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07/01/2013

"Le Feu" de Henri Barbusse, Livre de Poche

On évoque toujours ce prix Goncourt dans les salons avec un hoquet d’indignation. Visages courroucés, cous modiglianesques noués. L’usurpation raréfie l’oxygène. Grandes goulées de médisance sur l’absence de discernement des jurys littéraires...

Le motif du scandale? L’Académie Goncourt aurait préféré en 1916 un prix du soldat aux récompenses littéraires dont elle avait la charge et a ignoré le Marcel de la Recherche au profit d’Henri Barbusse, engagé volontaire en août 14. Et Marcel devra encore attendre trois ans.

« Le Feu » a été jadis traduit en soixante langues mais qui le sait qui ne le lit plus? Ce livre est comme les poilus de 14-18, enseveli dans des tranchées que le temps recouvre d’ingratitude plus puissamment que de pelletées de terre.

Le si frugal Echenoz, pas plus épais que son titre (14"), m’a conduit à redécouvrir cet authentique récit de la Grande Guerre. Et quelle surprise! Quelle émotion !

Ce « Journal d’une escouade » - tel est son sous-titre-  est davantage un récit qu’un roman, un récit très dialogué, mais sans intrigue : la guerre en aurait-elle, excepté la fin? Et la fin, on en est encore loin : les derniers mots de ce « Feu »- là ont été écrits en décembre 15.

Ce livre est saisissant de vérité, et comment dire... d’intégrité morale. C’est tout le contraire du livre d’un va-t-en guerre! C’est un livre sans ennemi. Le livre d’un pacifiste socialiste, patriote, engagé volontaire à 41 ans, parmi les ouvriers et les paysans qui seuls peuplaient les tranchées, avec leur parler familier et leurs vies simples, bouleversées par ce fracas d’Histoire dont ces hommes devenaient les prisonniers héroïques.

Il y a, d’abord, les noms si précieux, si drôles, ou les surnoms, si fréquents à l’époque qu’on les confond avec des patronymes : les Volpatte, Firmin, Lamuse mais aussi Tirette, Blaire, Tirloir, Tulacque, Miroton, Marthereau, Cocon, Fouillade, Barque, Farfadet, Euterpe, Eudore ; oui, des qui sonnent si bien qu’on les croirait mythologiques.

Ensuite, les personnages que des bribes de dialogues révèlent - ces hommes là n’ont guère coutume de parler- à la faveur d’échanges sur les souvenirs de l’arrière des lignes et de l’avant du temps de guerre, en une langue truculente, ordinaire, une peu estropiée, magnifiquement rendue par Barbusse : « Le même parler, fait d’un mélange d’argots d’atelier et de caserne, et de patois, assaisonné de quelques néologismes, nous amalgame, comme une sauce, à la multitude compacte d’hommes qui, depuis des saisons, vide la France pour s’accumuler au Nord-Est ».

Alors, cela donne, quand un soldat raconte avoir tenté de récupérer les chaussures sur le cadavre d’un autre : « Ça colloce que j’m’ai dit. Mais tu parles d’un business pour lui reprendre ses riboudis : j’ai travaillé dessus, à tirer, à tourner, à secouer, pendant une demi-heure, j’attigeais pas »” ou ce florilège d’injures d’antan, lestées d’affection et dont peu a survécu : « c’gros presse-papier », « bec de singe », « peau d’fsse », « l’apache », « la frappe », « le crapulard », « bec de puce », « bougre de bagasse »” ou cette expression « j’le f’rais décaniller du pajote ».

Et puis, il y a le sort de ces hommes dans les tranchées ; les boyaux dans lesquels on progresse à la queue-le-leu et à tâtons jusqu’à se perdre dans les lignes allemandes ; les relèves - on est, au début de la guerre, relevé tous les trois jours de la tranchée de première ligne-; les travaux de terrassement ; l’entretien des passages d’arrière ; l’attente dans la boue, toujours la boue, ou sous la pluie, qui accable plus encore que l’attente.

