes (sésame, cardamome, santal, camphre, gingembre et menthe poivrée), et aux mains expérimentées de la jeunesse, en ressortant luisant comme un bouddha, en dépit de l’étrange séance d’essorage par serviette rêche qui constitue la dernière prestation du masseur, lequel vous frotte de son bras court l’huile sur la peau, par petits gestes recommencés -on songe à un chat qui lape-, tout à sa tâche, son torchon dans les mains, comme qui craindrait de casser la vaisselle. On est soudain pris de scrupules, nous, géant, face à une si petite chose qui peaufine son chantier, de s’apercevoir il n’y a pas de douche pour le service après-vente. Le tout, très authentique : pas de musique d’ambiance - on entend le masseur qui s’essouffle-, de petites coupelles d’huile sur des chaufferettes directement branchées à d’énormes bouteilles de gaz et, quelquefois, une très légère odeur, vaguement écoeurante, de fleurs écrasées et de sueur… Les grands solitaires sortent de là ravis, comblés que l’on se soit un peu occupé d’eux, détendus et souriants de tant d’attention, leur corps retrouvé. Si c’est pas miracle, l’ayurveda….

Ceci fait, vient mon heure apéritive, bières sous la paillotte d’à côté, vue sur les barques de pécheurs, promeneurs sur la plage. La nuit tombe, des tablées de mecs viennent s’installer- pas une seule femme sauf un soir, sans doute une jeune mariée avec son époux de la veille, suivie par un type à camescope. J’y lis, j’y prends des notes, j’y médite, j’y prépare mes visites du lendemain. Puis je tente de rentrer, me perds, interpelle un motard, bredouille mon adresse, il m’invite à monter à l’arrière de sa moto et le voilà qui me ramène jusqu’à mon hôtel, refusant tout pourboire. Un fils de bourge, sans doute…. Soirée bananes en terrasse donc, bercé par le bruit des flots. Couché à 22h !

Le Temple du Rivage

« Le temple » en fait sont deux ! Un grand et un petit, mais tous deux au fond d’assez modeste taille, couleur sable, mélancoliques. Il s’agit des premiers temples maçonnés, construits, du Tamil Nadu, les autres étaient excavés ou taillés dans des blocs. Base carrée, mitre pyramidales à six pans rehaussée d’un pavillon miniature, le tout décoré de petites divinités s’envolant des étages.

Le travail érodé, poli par le vent et les fracas des vagues depuis quinze siècles, confère au tout, dédié à Shiva, un aspect étrangement gourd, non pas malhabile mais anesthésié et un peu flou, comme des embruns de pierre au bord des vagues. Mais la mer, on ne la voit pas. On ne peut guère s’en plaindre : la digue de protection qu’Indira Gandhi a fait construire pour protéger ces temples du VIIème siècle les a sauvés du tsunami de 2004.

Dans la cella du temple principal, la sacristie, un lingam fait face à la petite famille du Somaskanda sur un banc sacré, Shiva, torse nu et en dhoti, une jambe repliée devant lui, l’autre d’une grande sensualité, largement ouverte, se touchant le talon, Parvati sa femme, seins nus, assise en amazone, et entre les deux leurs fils Skanda, minuscule et facétieux, le tout taillé dans du basalte, aux reflets glacés. On croirait une sculpture en fer forgé. S’agissant de Skanda, il n’est le fils que du seul Shiva, né d’une goutte de sperme perdu que les dieux souhaitaient récupérer pour lutte contre les démons, mais qui était si brûlante qu’ils la jetèrent dans le Gange. Le liquide séminal enfanta les eaux du fleuve sacré. Ainsi naquit Skanda dont la traduction littérale est « jet de sperme »….

Les Cinq Rathas

Les Rathas du sud sont non loin, mais on ira aussi en rickshaw ; j’ai finalement salarié celui d’hier à la gueule de voyou pour la matinée.

