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08/02/2013

Le Trio Joubran à l'Olympia

Trois Palestiniens, nés à Nazareth, qui sont frères et les héritiers de plusieurs générations de joueurs de oud. Un sacré air de famille  ces trois là : gueules de dieux hittites et silhouettes fiévreuses à la Greco. Des profils tout en ondulations puissantes, bouche carnassière, teint pale et poil de jais. Pantalon noir, mocassins chics, chemise blanche, une jambe en équerre sur l’autre pour y poser leur instrument de bois luisant incrusté de nacre ou d’ivoire, au manche cassé, le ventre rond contre soi. Samir, Wissam et Adnar plus deux percussionnistes.

Trois toiles derrière eux où se projettent leur ombre, des images ou, quelquefois, des vers du poète palestinien Mahmoud Darwich.

C’est tout. Le trio se met à jouer comme on fait une longue prière, comme Oum Kalthoum chantait, sans pose ni repos. Des variations de cordes pincées comme un opéra sans fin. Ca commence et cela ne s’arrête plus. Le motif est répété, une phrase faite d’attente et de silences, suspendue, obstinée, résistante comme des pas recommencés à l’infini dans le désert mais attentive au rien qui peut surgir. Le maqâm élargit l’horizon et l’embrasse ; on pourrait être perdu, on se sent  nourri. Vaste et sans limite. Enivré de solitude mais sûr que Dieu existe. Et, soudain, alors que tout paraissait si accompli, on sent l’air qui se froisse, une ride dans le ciel, un battement d’aile qui annonce un mouvement inattendu de notes qui surgissent, font masse et s'entrechoquent. C’est une bataille agitée de djins qui luttent contre une tempête de sable. On ne sait d’où viennent les djins et quelle est la direction du vent mais les djins sont exaltés et le vent féroce. Alors, cette tourmente nous aimante et ce fracas de ciel contre terre devient forge d'émotions qui s'embrasent et se consument en un mirage d'incandescences.

Voilà les ouds qui s’exclament, s’interpellent et se répondent. Les frères se regardent tour à tour par de secs coups de tête et leur regard paraît se poser de l’un à l’autre pour n’habiter qu’un visage à la fois. La musique aussi paraît ne faire qu’un et fuir d’un luth à un autre  comme l’oiseau de branche en branche. C’est Samir qui la tient tout entière dans ses doigts, mais la voilà qui s’échappe pour rejoindre Wissam, y reste un temps et, volage, se réfugie chez Adnan qui la capture, s’en joue puis la remet à son aîné.

Cette musique qui circule et qui nous enveloppe, lointaine et pénétrante, est un bain de poésie pure. Et ces frères aux doigts de fées des sorciers et des mages.

Samir fera, de sa belle voix grave, reprendre à  la salle une chanson en arabe. Peut-être du Fairouz, ça y ressemble. Le chant est doux, la chanson manifestement d’amour, un peu triste. La salle reprend en cœur, heureuse et émue comme au mariage d’un fils.

Tout l’Olympia était sous le charme serein et puissant de ces trois frères là, et pour tous les autres, il y avait, à la fin, un drapeau de la Palestine déployé au premier balcon.

Je suis sorti de cette soirée, comme on quitte le désert, envoûté et mélancolique.

« Je suis le voyageur et le chemin » Mahmoud Darwich