Les bivouacs dans les villes évacuées où on s’installe dans des maisons vides, trouvant alors un lit et des couvertures en festoyant de poules et lapins rescapés de l’exode. Les villes évacuées : c’est Byzance ! Mais les villages encore habités, c’est l’enfer ! L’enfer ou la loterie : le chacun pour soi pour négocier, au prix fort, une grange où dormir, une buanderie où s’installer, une bouteille de vin pour oublier. Car les vivants n’accueillent ces futurs morts pour la France que moyennant loyer pour l'hospitalité...

Il y a là tous les âges, et pas seulement les jeunes gens ; celui-là pourrait être le père de son compagnon de combat, mais il y a aussi le sergent Virgile, «un gentil petit garçon qui a un peu de moustache peinte sur la lèvre, et qui, l’autre jour, au cantonnement, sautait à la corde, avec des gosses » ; tous les métiers, mais dans les tranchées les métiers de bras, les métiers de peu, «les métiers aux époques abolies où on avait une condition sociale » ; les « de chez nous » et les autres, les « tabors », les tirailleurs africains et le sort qui leur est réservé : « Dans leurs figures luisantes comme des sous, on dirait que les yeux sont des billes d’ivoire ou d’onyx. Ils vont, naturellement, en première ligne. C’est leur place, et leur passage est l’indice d’une attaque très prochaine. Ils sont faits pour l’assaut ».

Tous : « Ce sont de simples hommes qu’on a simplifiés encore, et dont, par la force des choses, les seuls instincts primordiaux s’accentuent: instinct de la conservation, égoïsme, espoir tenace de survivre toujours, joie de manger, de boire, de dormir ».

Et encore, bien sûr, les bombardements, l’assaut sur les premières lignes adverses, l’infirmerie et les morts, dans trois chapitres (« Bombardement », « Le Feu », « Le poste de secours ») que l’on devrait savoir par coeur comme La Légende des Siècles.

L’assaut : « Maintenant on court presque. On en voit qui tombent tout d’une pièce, la face en avant, d’autres qui échouent, humblement comme s’ils s’asseyaient par terre. On fait de brusques écarts pour éviter les morts allongés, sages et raides, ou bien cabrés, et aussi, bien plus dangereux, les blessés qui se débattent et qui s’accrochent ».

L’après : « C’est comme un cimetière dont on aurait enlevé le dessus» ; «ces morts amoncelés là comme un bûcher vivant » ; ces morts fichés dans la boue séchée, comme des grotesques («on ne sait pas où est l’autre moitié de cette sorte de piquet humain ») ; ces morts sur lesquels on récupère les souvenirs pour tenter d’identifier les corps et aviser les familles («on retire de la main d’un mort une photographie déchiquetée, effacée, un portrait tué »).

L’arrière où l’on va en virée, s’enrager de l’insouciance des autres. C’est le chapitre suivant, le plus fort peut-être.

Cette langue simple et limpide d’où l’adjectif n’était pas encore banni peut paraître désuète, mais elle se lit avec passion, une émotion intacte, et le remords d’avoir le plus souvent ignoré nos monuments aux morts et moqué sans les avoir lus des prix Goncourt, en tout cas celui-ci.

Ce ne sont pas des soldats, ce sont des hommes. Ils ne sont pas insouciants de leur vie comme des bandits, aveuglés de colère comme des sauvages. Malgré la propagande dont on les travaille, ils ne sont pas excités. Ils sont au-dessus de tout emportement instinctif. Ils ne sont pas ivres, ni matériellement ni moralement ».

On voit ce qu’il y a de songe et de peur et d’adieu dans leur silence, leur immobilité, dans le masque de calme qui leur étreint surhumainement le visage. Ce ne sont pas le genre de héros qu’on croit, mais leur sacrifice a plus de valeur que ceux qui ne les ont pas vus ne seront jamais capables de le comprendre.”

Et pour Echenoz qui a tenté la virtuosité sur le thème un siècle plus tard, comme pour chacun d’entre nous qui avons oublié ces vies éprouvées aussi vite que nos leçons d’Histoire, cette phrase d’un des personnages : “Quand on parle de toute la guerre, c’est comme si on disait rien»

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

19:23 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : henri barbusse