Les Rathas, ce sont des chars sur lesquels on transporte les dieux. Les chars sont évidemment dotés de roues. L’architecture dravidienne (tamoule) a taillé de tels chars dans des blocs de pierre au VIIème et VIIIème siècle. Mais, ici, de roues il n’y pas. Ce sont des chars immobiles, comme voitures sur jantes, mais on continue à les appeler «  rathas ». Il s’agit en fait de temples. Un Ellora ou Ajanta inversé. Là-bas, les grottes, les temples excavés, pour certains beaucoup plus anciens (les premiers sont du Ier siècle avant JC) bouddhistes, hindous ou jaïns, sont des décors intérieurs de pierre, une parure. Ici, les temples ne sont que façades extérieures. Des temples- sculptures, des maquettes de granit. On n’y entre pas, sauf dans la cella creusée en leur sein, accessible, après s’être déchaussé, sur un seul côté.

Cinq temples, taillés, chacun, dans un bloc monolithe, que l’on dit dédiés aux cinq frères du Mahabharata, cet « Iliade » et l’ « Odyssée » du monde indien, qui signifie « Le Grand ancêtre ». Les cinq frères Pandava dans leur lutte contre leurs cousins, les cent Kaurauva. Mais ici, pas de trace de lutte et les temples sont bien dédiés à des dieux et non à des personnages de légende, enfin si vous voyez ce que je veux dire….. On y aperçoit Vishnou, Shiva, et Durga, une Durga curieusement apaisée, en majesté, déshystérisée, quoiqu’un desservant, sans doute indifférent à la mutation, à ses pieds, se tranche la gorge d’un coup de sabre, comme les adulateurs de la déesse le faisaient jadis quand elle était encore sanguinolente et orgiaque.

Le plus beau et le plus expressif est le temple d’Arjuna, le héros du Mahabharata, hélas sous un échafaudage de bambous pour restauration. Autour de lui, à la manoeuvre, des ouvriers s’agitent, arrosant la pierre d’un produit à l’odeur de vinaigre et, au passage du touriste, se proposent comme guides. Z’ont pas l’air bien riches nos conservateurs…

Deux autres temples paraissent avoir des toits de chaumes, genre village d’Astérix.

Le dernier, le plus imposant, gigantesque en fait si l’on songe qu’il est taillé dans un seul bloc, est une débauche de pilastres, de corniches, de faux étages à toits superposés, de chapiteaux, de divinités gracieuses. Shiva y est androgyne, c’est Ardanishwara et le grand roi pallava Narashimab, auquel on doit tous ces chefs d’œuvre, s’y est fait représenter. Cette signature du maître d’ouvrage a traversé les siècles, ensevelie sous le sable avant d’être découverte, en même temps que les autres rathas, par les Anglais au XVIIème.

J’adore ces résurrections, ces surgissements d’art dont le temps avait tamisé l’existence et que l’on découvre fortuitement, à l’occasion d’une partie de chasse dans la forêt (Angkor au Cambodge ou les grottes d’Ajanta au nord de l’Inde), d’une expédition de spéléo entre potes (la grotte Chauvet), ou en s’embronchant dans un caillou, comme ici. J’imagine l’hésitation à poursuivre sa tâche, la curiosité finalement plus forte que le traintrain, la surprise quand on commence à gratter un peu la terre et l’embarras des premiers mots de ce dialogue au-delà des siècles entre un quidam et un chef d’œuvre oublié au langage inconnu. On imagine le saisissement et le vertige, tels ceux de l’homme civilisé qui trouve un enfant sauvage. Mais alors à front renversé. Le découvreur en de telles circonstances n’est ni explorateur ni archéologue. Il ne cherche rien, il vaque à ses occupations. C’est vous, c’est moi. Et le voilà soudain face à un chef d’œuvre. Qui est alors l’enfant sauvage ? Et qui la marque de la civilisation ?

Ajoutez un taureau, Nandi, le véhicule sacré de Shiva, un bel éléphant de pierre, un grand soleil, une légère brise et vous aurez une idée des bonheurs du voyage.

Cependant, il est midi et il fait assez chaud : vite à l’hôtel ! Piscine, déjeuner à la paillote, jouer dans le déchaînement des vagues, massage, bières, puis bananes et biscuits sur ma terrasse à la nuit tombée, comme d’hab…..

L’Ascèse d’Arjuna

Il faut imaginer une immense fresque sculptée dans la roche, à flanc de colline. 27 mètres de long, 9 mètres de haut. Quand j’y arrive une brochette de femmes en sari aux couleurs éclatantes, des jaunes, des abricot, des vermillons, des carmins – ce sera ma plus jolie photo- font face à un des plus grands chefs d’œuvre de l’art indien. C’est « La Descente du Gange » ou « l’Ascèce d’Arjuna ». Toujours cette manie des hindous de mêler légendes, épopées et textes sacrés.

Qu’y voit-on ? Un ascète bien maigre, debout sur une jambe, les bras levés au-dessus de la tête, qui fait pénitence. A côté Shiva, qui d’un geste de la main, paume ouverte à l’extérieur, lui donne le mantra de l’invincibilité. Au centre de la roche, une faille verticale dans laquelle sont représentées de gracieuses divinités aquatiques à queue de serpent à sept têtes, lesquelles leur font comme une ombrelle ou une auréole sainte. De part et d’autre de la faille, des asparas qui se précipitent pour faire fête, légères comme sur tapis volants, des ascètes faisant leurs ablutions dans le fleuve ou leurs dévotions autour d’un petit temple dédié à Vishnou, un berger qui médite, la tête penchée sur son bâton, deux éléphants et leurs éléphanteaux qui font des cabrioles et même un chat dressé sur ses pattes en position de yogi, les souris soulagées faisant farandole autour de lui….

Une merveille de mouvement, de précision du trait, d’expressivité et d’humour. Ce chef d’œuvre est à la joie, à la fête, celle des mondes réconciliés.

Mais alors, l’histoire c’est quoi ? Il semble que ce soit l’ascèse du descendant de 60 000 fils d’un roi, un peu vite carbonisés par Vishnou qu’ils avaient dérangé dans sa méditation. Un de ses aïeux avait obtenu le pardon et la résurrection de ses oncles, mais pour cela il fallait de l’eau, et de l’eau il n’y avait pas. Le descendant à l’esprit de famille supplie Ganga, la déesse du Gange, de faire quelque chose pour lui, elle y consent après mille ans de pénitence, le pauvre homme debout sur une seule jambe parvenant à la convaincre de faire un geste. Mais le geste, la libération des eaux du Gange, c’est l’inondation assurée. Notre héros supplie alors les dieux de lui venir en aide en retenant un peu les eaux du Gange, et se remet en méditation sur une jambe jusqu’à ce que Shiva sauve la situation en prêtant son chignon pour faire barrage. Ganga y tombe, c’est pour cela que l’on voit souvent sur les représentations une petite fillette dans le chignon de Shiva. C’est Ganga, la facétieuse, très Fifi Brindacier !

A cette histoire sacrée, s’en est superposée une autre tirée du Mahabharata. Le héros Arjuna à la recherche du mantra de l’invincibilité va faire pénitence sur l’Himalaya. Il se met sur une jambe les bras croisés au-dessus de la tête, et s’abstient de toute nourriture. Shiva, curieux, lui envoie incognito quelques épreuves, genre les travaux d’Hercule. Un sanglier, puis des flèches. Tout ascétique qu’il soit, Arjuna se bat férocement contre l’adversité, terrasse le sanglier, détourne les flèches. Pour sûr, il n’est pas un Saint Sébastien ! Convaincu par cette alliance de grande piété et de grande bravoure, Shiva lui accorde l’invincibilité. Et Arjuna de repartir au combat. Quelle vie !

Mais ce décalcomanie de pierre m’apparaît plus la «  Descente du Gange » que « L’Ascèse d’Arjuna ». De la faille en son milieu coulait jadis de l’eau depuis un réservoir disparu. C’est la faille, la descente des eaux du Gange, qui a donné le motif. Le reste est venu par surcroît. Le tout date également comme pratiquement tout le reste à Mamallipuram du VIIème siècle. Chez nous, à pareille époque, c’était le roi Dagobert et nos rois fainéants. Dont il ne reste rien. C’est pour cela aussi que j’aime les voyages. La civilisation n’est pas toujours du même côté….

La colline des mandapas (les temples excavés)

Une colline ombragée aux pentes douces où l’on a creusé des temples dans des grottes. Il y en a cinq ou six, pas tous achevés, trois sont des merveilles.

Celui dédié à Krishna pour son décor sculpté. On y voit Krishna soulever la montagne d’un bras pour protéger des bergers, un vieil homme qui s’appuie sur un bâton, portant un enfant sur les épaules tel un saint Christophe fatigué, et des scènes champêtres de toute beauté : une bufflesse qui lèche son petit pendant qu’on lui tire le lait ; une gopi avec ses pots de lait superposés dans un filet à commission ( ! ), un pâtre avec sa flute au milieu d’animaux fantastiques.

La grotte de Varaha. Varaha est un homme à tête de sanglier et c’est le troisième avatar de Vishnou quand il est rappelé sur terre et qu’il vient faire le bien, toujours dissimulé. Face à ce haut relief, Lakshmi, sa femme, baignée de lait par deux éléphants. C’est le motif de la vieille lithographie brodée, entre kitsch et art nouveau, que j’ai dénichée chez un antiquaire à Pondichéry.

La plus belle est dédiée à Durga. L’art Pallava y est à son apogée. Des lions assis enchâssés dans des colonnes aux futs cannelés et gainés de vagues ciselées dans la pierre, un peu comme nos atlantes de façade, marquent la cella. De part et d’autres deux bas-reliefs, l’eau et le feu. Sur l’un, Vishnou endormi sur le serpent Ananta, le cobra à cinq têtes, le serpent d’éternité. Il s’agit du moment sacré de la régénération. Luxe, calme et volupté. De petits personnages volettent autour du dieu, mais aussi des démons qui se tiennent quiets. On aperçoit la fleur de lotus qui sort du nombril de Vishnou, c’est le dieu Brahma, celui de la création, le dieu qu’on ne voit guère représenté, né du cordon ombilical de Vishnou, qui est pourtant son fils. Va-t-en comprendre….

De l’autre c’est le déchaînement. Le monde est menacé, les dieux n’y arrivent pas, ils font appel à Durga, la déesse à 16 bras qui, chevauchant son lion, décoche des flèches en direction du démon-buffle. Vive les femmes ! Là encore, la précision, le rythme, la finesse sont inouïs, on y voit très nettement les bijoux de la déesse et le collier ou la ceinture du démon-buffle sculptés à fleur de pierre. Pourtant du granit, la roche la plus dure.

Le face à face de ces deux scènes est saisissant. Je m’assois sur un rocher face à ce temple et je contemple en méditant, avec les singes non loin que j’hésite à prendre en photo, en me demandant un instant s’ils aiment ça…. J’en ris moi-même.

Kanchipuram

Il faut bien quitter le paradis. Je vais à Kanchipuram et c’est l’enfer. Ou plutôt une des sept villes sacrées de l’Inde. Soit à peu près la même chose dans tous les pays du monde, sauf Fès et Rome. Laide et sans charme, saturée de bruits et de circulation, polluée, sale, l’horreur pour le touriste à la puissance Inde. Et avec ça triste et sans alcool, comme mon hôtel, le meilleur de la ville mais sinistre en dépit du marbre partout. Ne viennent ici que quelques grossistes en soie – c’est la ville des plus beaux saris de l’Inde, dit-on (ils doivent tous partir à l’export, ma parole….)- et des touristes égarés, tous logés à la même enseigne. Après trois jours dans ma villa en bord de mer sous les cocotiers, le choc est rude.

Mais alors, pourquoi y venir ? Parce que je suis un peu intello, et que Kanchipuram fut la capitale de la dynastie Pallava dont j’ai vu tant de chefs d’œuvre…. Il y a en quelques autres ici, un peu dispersés mais joignables en tuk-tuk. Mon chauffeur de rickshaw sera d’ailleurs ma seule consolation, avec les temples. Garçon agréable qui me suit à deux pas à toutes les visites – vous dire s’il doit s’ennuyer ici ! généralement pendant que le client fait du tourisme, le chauffeur en profite pour faire quelques courses en loucedé avant de revenir au point de rendez-vous comme si de rien n’était-, gentil et débrouillard, me conseillant de me déchausser dans sa carriole et de partir pieds nus visiter les temples afin d’économiser le pourboire normalement exigé pour la surveillance des chaussures (je m’exécute n’osant pas contrarier une si grande sollicitude….) et au fond assez curieux et ouvert : je le vois s’approcher des sculptures que j’ai observées avec attention et quelque fois s’y intéresser vraiment comme qui découvre son pays au regard des autres…

Le Temple de Kailsanatha se situe dans les faubourgs de la ville. Contemporain du Temple du Rivage de Mamallapuram, il n’est pas sans charme avec ses 58 niches sur le mur d’enceinte, qui sont autant de temples en miniatures et un catalogue ouvert de la multitude des dieux en Inde. C’est d’ici que dateraient les plus anciennes représentations de Ganesh, le dieu à tête d’éléphant.

Vous connaissez l’histoire ? Sa mère Parvati entend se reposer et demande à Ganesh de garder la porte en ne faisant entrer personne. Son père, Shiva, arrive et veux voir son épouse. Ganesh qui n’est qu’un enfant mais un enfant têtu s’y oppose. Son père lui coupe la tête d’un coup de sabre. Pris de repentir, Shiva promet à Parvati de trouver une nouvelle tête pour le gosse en décapitant le premier vivant qu’il rencontrera. Et il rencontra un éléphant… Ganesh est donc le dieu gardien de la maison, c’est aussi le dieu des écrivains car il serait l’auteur du Mahabharata, écrit grâce à une de ses défenses… Vous en voulez encore une, vaguement dépaysante pour la route ?

Vous vous souvenez de son demi-frère, Skanda, né d’un jet de sperme de Shiva dans le Gange ; Skanda, né de son père seul donc. Eh bien Ganesh lui serait né du sang menstruel de Parvati, de sa mère seule donc, laquelle, lassée du harcèlement sexuel de son époux – après la fameuse étreinte de 1000 ans sans jouir-, aurait fabriqué ce fils dans une glaise répugnante faite de rouleaux de peaux mortes et de sang menstruel…. pour garder sa porte !

Mais revenons au temple, c’est un des premiers, avec le Temple du Rivage, à être coiffé d’un haut shikara, ici couleur crème anglaise, ces tours pyramidales qui chapeautent les sanctuaires, ornées à profusion. A deux pas, le taureau Nandi, le véhicule de Shiva, veille. Le tout calme et bucolique.

Ekambareshwara est un des temples les plus vénérables de la ville. Ce nom si long signifie « le signe du manguier », l’arbre auprès duquel Shiva et Parvati se seraient rencontrés. Et un vieux manguier est en effet planté dans une des cours du temple autour duquel on circule dans le sens des aiguilles d’une montre et il n’y pas intérêt à se tromper, on serait vite rappelé à l’ordre !

Nous avions vu à Chidambaram un temple dédié à Shiva sous sa forme d’éther. Celui-ci est dédié à Shiva associé à l’élément «  Terre ». Sans doute antérieur aux Pallavas, le temple a été agrandi et reconstruit sous la dynastie prestigieuse des Vijayanagar, celle de Hampi, au XVIème siècle, laquelle a entendu honorer l’œuvre de ses prédécesseurs. Tout ce qu’on y voit est donc de cette époque ; nous sommes en France sous François Ier et ce temple est un peu le château de Chambord local. Immense et compliqué.

Le gopuram, la haute tour de la porte d’entrée, est le plus haut de la ville, onze étages en pyramide (56 mètres), de cette couleur crème ici affectionnée, auquel les décorations sophistiquées, si haut perchées qu’on ne peut que les deviner, donnent un aspect de grumeaux. J’étais beaucoup plus sensible à la pierre nue de Mamallapuram.

Mais ce temple est en activité, des prêtres, des fidèles un peu partout et quelques singes entre les colonnes de la salle aux mille piliers, immense, impressionnante et obscure, avec les motifs de pierre des Vijayanagar, cavaliers enchâssés dans les colonnes. Quand on passe non loin, on redoute un écart de ces chevaux qui se cabrent. Dessins à la craie sur les dalles. Sous ses beautés de pierre, ce vestibule a quelque chose de froid, d’inhabité, de terriblement médiéval.

Le temple de l’énergie féminine. Dédié à Parvati sous son aspect «  Kamakshi », la déesse aux yeux lubriques. Ca commence bien ! L’énergie féminine en Inde, c’est Shakti « qui se divise, informe et irrigue les dieux mâles » nous dit Catherine Clément. C’est la «  sans-limite, généreuse, donneuse de vie, dispensatrice de nourriture mais aussi colérique, meurtrière, porteuse d’épidémies ». Méfiance ! Ce n’est pas une déesse reine, c’est la déesse roue de secours, carburant, klaxon, tout à la fois, qui se manifeste quand rien ne va plus. « Ote-toi de là que je m’y mette, pauvre boloss ». C’est à elle que l’on fait appel quand les dieux mâles sont en échec face au démon-buffle, et c’est alors Durga ; c’est la Kali buveuse de sang ; c’est Sati, la première épouse de Shiva, qui, pour protester contre le refus de son père d’accueillir son gendre lors d’une rencontre entre dieux, soudain s’immole par le feu. Nous voilà avertis !

Je prends évidemment mes précautions en pénétrant dans un temple pareil en achetant une belle guirlande de fleurs de jasmin à déposer aux pieds de la déesse et me glisse dans la file indienne qui va lui rendre hommage à l’heure de la pura. J’aurais dû m’aviser que quelque chose n’allait pas lorsque, à la vue de la foule, mon chauffeur de rickshaw a rebroussé chemin. Moi, je reste. Bien mal m’en a pris ! Les fidèles s’agglutinent entre des barrières surveillées par des gardes. Rien ne bouge. Quelques-uns bénéficient manifestement d'un passe-droit et sont accompagnés par des prêtres directement au temple que je ne vois pas. 5 minutes, 10 minutes, Un quart d’heure, toujours rien. On ne piétine pas même, on s’enkyste. Des ventilateurs électriques brassent un air chaud chargé d’odeurs de toute sorte. Que faire ? Je vois une femme chargée d’un bébé rebrousser chemin. Je m’impatiente, je m’interroge, je m'angoisse soudain. Qu’est-ce que je fous au milieu de tous ces gens qui vont honorer une déesse dont je ne sais rien, qui n’est pas la mienne, avec des fleurs qui puent et qui s’étiolent dans mes mains. Je me sens soudain ridicule, honteux, un peu abattu. C’en est trop ! Shakti a gagné. Et c’est avec un sentiment de soulagement de mâle vaincu et humilié mais qui reconnaît sa défaite que je rebrousse finalement chemin en traversant ce fleuve de fidèles, mon sac à bout de bras au-dessus de la tête pour mieux remonter le courant, jusqu’à une barrière dégagée qu’un brave agent de sécurité, surpris mais compatissant, a la délicatesse de déplacer pour me ménager une sortie…. Grand éclat de rire de mon chauffeur de rickshaw qui, me voyant revenir, la chemise hors du pantalon, transpirant et décoiffé, devine que mon combat contre l’énergie féminine s’est conclu par KO….

Vishnou- Les visites du lendemain matin seront consacrées aux deux autres temples de la ville, dédiés eux à Vishnou.

Le premier (Vaikuntha Perumal), au soleil du matin, est couleur pèche, avec des cycles de reliefs sur le mur d’enceinte, apaisés par le temps, d’une grande beauté. Eléphants, chevaux caparaçonnés, asparas, scènes de bataille. C’est un vrai temple Pallava mais un peu plus tardif que ceux que j’ai vus à Mamallapuram (VIIIème siècle). Je le visite en compagnie du chasseur de poussière qui, un balais de joncs à la main, m’avait reçu, furieux que j’arrive pieds nus, ce qui le privait de quelques roupies. J’ai su me monter compréhensif et généreux ; enfin, je crois.

Le second, beaucoup plus grand (Varadaja), est de l’époque Vijayanagar (XVIème siècle). Le mandapa (salle à colonnes) ouvert non loin du bassin sacré est une merveille de sculptures qui rappellent vraiment ce que l’on voit à Hampi. 96 colonnes ornées à profusion mais d’une lisibilité parfaite, animaux fantastiques, cavaliers, couples enlacés, Krishna jouant de la flute, petites bergères, le tout balayé par l’ombre et le soleil, beaucoup moins oppressant que le mandapa d’Ekambareshwara.

Ainsi prend fin cette étape et bientôt mon voyage. Retour à Madras, refuge à l’hôtel, après-midi au bord de la piscine dans l’attente de mon vol retour au milieu de la nuit. Celui-ci se révélera catastrophique, surbooking à Abu Dhabi, je dois attendre un vol pour Manchester qui part une heure après, puis quasiment 5 heures en transit dans l’aéroport gallois, avant qu’un vol Air France ne me rapatrie enfin sur Paris où bien sûr ma valise, parfaitement indifférente à toutes ces vicissitudes, ne m’attendait pas. Je la récupérai à Nîmes trois jours plus tard. Heureusement que j’avais ma délicieuse Lakshmi sous le bras. Pour sûr, pas très bavarde, toute empaquetée et baillonnée qu’elle était, ma déesse épouse de Vishnou se baignant dans du lait d'éléphante, mais d’un grand réconfort tout de même. Et moi, très soulagé qu’elle ne fût pas en soute….

Quelques infos utiles. Les trajets en voiture avec chauffeur sont d’un coût très raisonnable. Compter environ l’équivalent de 30 euros pour deux heures de route, soit 100 kilomètres. Chennai/Pondi ne devrait pas dépasser 70 euros, qui me paraît un maximum.

Contrairement à ce que laissent penser les guides de voyage, Pondichéry est une très belle étape. Ville de villégiature sans doute plus que de trésors du patrimoine, mais on peut facilement un profiter deux jours avec une demi-journée aller-retour  pour Chidambaram. On y mange divinement bien et on y est bien logé.

Mamallipuram fait partie de ce que j’ai vu de plus beau en Inde où je suis allé cinq fois. Bien sûr, il vaut mieux y être bien logé et le Radisson Blue Hôtel me parait s’imposer. Les villas indépendantes en bord de mer de ce cet hôtel sont évidemment un luxe, mais il y a aussi des chambres belles et spacieuses beaucoup à des prix beaucoup plus abordables dans de petits bâtiments en bord de piscine et sous les bougainvilliers. Les quatre sites à visiter peuvent l’être dans la journée, mais un séjour de deux jours me paraît bien préférable.

Kanchipuram peut être zappée. La ville n’a vraiment aucun charme et les temples, certes intéressants, ne me paraissent pas, à l’expérience, justifier qu’on s’y morfonde.

A lire - «  Promenade avec les dieux de l’Inde » de Catherine Clément est indépassable. Il s’agit de l’adaptation d’une série d’émissions qu’elle avait faites sur France-Culture. C’est léger, amusant, savant et très pédagogique.

Le «  Dictionnaire amoureux de l’Inde » de Jean-Claude Carrière est très décevant. Le livre est bâclé et son contenu aléatoire, sauf sur le Mahabharata bien sûr que Carrière a adapté pour Peter Brook dans les années 80.

Un très joli roman que nul ne lit plus mais que l’on trouve encore sur les sites en ligne , «  Le Nabab » d’Irène Frain. Récit, certes très romanesque, des aventures d’un matelot breton, Madec, qui a vraiment existé, et a déserté à Pondichéry pour y devenir plus ou moins mercenaire à la solde de princes indiens. Le Pondichéry du XVIIIème siècle (dans le tome I) y est très bien rendu.

Sur la sculpture indienne, le « Musée imaginaire » de Malraux est un ouvrage culte. Il se trouve et doit vraiment se lire.